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[28/02/02]
un petit gars sérieux

Raaaaah ! Merde ! Encore en retard !

Pas le temps de prendre un billet. Vaut mieux sauter dans le wagon tout de suite.

Ouais, je sais, il paraît qu'on dit pas un wagon mais une voiture. Les wagons, c'est pour les bestiaux, n'empêche qu'à 6H00 du mat', voiture ou wagon, moi je m'en fous, je cherche pas à comprendre, je monte dedans.

Effectivement, il était moins une. A peine à l'intérieur, le train démarre, j'ai eu chaud.

Bon, c'est pas le tout mais la course est pas finie. Maintenant, il faut trouver le contrôleur. Manquerait plus que je me prenne une amende à 6 heures du mat' alors que j'ai pas dormi et que je retourne au boulot à 150 km de là où je faisais la fête...

Je traverse les sas et les compartiments, première classe, deuxième classe, fumeur ou non... Pffff.... il est long ce train...

Et évidement, les contrôleurs ont rien trouvé de mieux que de s'installer à l'extrémité opposée.

Presque arrivé à la loco, je tombe sur un gars qui porte une sorte d'uniforme.

- Bonjour monsieur, je dis, vous êtes contrôleur ?

- Ouais, qu'il dit.

- Voilà, j'ai pas de billet. J'étais en retard.

Il a l'air sympa. Il me regarde en rigolant.

Ouf, je me dis, pour une fois que je tombe pas sur un connard. Y'a une justice ici-bas...

- Bon, qu'il dit. On va voir ce qu'on peut faire. Viens dans notre compartiment, mon gars. On sera plus à l'aise. Faut que je remplisse des paperasses, tu sais ce que c'est.

Chouette, un gars qui se prend pas la tête. Une once d'humanité dans l'infernale administration ferrovière. Je me dis que je suis sauvé et je suis le bonhomme.

Il se vautre sur la banquette.

- Vas-y, installe-toi, qu'il dit.

Pas de problème. Je prends mes aises.

Sur le siège opposé, il y a son collègue qui fume une Gauloise sans filtre. On est dans un compartiment "non-fumeur" alors y'a pas de cendrier. Il balance ses cendres par terre. Je me dis que j'ai décidement à faire à des gars qui se mettent pas la pression ! Si tous les contrôleurs pouvaient être comme ça, je me dis, les jeunes se tueraient plus en sautant des trains pour leur échapper !

Le type regarde son petit cahier avec tous les prix des trajets en fonction des distances.

- Tu vas où, il demande.

- Auxerre. Le terminus.

- Merde... Auxerre, ça fait combien de kilomètres, Jean-Michel ?

- Je sais pas moi, bafouille Jean-Michel, 150 bornes ?

- Ouais, allez, fais chier, 150 bornes. Alors (il me regarde), t'as une réduction ?

- Heu... non, je réponds. J'ai moins de 25 ans, mais j'ai pas la carte.

- Mouais... gromelle le type. Bon écoute, t'as de la chance, qu'il dit, t'es tombé sur les deux meilleurs contrôleurs de la SNCF. Je vais te faire 50%, comme si tu avais la carte et que tu avais pris ton billet au guichet. Ca te va ?

- Ah ben oué ! moi, je dis ! Un peu que ça me va ! Merci, monsieur !

Tu m'étonnes que ça me va. Quand on sait que prendre le billet au contrôleur, normalement, ça fait une surtaxe de 40 balles, on peut dire que ces gars-là sont dans un sacré bon jour.

- Nan, mais c'est vrai, continue le contrôleur, faut les récompenser les gens qui viennent nous voir comme ça. Il est de bonne foi, ce gamin...

Je me dis que bon sang, autant de respect décontracté des règles de civilité, autant de confiance, c'est rare. Je vais radicalement changer d'avis sur les représentants de l'ordre, moi ! Incroyable !

Mais j'aurai peut-être dû attendre la fin de la phrase.

- ... c'est pas comme les bougnoules, finit le type.

Ouch... J'avale ma salive.

- Les bougnoules, tu sais (il me regarde, merde, pourvu qu'il me demande pas d'approuver, pourvu, pourvu), ils se foutent de tout. Tu leur demandes leur billet et ils te disent "nique ta mère". Moi, je te jure, je te foutrai tout ça dans un trou et je reboucherai, ça ferai pas un pli, nom de dieu !

Alors voilà.

Je suis là.

Dans le compartiment.

Et c'est plus une élucubration, je vous assure.

Vous savez comme je suis, en général. Je modifie toujours un peu la réalité. Dans ces chroniques, ça loupe pas, je gagne toujours à la fin, vous savez bien. Je divague, je raconte des âneries quoi, je crée le personnage rigolo, anti-héros, sympathique, humain. Je crée ce gars à qui il arrive des trucs extraordinaires et qui s'en sort toujours, qui est intègre finalement, qui est bon, au fond.

Mais pas cette fois.

Cette fois, ce serait trahir que d'inventer ce que j'ai pu dire à ce contrôleur.

Parce que j'ai rien dit.

C'est vraiment ça qui s'est passé. J'ai rien dit. J'ai juste baissé la tête.

Il y avait l'autorité. Il y avait le pouvoir. Ce gars-là était en train de remplir ma contremarque, mon billet à 50%. Qui sait s'il ne m'aurait pas foutu une amende si j'avais ouvert ma gueule ? Si la conversation s'était envenimé ?

Et moi, je l'ai fermé. Rien d'autre. Comme un lâche, je l'ai fermée. Je n'ai pas acquiescé quand il a dit qu'il fallait renvoyer tous les Arabes dans leur pays, cette race de clébards. Non. J'ai rien dis. Ce serait vous mentir que d'inventer autre chose, un beau discours alambiqué que j'aurai pu lui balancer au visage.

Son copain se marrait sur la banquette en balançant ses cendres dégueulasses par terre et ça s'éternisait. On pouvait plus l'arrêter. Il me racontait des tas d'anecdotes. Les melons qui arrivent dans son club de boxe et qui mettent une K7 de rap, leur musique de sous-merdes. Son gosse qui éclate la gueule d'un métèque, la promesse du club de boxe qu'ils iront tous leur faire la peau, à ces bougnoules, si cette raclure recommence à les faire chier, la haine, la rage, la violence pendant qu'il remplissait ma contremarque, et mon silence pendant tout ce temps.

Que ça finisse, je me disais. Que ça finisse vite. Qu'il se taise. Qu'il me laisse partir, mais plus il parlait, et moins il écrivait, et ça continuait, encore et encore :

- Non, parce que toi, tu sais, ça va, t'es un petit gars sérieux, ça se voit, mais les Gris, tu vois bien qu'ils sont pourris à l'intérieur. Ils te regardent et ça se voit, je t'assure, y'a rien à en tirer, y'a qu'à foutre tout ça dans une chambre à gaz, les brûler comme des rats parce que c'est qu'une putain de vermine...

Au fond de moi, j'avais honte. Une incroyable honte, une incroyable colère et aujourd'hui, je n'ai pas d'excuse, je n'ai rien à vous dire d'autre que ce qui s'est réellement passé, tellement continuer à jouer le personnage triomphant que vous connaissez serait déplacé, serait lâche puisque je l'ai fermée, que j'ai subi ces quelques minutes qui m'ont paru une éternité et que je suis parti, que j'ai pris mon billet et que je suis parti en me contentant de dire "merci monsieur", avec la honte qui suintait de partout, le dégoût de moi-même, la résignation infecte.

Aujourd'hui, j'élucubre pas. Aujourd'hui, je dis ce que j'ai vraiment fait.

Je l'ai fermée.

Comme un con.

Je l'ai fermée.

Et y'a rien à dire de plus.

Troudair

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