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[23/11/01]
Grosse fatigue
seconde partie - épilogue

(retour première partie)

La tête de cet abruti baignait dans une flaque de sang brun.

Le réel, parfois, reprend cruellement ses droits sur les rêveurs. GF en avait fait les frais. Maintenant, il aurait plus l'occasion de rêver, ni le loisir de se prendre pour le maître du monde, virtuel ou non. Maintenant, il se tairait, comme les autres avant lui.

Il faut dire aussi qu'il avait fait beaucoup d'erreurs, ces fameuses énormes bourdes que font toujours les mégalos, se croyant invincibles.

Non mais franchement... Se faire passer pour Lazuly sur le forum de Flu, gueuler sur tous les toits qu'il allait me faire la peau et, cerise sur le gâteau, finir par publier un texte d'aveux que sa soif de pouvoir n'a pas résisté à exposer en home de Rezo... il fallait vraiment qu'il lui manque une case, cette même case qu'un orgueil démesuré avait dû consumer comme la flamme le papier. Il avait plus qu'à me donner la recette de l'amanite en omelette et je pouvais passer ma soirée à me tourner les pouces en attendant qu'il veuille bien appliquer son plan.

Mais tout de même, il avait été un peu plus malin que ça. Mégalo, d'accord, mais pas inconscient, ou du moins pas complètement.

Quand je suis arrivé dans le restau chinois, le serveur m'attendait visiblement. Sans que j'ai eu le temps de rien dire, il m'a tendu une lettre.

C'est pour vous, Monsieur Troudair.

Je notai une fois de plus comme mon nom était difficile à prononcer pour une personne non-francophone et décachetai rapidement l'enveloppe :

changement de programme
en continuant sur la nationale, au prochain bled,
restaurant "l'Orée des Champs"
je t'attends.

GF


Je t'en foutrai des changements de programme. Il avait déjà tout raconté dans son dernier épisode. Tu parles d'une surprise...

Alors j'ai suivi ses indications, bien tranquillement, et dix minutes plus tard, j'arrivai enfin devant le type qui m'avait donné du fil à retordre pendant près d'une semaine.

Il a replié le couvercle de son Mac et m'a tendu la main. Je l'ai serrée et j'ai dit :

Salut. Mon vrai nom, c'est Grégoire. On va s'appeler par nos vrais noms, ok ?

Il a sourit sans cesser de me fixer.

Non, il a dit. Vaut mieux pas. Moi aussi, je m'appelle Grégoire, on va s'embrouiller. T'as qu'à m'appeler GF. Moi, je t'appellerai Troudair. De toute façon, pour moi, t'es Troudair, un point c'est tout.

Bing. Première tentative de déstabilisation. Bon dieu, il était malin, l'animal... Il lâcherait pas une parcelle de terrain. A ce moment-là, je me disais qu'il fallait que je sois plus malin que lui. Arrondir les angles à tout prix. Qui sait s'il avait pas réellement décidé de me buter, l'abruti ? J'avais un doute, du coup...

Je croyais qu'il devait y avoir tout le monde, j'ai dit. Ils sont où, les autres ?

GF rangeait son portable dans un étui râpé.

Les autres, il a dit. Ils sont tous là, les autres.

Evidemment, je voyais bien où il voulait en venir, mais il était hors de question que j'entre dans son petit jeu de mégalo-parano. Sur les forums, par mail, c'est bien marrant ces conneries, mais là, ça faisait un peu trop. Détendre l'atmosphère, putain, il fallait que je détende l'atmosphère :

On a bien rigolé, cette semaine. Faire croire à tout le monde qu'on allait se fritter, ça fait remuer les gens. L'action, ça paie toujours.

Et j'avais souri.

Rigolé ? Moi, j'ai pas rigolé, il a répondu. Et je suis toujours pas d'humeur à rigoler. Recevoir des pressions, des menaces, toi, ça t'amuse peut-être, mais moi, j'ai une famille, je te signale.

Bon, là, c'est plus drôle. De quoi tu parles, bon dieu ? Qui te menace ? Personne me menace, moi. Je croyais que tu déconnais, que ça faisait partie du feuilleton.

A quelques mètres de nous, une tablée de jeunes entrepreneurs en chemise-cravate faisait un boucan pas croyable. Les mots "capitaux", "potentiel", "ergonomie" ronflaient dans l'air. Putain, c'était le genre de trucs dont j'avais horreur. Il faudrait pas 5 minutes, à coup sûr, pour qu'un portable se mette à sonner ou que ces abrutis se mettent à sortir des blagues sur les blondes ou les Arabes ou les deux, ah non, pas sur les Arabes... C'est vrai qu'en août, on pouvait, mais maintenant, c'est plus drôle. Vous me croyez pas ? C'est pourtant simple à prouver. Ils suffit d'observer le baromètre populaire en la personne de Jean-Marie Bigard. En août, il avait le droit de sortir des blagues racistes sur les plateaux de télé, mais en septembre, bizarrement, c'était plus la mode. CQFD.

Tiens, en parlant d'Arabe, juste après qu'on ait commandé, on a vu débouler un Pakistanais dans le restaurant, vous savez, ces types qui traînent de restau en restau avec des portes-clés "fantaisie" ou des fleurs pour les amoureux qui ont pas encore baisé. Il paraîtrait même qu'il y a une légende urbaine qui se met à circuler en ce moment à propos d'anthrax dans les fleurs que ces types trimballent.

Bref, celui-là n'avait pas de fleurs mais une petite mallette et des cartes de visite. Il en a posé une sur la table, le sourire jusqu'aux oreilles.

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On s'est regardé, abasourdis. Et comme un seul homme :

Mais fous nous la paix, toi, bon Dieu ! C'est quoi, cette histoire ? Tu vois pas qu'on mange, merde ?

Dans un geste un peu brusque, et sûrement aussi pour évacuer la pression accumulée, je sais pas ce qui m'a pris mais j'ai saisi mon bol de soupe et je lui ai balancé à la gueule.

Le Pakistanais n'a pas changé d'expression, sourire toujours en place, à continuer son baratin. Après une petite minute, il nous a laissé une carte chacun sur la nappe et s'est barré à la table d'à côté pour en déposer une autre et faire le même speech à deux types en costards qui tapotaient sur des Powerbooks Titanium sans même prendre la peine d'écouter ce qu'il racontait.

Putain, c'est quoi ce mec, j'ai demandé.

GF m'a regardé d'un air narquois :

C'est du spam...

J'ai souri jaune.

Ah, ah, ouais, du spam ! Rigolo ! Ah, ah...

GF restait ténébreux.

Pourquoi rigolo ? Tu sais ce que c'est que le spam, non ?

Ben ouais, mais le spam, c'est sur Internet. Les immigrés pakistanais spamment pas. C'est ça qui est drôle... Non ?

Il a sourit.

Ouais, ouais. C'est ça. Exactement ça...

Et il a porté sa cuiller de soupe à ses lèvres.

Son bec cloué, je pouvais jouer franc jeu. C'était ma dernière chance pour espérer désamorcer cette bombe à retardement.

Tu sais, j'ai lu ton dernier épisode, les aveux, et tout. En fait, aujourd'hui, je donnais pas de cours au centre aéré. Ca te dérange pas si on intervertit les assiettes d'omelettes quand elles vont arriver ?

Là, j'avais touché dans le mille. Il a laissé tomber bruyamment sa cuiller dans son bol.

Il s'est essuyé la bouche avec sa serviette en jetant un regard noir aux jeunes cadres dynamiques qui gueulaient de plus en plus fort à quelques mètres de là, puis il a dit :

C'est peut-être mieux comme ça. Ca m'évite d'avoir à te l'expliquer... Mais je pense pas que tu comprennes bien tout ce qui est en train de se passer...

Allez, c'est bon. Tu peux arrêter ton baratin. Je comprends bien ce qui se passe. Je comprends que t'as écrit un feuilleton bien sympathique pour tenir en haleine tes lecteurs et que je me suis mêlé à la partie pour rigoler. Et je suis venu pour qu'on en rit tous les deux autour d'une omelette et d'un bol de soupe. Tu vas pas vraiment me tuer, je vais pas te tuer non plus, j'ai rien contre toi, tout va bien, quoi.

Il a sorti une cigarette de sa poche. Tiens... Je croyais qu'il fumait pas.

En parlant de soupe, il a dit en faisant claquer le couvercle de son Zippo, elle est bonne ?

Je sais pas, je l'ai...

Je me suis interrompu net.

Devant moi, sur la table, il y avait mon bol de soupe, intact.

J'ai regardé autour de nous pour voir si un serveur complice n'était pas en train de rire sous cape dans un coin. Personne... Juste ces foutus cadres dynamiques qui riaient par intermittence comme un putain de public de Lagaf. Et maintenant que je regardais bien, je m'apercevais aussi qu'il n'y avait pas qu'une table. Derrière nous, deux autres groupes des mêmes spécimens s'étaient installés et dans le fond, derrière une rangée de plantes vertes, on pouvait en distinguer une autre bonne douzaine. Tous riaient et parlaient fort et tapaient sur leur table et faisaient sonner leurs couverts et leurs portables dans une cacophonie répugnante, c'était à la limite du supportable, ils se croyaient chez eux, ces blaireaux, ou quoi ? Le fric, le blé, la thune, y'avait que ces mots-là dans leurs bouches, en plus des divers aliments qu'ils avaient commandés et qu'ils mâchouillaient goulûment, mélangeant tout ça à d'autres termes comme "art", "journalisme", "liberté", cette infecte mêlasse broyée et rongée par les voraces sucs gastriques des gros porcs de capitalistes qu'ils étaient.

Bonjour, messieurs, vous voulez un sexe plus gros ? Venez tester notre traitement personnalisé !

J'ai tourné la tête... J'en croyais pas ni mes yeux, ni mes oreilles.

Non mais c'est pas vrai...

Si, monsieur, c'est vrai ! Et c'est sans risque, efficace à 100%. Monsieur B., de Tourcoing, nous assure que la taille de son pénis a augmenté...

Ta gueule, j'ai hurlé dans le restau en balançant mon bol sur le Pakistanais qui était à nouveau propre comme un sou neuf.

Alors ? Elle est bonne, la soupe ?

J'ai regardé mon interlocuteur. Il souriait. Devant moi, sur la nappe, il y avait mon bol, plein et fumant.

Putain, mais c'est quoi, ce bordel ?

On a de très bon serveurs dans ce restau, a répondu GF, alors du coup, ça va assez vite...

Ah ouais, j'ai dit... C'est bien les serveurs rapides... Mais c'est quoi tous ces types ? Y'a un séminaire juste à côté ou quoi ?

GF a tiré théâtralement sur sa clope.

Au début, ils y en avait pas des masses. Ils venaient pas ici. Ils trouvaient ça ringard. Ils pensaient que ça allait fermer rapidement. Et puis c'est devenu un lieu "tendance", comme ils disent... Et tous les anciens clients ont déserté, un par un. Quelques-uns ont gueulé en partant, mais ça les a pas empêché de partir. Qu'est-ce que tu veux faire contre ça de toute manière ? On peut pas se battre pour qu'un endroit soit libertaire et après imposer des règles quand les gens qui se pointent nous arrangent pas. Alors maintenant, il y a plus que toi et moi, ici. Toi, moi et Eux...

Merde... Ca commençait à s'embrouiller sérieusement. Qu'est-ce qu'il me racontait ? Moi qui m'était fixé comme but de détendre l'atmosphère, c'était plutôt loupé. L'ambiance était aussi lourde que les blagues en provenance des autres tables... Des serveurs, du spam, le réel qui foutait le camp petit à petit et surtout cette impression étrange, je saurai pas vous la décrire, comme s'il se passait quelque chose à l'orée de ma conscience mais quelque chose qui ne soit pas assez important pour que je m'en préoccupe vraiment, comme un pressentiment peut-être, ou une atmosphère, je sais pas, en tout cas, le règlement de compte prenait une tournure très étrange.

Et s'il avait mis le poison dans autre chose que l'omelette ? Si j'étais en train de claquer sans même m'en apercevoir ? Je me suis concentré pour réfléchir un peu. Non. Il m'avait rien offert. Il m'avait bien proposé une cigarette en arrivant, mais j'avais refusé vu que je fume pas, c'est pas bon pour la plongée...

Quoi ?

Qu'est-ce que je venais de dire, là ? La plongée ? Mais j'avais jamais fait de plongée... C'était Lazuly qui faisait de la plongée... Moi, j'ai peur de l'eau. Mes vacances, je les passe avec mon Mac, le cul sur un galet, à regarder mes gosses qui jouent à s'envoyer de la flotte en travers de la gueule. Mais qu'est-ce qui était en train de se passer, bon dieu ? Mes gosses ? Comment ça, mes gosses ? Mais j'étais qui, au juste ?

Tu verrai ta tête, a dit GF, t'es pas beau à voir... Tu commences à mieux saisir, maintenant ?

Tu parles que je saisissais... J'étais plutôt complètement largué !

J'en étais à me demander s'il m'avait pas drogué ou je ne sais quoi, mais aussi loin que je cherchais, je connaissais aucune drogue capable de stimuler une schizophrénie aussi vraisemblable. J'avais des souvenirs, des sensations, des odeurs, les péripéties de tous ces gens que j'étais et qui pourtant n'étaient pas moi, c'était effrayant et à la fois normal, comme si ça avait toujours été le cas, et d'ailleurs ça l'avait été. Maintenant, j'en étais sûr. J'étais réellement tous ces rédacteurs, ces chroniqueurs, ces forumistes, ces éditorialistes, j'étais tous ces mots lâchés dans le cyberspace. Qui, de toute manière, oserait prétendre le contraire ? Et quelle preuve il pourrait apporter ? Aucune bien sûr, clé PGP ou non...

J'ai tiré théâtralement sur ma clope tout en expédiant un nouveau Pakistanais dans le dossier "Eléments Supprimés".

Ouais, j'ai dit. Je crois que la situation se précise... D'ailleurs, il est temps d'en finir, petit. Si on allait faire un tour dehors ? Passe donc devant.

Il s'est levé sans broncher.

J'ai pris l'étui râpé de mon Mac et je l'ai suivi.

En passant devant l'accueil, un grand type parlait en anglais avec le réceptionniste. Je le reconnaissais. C'était Bill, mon ange-gardien... Il nous a jeté un regard bienveillant et a repris sa conversation comme si de rien était.

Bill est ok, allons-y, je me suis dit.

On est sorti du restaurant. Sur le parking, ma victime s'est dirigée vers une 205 blanche un peu cabossée.

Putain, la nuit est sombre, j'ai dit, c'est ta voiture ?

Il a acquiescé.

T'as quelque chose à dire avant que ce soit terminé ?

Il m'a regardé tendrement, mais il a rien dit.

Parfait. De toute manière, y'avait plus rien à dire. Et maintenant, tu vas la fermer et te contenter de disparaître bien gentiment, ok ?

Mais au fond de moi, je savais bien qu'il avait déjà disparu. Quand on se tait, on disparaît. C'est la loi, ici. Personne pour pleurer sur votre sort, personne pour vous réclamer. Parlez et vous êtes une star, adulée, harcelée, critiquée, trahie, mais ayez le malheur de vous taire et c'est terminé, fan-club dissout, souvenirs enfuis, plus rien, le crime parfait, et sans omelette, s'il vous plait. Contre le silence, on peut rien faire par ici. Parce que y'a personne pour chanter vos louanges post-mortem, pas de légendes, pas de bouche à oreille, ici, y'a plus que du marketing viral, de l'info et de la vraie, de l'ici et du maintenant en veux-tu, ben tiens, en voilà, et des kilomètres, des putains de Terre à la Lune de news, de live, de bric, de broc et autres exclusivités en avant-première.

La tête de cet abruti baignait maintenant dans une flaque de sang brun.

Le réel, parfois, reprend cruellement ses droits sur les rêveurs. Il en avait fait les frais.

J'ai ouvert le coffre de la 205 et j'ai calé mon Mac entre deux bouteilles d'air comprimées. J'ai vérifié les sangles du kayak sur la galerie et me suis installé au volant.

Un bon bol d'air, ça me fera du bien... histoire de me remettre les idées en places, pour pouvoir pondre un(e )nouveau(lle) chronique/édito/article/dossier (rayez la mention inutile).

Ouais. Une petite virée au large et ensuite je pourrai mettre à jour Rezo. Je propulserai à la Une n'importe lequel de mes articles, au hasard, pour donner un peu de pain à rogner aux journalistes de Libé et du Monde qui attendent à l'entrée comme des rapaces qu'on leur donne du prêt-à-penser. Sans moi, ils sont rien, et ils le savent. Et dire qu'ils veulent pas parler de mon manuscrit, y'a de quoi rigoler...

Mon manuscrit, ils l'écrivent tous les jours, en long en large et en travers, sur cinq, trois ou deux colonnes, tiré à des millions d'exemplaires, lu par le monde entier, toutes ces idées que je leur ai fourré dans le crâne, toutes ces réflexions qu'ils ne se seraient jamais faites sans moi, tous ces concepts qu'ils ont cru inventer alors qu'ils avaient mûri dans le bouillon de culture numérique pendant des mois avant d'arriver à leurs petites oreilles inattentives. Qu'ils n'en parlent pas de mon manuscrit, mais qu'ils continuent à l'écrire, les cons, et que les décideurs le lise, et qu'ils le recopient à leur tour dans les tables de la loi... dans les tables de MA loi... sans que personne ne s'en rende compte, éternelle, globale, régissant le sort de tous les hommes : MA loi à moi. Le rêve ultime du mégalo que je suis. Tout le monde aux pas, et personne ne se sera douté de rien. Et j'aurai gagné.

J'ai passé la cinquième. La côte bretonne était encore loin.

J'ai allumé la radio au moment où la 205 atteignait sa vitesse de croisière.

A l'horizon, le soleil commençait à poindre et dans les champs pleins de fumier de chaque côté de l'autoroute, les brumes matinales finissaient de se dissiper...

???

(retour première partie)
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