Mon grand-père est à l'hôpital depuis quelques
temps.
C'est un vieux monsieur. C'est normal.
C'est qu'il a connu la guerre, mon grand-père, la deuxième.
Oh, il était pas résistant. Juste un soldat comme
les autres. Un français comme les autres qui a répondu
à la mobilisation et qui a été envoyé
sur le front, pour servir son pays, ce genre de trucs, quoi.
Et puis, il a pas eu le temps non plus de trop faire la guerre,
parce que très rapidement, il a été capturé
par les Allemands, et envoyé en prison, en Allemagne.
Il m'a raconté, tout ça.
Comment il faisait pour survivre là-bas, à manger
des hérissons et des chats, tout ce qui passait parce
qu'il avait faim. Bé oué, moi je sais comment
on fait pour cuisiner un hérisson. Ca vous en bouche
un coin, hein ?
Mais bon, j'insiste pas trop non plus sur son calvaire parce
qu'il est pas resté très longtemps dans cette
prison.
C'est qu'ensuite, vu qu'il était ni juif, ni homosexuel
ni tzigane, et qu'en plus, c'était un paysan, on lui
a proposé de travailler dans les champs, pour l'Allemagne.
Oh, mon grand-père, c'est pas un héros je vous
dis, et quand on lui a proposé ça, il a fait ce
que son ventre lui a dit, et il a été bosser dans
les champs, comme beaucoup d'autres petites gens, qui en avaient
marre de manger des hérissons.
C'était plus souple que la prison, le camp de travail.
Il était chez un propriétaire terrien qui n'avait
rien de spécial contre les français, qui subissait
comme les autres les privations de la guerre. Plus d'essence,
par exemple, et on tirait les voitures avec des chevaux de trait.
C'était folklorique, il paraît. Trouver des petites
solutions à des petits problème quotidiens, tous
ensemble.
Oh, il y avait bien des soldats allemands qui les surveillaient,
mais de loin, et puis ils étaient sympa aussi, d'après
ce qu'il m'a dit.
Souvent, les prisonniers français et les soldats allemands,
ils allaient au bistrot du coin et ils se bourraient la gueule
tous ensemble, parce que quoi qu'on en dise, ils étaient
tous dans la même galère ces gens-là, les
petits, les sans-grade, comme dirait l'autre.
Quelques fois, les soldats allemands étaient tellement
bourrés que c'étaient les prisonniers français
qui les ramenaient au camp. Ils s'aimaient bien, au fond, et
quand les français essayaient de s'échapper (tous
les week-end, à peu près), ils se faisaient vite
choper et étaient accueillis avec le sourire de retour
au camp de travail.
- Ach ! Pas pour cette fois, qu'ils disaient en rigolant, les
Allemands.
C'était bon enfant, décontracté quoi,
et d'ailleurs quand j'y pense, j'ai du mal à comprendre
comment mon grand-père a fait pour être aussi farouchement
de gauche ensuite, farouchement anti-nazi, anti-Le Pen, anti-tout
ce qui lève le bras, parce que ces allemands qui avaient
élu Hitler, c'était ses potes après tout.
Mais tout de même.
Pour une raison que je n'ai compris que récemment, il
n'a jamais lâché de mou, à aucune élection,
à aucun moment où j'ai regardé le journal
de 20H avec lui et où il se mettait à hurler contre
la démagogie extrémiste, en expliquant que ces
idées faisaient plus de mal au peuple que de bien.
Parce que c'est vrai, c'est pas un héros mon grand-père,
mais c'est un homme du peuple, un vrai, pas un gars qui se dit
pauvre alors qu'il habite dans un château à Saint
Cloud avec des domestiques (suivez mon regard).
Mon grand-père, c'est un type qui après la guerre
a été facteur pendant près de 40 ans et
des gens, il en a vu, pour leur apporter leur courrier, discuter
avec eux, souvent boire des canons, apprendre à les connaître,
et ne pas servir que l'Etat, servir aussi l'idée de l'amitié
et de la tolérance, cette idée qu'on est tous
dans la même galère et qu'il vaut mieux s'entraider
que s'entredéchirer, qu'il vaut mieux partager que tirer
au fusil sur celui qui a le malheur de poser le pied dans votre
jardin. C'est pas seulement du bon coeur, ça. Ca s'appelle
aussi être de gauche. Préférer partager
la misère que laisser le soin aux plus faibles de la
porter tous seuls, en faisant semblant de leur laisser une chance.
Ca paraît con, comme ça, mais lui, ça lui
a toujours tenu à coeur, et aussi, à toutes les
élections, on avait vraiment peur du score du FN parce
que mon grand-père était à la limite de
l'attaque cardiaque, mais vraiment, pas pour de rire. Il manquait
vraiment de mourir en voyant que des gens pouvaient à
ce point ne pas comprendre les plaisirs simples de la vie de
tous les jours et préférer rejeter la faute sur
l'Autre, cet Autre infernal dont on ne sait rien à part
qu'il n'est pas nous.
Mais maintenant, comme je disais, il n'est plus facteur, mon
grand-père. Il est à l'hôpital, parce qu'il
peut plus trop vivre tout seul. C'est un vieux monsieur, je
vous ai dit.
Mais quand même, dimanche, malgré tout, il s'est
tout de même fait accompagner au bureau de vote, pour
accomplir son devoir de citoyen. Il y tient, parce que vous
savez, quand on peut plus trop faire grand chose pour ses pairs,
il reste que ça, jusqu'à notre mort, il restera
toujours ça, la chance de la République, de pouvoir
décider au devenir de ses concitoyens, participer au
débat, tout ça quoi...
Et il est donc allé au bureau de vote et quand il est
revenu, on lui a donné de la morphine, parce qu'il souffrait
beaucoup d'avoir trop marché.
Vous savez, la morphine c'est un genre de drogue, un truc ultra-puissant
qui vous envoie ailleurs, qui vous retourne tellement le cerveau
que vous ne sentez plus rien, qui provoque même des hallucinations
la plupart du temps.
Et il s'est reposé un peu.
Mais à 20h, il a tenu à ce qu'on le réveille,
pour les résultats, vous comprenez.
Il a vu les courbes se dessiner sur l'écran de télé,
les visages apparaître, d'autres se décomposer,
exploser en larmes comme jamais des gens n'ont explosé
en larmes à l'annonce de ce genre de résultats.
Mais lui, il a pas trop réagit en fait. Il a juste appuyé
sur l'interrupteur, celui qui appelle les infirmières.
L'une d'elle est venue immédiatement et d'une voix intriguée
mais calme, reposée, il lui a demandé si c'était
à cause de la morphine, si c'était une hallucination.
C'est qu'il commence à comprendre, maintenant.
L'infirmière, elle connaissait la situation, elle savait
bien ce qu'il fallait faire dans ces cas-là.
- Oui, monsieur, qu'elle a alors répondu. C'est la morphine.
N'ayez pas peur. Rendormez-vous. Tout va bien. C'est la morphine.
Et elle est repartie vite fait. Elle aussi, elle avait honte,
vous pensez bien.
Et qui sait comment il aurait réagi ?
Il aurait peut-être pu se passer quelque chose, allez
savoir ?
Il aurait peut-être eu quelque chose à redire ?
Il aurait peut-être pu expliquer quelque chose qu'on a
oublié ?
Mais au lieu de ça, non. On a préféré
le faire taire. Et c'est pour ça que je vous raconte
son histoire aujourd'hui. Pour ne pas qu'on s'imagine que c'est
le petit peuple qui a voté pour Le Pen, pour ne pas,
comme je l'ai beaucoup entendu, qu'on dise qu'il ne s'agit que
de petites vieilles aigries, prolétaires et paranoïaques.
Non.
Ce
sont les jeunes qui ont voté FN, bien cachés
à l'abri dans leur isoloir fourni par la République,
par manque d'idée, par manque d'intelligence, comme ils
cliquent.
Ceux qui ont voté FN dimanche, ce sont les jeunes qui
se tapent de la politique. Les jeunes qui rêvent de gloire,
de fric, de belles bagnoles et de chaînes en or, les propres
sur eux, les bobos, les blasés, les adulescents, les
intellos qui s'agitent avec leur Technikart sous le bras et
qui sont capables de trouver tous les prétextes pour
ne pas s'engager politiquement, parce que c'est ringard, vous
comprenez... On sait jamais, des fois que ce soit plus à
la mode demain, d'être de gauche ! On va pas prendre le
risque. Mieux vaut taper sur José Bové. C'est
tellement groove d'être subversif.
Quand j'ai sorti, il y a deux mois, mon album "Ici vécut
et fut arrêté XXX, résistant fusillé
par les nazis", on s'est moqué de moi. On m'a dit
: "tu crois pas qu'il y a autre chose de mieux à
dire ? Les nazis sont méchants, ça va, on a compris.
Pourquoi tu parles pas de problèmes importants, plutôt
?".
C'est ce genre de phrase qui a pesé très lourd
dans la balance dimanche, cette idéologie qui voudrait
qu'on ait tout compris, qu'on n'ait plus rien à foutre
de la politique "parce que tu sais, c'est les multinationales
qui tiennent les ficelles de toute manière, alors à
quoi bon ?".
Combien de fois vous avez entendu ça ?
Et combien de fois vous l'avez dit ?
Un peu plus tard, dans la soirée, on lui a remis un petit
coup de morphine, à mon grand-père.
Parce qu'il souffrait vraiment trop.
Et ben il était pas le seul.
Troudair