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[30/10/01]
Le joli logo en couleurs
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Allez
savoir pourquoi, il m'a pris l'autre jour de visiter le
site du Ministère de la Culture. Personne n'est parfait, vous
me direz.
Quelle n'a pas été ma surprise de découvrir sur la page d'accueil
un petit logo en couleurs fait de mots tels que "squats", "laboratoires"
ou "friches" dans le style très hype des panneaux d'indication
du Centre Georges Pompidou ou du clip de "The Child"
de Alex Goffer, si vous voyez ce que je veux dire.
Là, je me suis dit : voilà des gens qui ont envie de me dire quelque
chose !
Pour utiliser ce genre de graphisme, sur un site que je savais
rébarbatif à souhait, il y avait forcément de quoi se poser la
question. Alors n'écoutant que mon instinct de bon consommateur
sensible aux appels des centrales de pub, j'ai
cliqué.
Ah ouais ! Je me souvenais, maintenant ! C'était un article dans
Libé, il y a quelques temps. On y parlait d'un étrange "rapport
ministériel" faisant le point sur la situation du phénomène des
squats artistiques. "Très Jospinien, tout ça", je m'étais dit,
ce qui signifiait, à peu de choses près, que j'étais d'accord
sur le fond mais que l'histoire avait tout du coup de bluff de
notre joueur de poker préféré.
Effectivement, c'était le cas, personne n'était dupe. Une petite
valse avec les clochards célestes qui peuplent majoritairement
ce genre d'endroits pour montrer qu'on est vachement groove et
puis retour à la case Matignon, silence radio. Oh évidemment,
il aurait été plus simple de ne rien dire et ainsi éviter de décevoir
qui que ce soit, les laisser dans leur underground poisseux, ils
s'en seraient pas portés plus mal, les bougres. Un jeune, ça aime
bien le conflit après tout, pourquoi lui rendre service ? Mais
tout de même, l'opération était assez utile, parce qu'au début
du troisième millénaire, quand on est politicien, on pense à 2002.
Y'a rien à faire, on a beau se retourner dans son lit, c'est la
Présidentielle qui prime et on se sent soudain pousser des ailes
de fédérateur. Alors on laisse libre court à sa créativité. Peu
importe qu'il ne se passe rien ensuite, que le Batofar
(Paris) soit gratifié d'une fermeture temporaire, que La
Courdémone (Dijon) soit menacée d'expulsion ou que des milliers
de personnes (artistes ou non) vivent dans l'insalubrité tandis
que 1,9 millions de logements demeurent vides sur le territoire
français. Tout ça, c'est pas si grave, un petit logo en couleurs
sur la page d'accueil de culture.fr et c'est réglé, on pourra
pas dire qu'on s'en occupe pas, hein ?
Mais c'est que ce logo, moi, j'en ai rien à secouer.
Je me souviens d'une circulaire
de 1998 et du soutien aux SMACs, ces fameuses Scènes de Musiques
Actuelles. En quoi cette circulaire différait de toutes les fausses
promesses mal tenues aujourd'hui à propos des friches et du réseau
alternatif ? Pour rajouter une couche au mille-feuilles alors
qu'il existe déjà des projets et que le lieu en lui-même, débris
ou bâtiment neuf, importe finalement peu ? Comme si ça amusait
les squatters de vivre dans des ruines qu'il faut retaper pour
être conforme aux réglementations en vigueur. Comme si c'était
ça, la particularité de ce mouvement : le cachet rustique du lieu
qu'on investit.
Mais non, merde ! Filez-leur du fric pour détruire et reconstruire
un lieu agréable et fonctionnel et il le feront évidemment, parce
que le but, c'est pas faire le barjo à habiter dans un taudis.
Le but, c'est faire que des énergies se développent dans le bon
sens, dans celui de l'action culturelle de proximité, de la diffusion
de résistance, de l'alternative obligatoire face aux lois du marketing
et de la soupe audio-visuelle et spectaculaire mais surtout, et
c'est le plus important, de pouvoir faire tout ça de manière indépendante.
Et c'est là que quelque chose cloche subitement...
Parce qu'un rapport, ok, mais les squats d'artistes, c'est pas
non plus un consensus dans l'opinion publique... Y'a qu'à voir
les diverses associations de riverains qui fustigent
allégrement le moindre geste en leur faveur sous prétexte
que "zhabitez pas le quartier, vous" ! C'est que notre citoyen,
il veut la paix, ben oui. Il veut pas qu'on l'importune dans son
chez lui, c'est quand même pas compliqué ! Et quand une jeune
fille se fait violer sous sa fenêtre, voire à côté de lui dans
le métro, je peux vous garantir qu'il va rien entendre, rien voir,
reconnaître personne, mais quand les soit disant artistes vont
faire une fête, alors là, il va savoir les appeler, les flics,
son sang va faire qu'un tour, j'peux vous le garantir !
Epineux à l'approche d'une élection, ce genre de problème, non
? Alors le mieux, c'est encore de ne décevoir personne et c'est
exactement à ça qu'il sert ce petit logo en couleurs, et le rapport
qu'il y a au bout que personne ne le lira de toute façon et dont
tout le monde se tape déjà.
A raison ? Bien sûr que non.
Parce que malgré tout, qu'est-ce qui se passe vraiment derrière,
à part quelques habituels mensonges pré-électoraux ?
Je feuillette un petit peu et ça me parle de révolution. Diantre,
la révolution ? Déjà ? Révolution et revirement dans l'action
culturelle. Prise en compte de l'état des lieux de la diffusion
alternative. Décentralisation. Non-institutionnalisation. Alors
là, moi je dis bravo, c'est à croire que Malraux a jamais existé,
ni qu'aucun plan d'aide au développement culturel. Ni Maisons
de la Culture, ni SMACs, ni rien. C'est à croire que l'échéance
de 2002 fait disparaître tout ça pour transformer un hypothétique
programme culturel en alternative indispensable à notre devenir
de diffuseurs et créateurs indépendants. Comme si c'était le désert,
aujourd'hui, dans les aides gouvernementales aux associations,
aux lieux de diffusions, au centres de création.
Mais c'est évidemment pas le cas, et des aides, il y en a. Alors
pourquoi en créer des nouvelles pour les squats d'artistes ? Parce
que non plus, il faut pas se voiler la face, qu'est-ce que c'est
un squat ? Un lieu de diffusion, un lieu de création ou encore
un centre de ressources, oui, d'accord, mais dans la grande majorité
des cas, c'est surtout un sacré repaire d'artistes, et qui dit
repaire d'artiste dit repaire d'intellectuels, de ceux de la pire
espèce, de ceux qui n'ont pas voulu s'intégrer dans un système
qui les dégoûtait. Et dans ces gars-là, combien sont engagés politiquement
? Et combien sont liés à des réseaux anarchistes, libertaires
ou plus généralement anti-mondialistes ? Et vous croyez qu'on
va les financer, ces gars-là ? Vous croyez qu'on va leur donner
les moyens de faire entendre leur voix ?
Et ben oui, et c'est ça la finalité de ce rapport. Subventionner,
ok, mais à condition d'entrer dans le beau moule que les plans
de soutien à venir vont leur façonner.
Contrôler ce qui semblait incontrôlable, voilà le vrai dessein
qui se cache derrière ce petit logo en couleurs. C'est écrit noir
sur blanc, j'invente rien :
Consacrer un terme ou un autre relèverait
d'une démarche d'uniformisation contraire à l'esprit de ces espaces.
Autrement dit, on est repérés, il va falloir trouver autre
chose pour qu'ils se doutent de rien de manière à pouvoir déterrer
la pensée mise en place par Malraux et qu'un certain mois de 1968
avait quelque peu malmenée, cette idée selon laquelle l'action
culturelle doit venir de l'Etat ou être dirigée par l'Etat car
l'Etat seul est à même d'identifier la qualité de ce qui sera
plus tard le Patrimoine de l'Humanité. Eduquer la populasse, quoi,
mais attention, de manière subtile, comme déjà le soulignait Jacques
Jaujard (alors Secrétaire général du ministère d'Etat chargé des
Affaires Culturelles) dans sa proposition de budget pour l'année
1960 :
Les chiffres suffisent à indiquer quelle "réserve"
considérable constituent ces milliers d'associations, et comment
il est permis d'envisager, par une action bien menée, un renouveau
du théâtre, de la musique, des musées, etc., dès lors qu'une liaison
plus étroite leur permettra un accès plus direct aux sources mêmes
de l'art. Ainsi cessera du même coup dans ce domaine l'opposition
factice entre amateurs et professionnels.
On était alors en pleine naissance de "l'action culturelle" et
il était à cette époque inconcevable de penser qu'un amateur,
voire pire, un type qui ne sortait ni des Beaux-Arts, ni du Conservatoire,
pouvait offrir quoi que ce soit à l'Histoire de l'Art. Mais aujourd'hui,
trop d'exemples se sont accumulés, et on est obligé de se rendre
à l'évidence : la création alternative existe et produit des oeuvres
de qualité. Merde...
Mais alors comment faire pour réconcilier l'inconciliable ?
Comment faire pour que l'Etat ait tout de même son mot à dire
dans ces lieux parallèles apparemment hors de tout contrôle ?
Simple, nous dit la conclusion du rapport. Il suffit de tout changer
!
Réinscrire la culture au coeur des problématiques
de développement local.
Et c'est là qu'on nage en plein délire. Parce que si j'ai
bien suivi, c'était ce que nous disaient aussi à peu de choses
près toutes les conclusions de tous les rapports du même type
depuis 70 ans et quelques, la plus proche dans le temps étant
la circulaire de 98 sur les SMACs. Evidemment, pour ce cas, il
s'agissait que de musique, mais tout de même, le parallèle est
frappant :
Ce secteur (celui des scènes de musiques dites
" actuelles ") a connu une professionnalisation croissante ces
dernières années malgré des financements publics relativement
faibles comparativement à ceux dont bénéficiaient d'autres dispositifs
plus institutionnalisés. Il s'agit de concourir à la stabilisation
du fonctionnement des structures (recrutement des personnels nécessaires
et pérennisation des emplois déjà créés), tant en regard de ses
missions premières (production et diffusion, accueil des publics)
que des autres activités susceptibles d'être conduites.
Et ben dites donc... C'est effectivement une sacré révolution
derrière un si petit logo en page d'accueil !
Et que de chemin parcouru depuis les Maisons du Peuple du Front
Populaire, les Maisons de la Culture de Malraux et la décentralisation
théâtrale. 70 ans après, le projet va bien finir par être rôdé,
les gars, non ? Et peut-être qu'on va songer à vraiment revisiter
la notion d'action culturelle en France au lieu de se contenter
de commander des rapports à chaque fois qu'une élection pointe
le bout de son nez, ce qui pourrait commencer par prendre en compte
qu'il existe une forme de création et de diffusion artistique
qui ne peut vivre que si elle n'intègre pas le système unilatéral
qu'on lui impose. Et c'est aussi ce que dit la conclusion de ce
rapport paradoxal, lequel a été écrit par Fabrice Lextrait, un
type de bonne foi puisqu'il a été le cofondateur de la Friche
Belle de Mai, à Marseille. Il pensait pas à mal, lui, en le rédigeant,
son dossier :
Il s'agit de trouver un dispositif de soutien
à la production transversal et puissant qui soit fondé sur la
nature même des projets.
Autrement dit, ne pas élaborer un nouveau carcan législatif
et administratif mais envisager un traitement au cas par cas de
chaque lieu.
Oui. Evidemment. Mais alors quels seront les critères d'acceptation
de tel ou tel projet ? Et qui décidera du bien-fondé d'une action
? La réponse est simple. Ce seront des fonctionnaires de l'Etat,
bien sûr, à savoir les DRAC, les Conseils Régionaux, les municipalités,
etc. Et en quoi cela changera la situation actuelle ?
En rien.
A l'exception peut-être d'un joli logo en couleurs...
Troudair
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