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[24/09/01]
Le spectre de notre destruction
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Kesta
foutu d'mon j'ton ?
Ben oui. C'était sur le parking du supermarché et le gosse était
revenu sans le j'ton, vous savez, ce disque de plastique en forme
de pièce dont on se sert pour les caddies. La mère avait vraiment
pas l'air content. C'est pas possible ! Elle gueulait fort
au milieu des voitures.
Non mais t'es vraiment pas aidé, mon pauvre garçon !
Moi, je devais ranger mon caddie à côté, alors j'ai pu voir un
peu mieux ce qui se passait. Le gosse avait coincé le j'ton dans
la fente. Il avait beau tirer, rien à faire. Le j'ton tenait bon.
Passe-moi tes clés, M'man.
Mes clés ? Tu vas pas me péter mes clés de voiture en plus ! Ca
vaut 500 balles des clés de voiture ! Tu te démerdes, tu me récupères
mon j'ton !
Elle faisait un sacré boucan, la mère, alors un gars avec une
casquette s'était approché pour aider. Et puis moi aussi du coup,
pour voir si à trois, on serait pas plus forts que tout seul pour
décoincer le j'ton, par hasard.
On a tout essayé, on a tiré, on a tapé, on a poussé, on a même
fini par y mettre nos clés de voiture, nos clés à 500 balles,
sans résultat.
Tout ça faisait forcément un sacré boucan. Tous les trois à cogner,
et la mère qui gueulait par dessus alors évidemment, les types
qui s'occupent de la sécurité du parking, étant donné qu'ils sont
deux fois plus nombreux à cause du plan Vigipirate, le parking
a beau être grand, ils ont fini par venir.
Dans un premier temps, on s'est dispersé pour pas avoir d'ennuis.
Et puis voyant que les types étaient pas hargneux, on s'est rapproché
petit à petit.
Ils étaient deux et ils essayaient à leur tour de débloquer le
j'ton. Ca devait être des emploi-jeunes et comme chacun sait,
un emploi-jeune n'a jamais fait de mal à une mouche alors on risquait
rien.
Le gosse regardait. La mère gueulait après le gosse et nous, on
rigolait. On voyait bien qu'ils s'y prenaient mal. On avait déjà
essayé de mettre les clés dans le machin. On savait bien que ça
marchait pas.
Si c'est rentré, ça va bien finir par sortir !
Le gars de la sécurité n'avait pas tort. C'était aussi ce qu'on
avait pensé au début.
Alors on s'est approché un peu plus, pour leur faire profiter
de nos conseils. Et avec nous quelques autres curieux qui se doutaient
bien qu'il était en train de se passer quelque chose.
Tu vois bien qu'il est coincé, le j'ton, M'man !
Ce truc-là, c'est fait pour mettre des pièces, c'est pas fait
pour mettre des saloperies en plastique...
Le gars de la sécurité du parking n'était pas content, mais comme
c'est souvent le cas, le fait qu'il s'en remette aux règles de
conduite avec les caddies n'était en fait qu'un leurre destiné
à dissimuler son incapacité à résoudre le problème. Alors il a
pris son talkie-walkie :
Allo. Oui. On a un problème de caddie en face de l'entrée B.
Y'a un j'ton qui bloque. Tu peux amener des outils ?
On s'est regardé avec le type à la casquette. Dans son regard,
je lisais un truc du genre "bon sang, ça rigole pas avec les j'tons,
ici !".
Et c'était encore rien...
Parce que comme par hasard, une camionnette de la police municipale
rôdait justement dans le secteur, ou alors on les avait appelés,
allez savoir.
En voyant l'attroupement, je sais pas ce qu'ils se sont dits.
Parce qu'il faut ajouter aussi que sur ce parking, précisément,
on va construire un Mac Donald bientôt. Oh, c'est pas une grande
ville, un peu plus de 10.000 habitants, mais Mac Donald France
a quand même trouvé ça intéressant. Pourquoi pas, après tout ?
Je suis pas expert commercial, moi.
Donc les flics sont descendus du fourgon, et là on a vraiment
reculés, même les gars de la sécurité, parce qu'on voulait pas
qu'ils nous prennent pour des terroristes ou je sais pas trop
quoi, des types qui en voulaient aux intérêts américains en France,
tous ces trucs qu'on raconte dans les journaux. Nous, on faisait
juste nos courses. C'était pas un crime, quand même !
Les flics se sont approchés tranquillement et l'un d'eux a dit
:
Oula ! On se calme. Qu'est-ce qui se passe, ici ?
Personne n'a osé l'ouvrir parce que personne n'était trop rassuré.
Alors c'est le gosse qui a expliqué la situation :
Y'a le j'ton à ma mère ké coincé dans l'caddie.
Le flic a fait Ah... et puis aussi :
On va voir ce qu'on peut faire.
Là, j'ai encore regardé le type à la casquette à côté de moi.
Cette fois, son regard semblait dire "Bon dieu, il vont quand
même pas emmancher un coup de flingue dans le caddie ?".
De mon côté, je voyais pas d'autre moyen. Il restait plus qu'à
le faire sauter, ce tas de ferraille, au risque de perde le j'ton,
mais bon, on pouvait pas tout avoir...
Mais les flics n'ont pas dégainé, bien sûr, et ils se sont contentés
de tirer, de taper, de pousser, bref, de faire ce que tout le
monde faisait depuis le début, sans plus de résultat d'ailleurs.
Et c'est là qu'on a vraiment eu peur.
Parce que surgi de derrière une rangée de voiture, on a vu arriver
un camion militaire, avec des types en tenue camouflage qu'on
distinguait à peine sous la bâche kaki.
Pour tout le monde, il était évident qu'on était dans la merde.
Si l'Armée s'intéressait à cette histoire, c'était que ça ne devait
pas être aussi anodin qu'on se l'était imaginé.
Parce que je vous ai pas dit, mais dans cette petite ville où
j'habite, il y a une base militaire, un centre géographique pour
être plus précis, c'est à dire que c'est là qu'ils observent les
images qui parviennent des satellites et qu'ils dessinent les
cartes qui vont servir dans les conflits du monde entier. En voyant
arriver le camion, on s'est dit : Merde. Ils nous ont repérés
avec leurs satellites et ils viennent nous pulvériser. Ca y est.
C'est fini.
Je sais pas pourquoi on s'est dit ça, mais ça s'est senti dans
la foule des curieux, et chez les flics aussi, tout le monde a
eu un mouvement de recul et un espèce de frisson.
Crever pour un j'ton, merde !
C'était ça le sentiment général.
Crever pour un j'ton alors que j'aurai pu continuer à faire
mes courses tranquillement sans faire attention à personne, sans
aider personne, sans regarder personne surtout, des fois qu'il
me demande quelque chose ce type que j'aurai regardé par erreur.
Et moi, je me disais aussi :
Ben oui, qu'est-ce qui m'a pris de vouloir jouer les héros
pour décoincer le j'ton, pour qui je me prends ? Si ce type avec
la casquette n'y arrivait pas, je vois pas pourquoi j'y serais
arrivé, et puis aussi c'est dégueulasse de faire ça parce que
c'est le boulot de ces gars de la sécurité, que déjà qu'ils sont
emploi-jeunes et qu'ils ont rien d'autre à foutre qu'à glander
sur un parking sous la pluie toute la journée, c'est pas pour
en plus leur piquer leur boulot, mais qu'est-ce qui m'a pris,
merde ?
Et on était tous comme des cons à se demander les mêmes choses,
à se dire qu'on aurait dû passer notre chemin au lieu de faire
les malins, à laisser gueuler la mère, à laisser le gosse emmancher
les clés à 500 balles dans la fente, à ne pas moufeter, à ne rien
risquer parce qu'après tout, qu'est-ce qu'il y avait de si grave
? Après tout, en quoi c'était un drame de laisser ce caddie à
l'abandon avec son j'ton à l'intérieur ? C'est quand même pas
si grave de perdre un j'ton ! D'autant qu'un j'ton, c'est même
pas une pièce, c'est juste un bout de plastoc un j'ton, et dans
moins de 100 jours de toute façon, il vaudra même plus rien du
tout puisque les caddies aussi vont passer à l'Euro, et on va
les foutre en l'air, tous ces j'tons dont on était si fiers !
Alors quoi ? Bousiller des clés à 500 balles, passer pour des
terroristes et finir dans une prison militaire si c'est pas pire,
juste pour ça ? Mais comment on avait pu être si cons ?
Parce qu'on les voyait déjà, tous ces hélicos qui allaient balayer
le ciel dans 5 minutes et nous balancer du napalm comme dans Apocalypse
Now, et nous en train de courir à poil en hurlant, brûlés
des pieds à la tête comme cette gosse sur cette fameuse photo,
et aussi les viseurs rectangulaires sur les écrans de contrôle
des frappeurs chirurgicaux, avec nous dans la ligne de mire, en
train de s'acharner sur le j'ton juste au-dessus du logo de CNN,
et Full Metal Jacket avec cette vietnamienne agonisante
et qui gargouille "Kill me" entourée de G.I hébétés qui s'exécutent,
et Sarajevo en ruines et ce putain de Soldat Ryan et King
Kong qui grimpe sur le World Trade Center après avoir écrabouillé
quelques passants hystériques et Godzilla qu'on hésite
pas à arroser de Tahiti Douche nucléaire au beau milieu de Tokyo
et le tremblement de terre de Kobe, et les tsunami et l'ouragan
Josette et le Vésuve qui pète à nouveau pour nous figer dans le
plâtre comme il avait fait pour Pompéi, et cette bon dieu de fin
des temps sur les fresques du Moyen-Age, tout ça pour un j'ton,
merde, tout ça pour un j'ton coincé dans un caddie sur le parking
d'un supermarché, mais comment on avait pu être aussi con ?
Et tandis qu'on cherchait toujours des réponses à cette primordiale
interrogation, le camion militaire s'était garé devant le supermarché.
Et des militaires en étaient descendus.
Et ils étaient entrés par la porte B.
Et ils ne nous avaient même pas regardés.
Ils étaient sûrement venus faire leurs courses.
Troudair
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