samedi
20 octobre 2001 - 22H43 - rue Gambetta
Nous venions de passer devant la Société Générale à allure moyenne.
Fleur grignotait des chips sur le siège passager en faisant bruyamment craquer les pétales sous la pression sèche de ses mâchoires.
T'arrête pas, avait-il lâché entre deux bouchées. On
va déjà voir ce qui se passe.
Les rues étaient vides. Le brouillard qui montait des rives proches
de l'Yonne plongeait le quartier dans une torpeur fantomatique.
A quelques dizaines de mètres de là, l'enseigne lumineuse du distributeur
de cassettes vidéo irradiait le trottoir d'un bleu glacial. A
perte de vue, dans toutes les directions, il n'y avait pas âme
qui sembla vivre.
C'est calme, j'avais dit.
Ouais, avait répliqué Fleur, la bouche déformée par la suspicion et une joue gauche pleine de chips, un peu trop calme...
Nous étions lentement arrivés à la hauteur de la machine tout en scrutant les alentours, puis j'avais accéléré légèrement avant de faire demi-tour quelques centaines de mètre plus loin.
Tous phares éteints, j'étais alors revenu me garer sur un emplacement libre, juste en face de l'automate, sur le trottoir opposé.
Parfait, avait marmonné Fleur. De là, on verra tout.
Il nous fallut à peine quelques minutes pour facilement se faire idée de la situation et des forces en présence.
A deux voitures derrière nous, la légère vapeur d'eau qui s'échappait du capot d'une Ford Fiesta noire trahissait la chaleur encore vivace de son moteur. Elle était arrivée il y a peu de temps et devait probablement contenir des passagers venus ici pour les mêmes raisons que nous, autrement dit, des ennemis potentiels.
Les cons, j'avais dit en rigolant, venir ici avec une bagnole noire par ce froid... Autant poser un gyrophare sur le toit !
Bien sûr, de notre côté, nous n'avions pas ce problème car la blancheur immaculée de ma carrosserie nous permettait de camoufler à peu de frais les émanations très peu discrètes qu'occasionnent souvent le choc thermique d'un moteur tout juste éteint avec un fond de l'air un peu trop frais.
Ca, c'était l'une des règles, mais il y en avait d'autres. Par exemple ne pas venir trop tôt et laisser le temps à la buée de s'installer sur les vitres de la voiture, comme c'était le cas pour ces jeunes débiles dans la Golf rouge garée juste en face du distributeur et que tout le monde avait repérés depuis longtemps. Il valait mieux aussi éteindre son téléphone portable (306 gris métallisé devant nous), préférer les lentilles de contact aux lunettes pour éviter les reflets (Opel Corsa au coin d'une rue perpendiculaire) et enfin jamais, et sous aucun prétexte, ne ramener une fille avec vous (R19 verte de l'autre côté de la rue et de laquelle s'échappait un murmure aiguë et constant depuis que nous étions arrivés).
Mais ça, ça n'était que le B.A.BA, le genre de choses qui vous
permet de gagner du temps, mais pas la guerre, parce que le vrai
défi, c'était après l'attente qui se jouait, et quand le feu passait
au vert, il n'y avait plus de discrétion qui tienne, quand le
feu passait au vert, c'était la stratégie qui entrait en jeu et
de l'avis de tous, dans cette discipline, on était les meilleurs,
les as des as, les professionnels, tous ces noms
de films dans lesquels jouait Belmondo, à l'exception peut-être
du Marginal, parce qu'on est pas des voyous non plus, faut
pas déconner, juste des putains de spécialistes de la location
de cassettes vidéo à heure tardive.
Fleur avait jeté un coup d'oeil à sa montre et avait posé le paquet de chips sur le siège arrière.
Plus que 5 minutes, faut qu'on se tienne prêts.
Plus que 5 minutes, ça voulait dire que le type qui avait loué le film que nous voulions l'avait fait à 19H précises et qu'il ne lui restait plus que 5 minutes pour venir le rapporter s'il ne voulait pas payer le forfait 6 heures à 20 balles au lieu du forfait 4 heures à 15 balles.
C'était infaillible, et c'était comme ça tous les samedis. A la
fermeture du vidéoclub à 19H, il y avait toujours un blaireau
pour se faire fermer la porte au nez et passer sa colère sur l'automate
en prenant la dernière nouveauté. A partir de ce moment, le compte
à rebours commençait et il restait exactement 4 heures pour mettre
au point des stratégies d'assaut.
Première phase : observation des lieux et évaluation des contingents ennemis.
Deuxième phase : élaboration d'un plan d'attaque du site / défense du véhicule.
Troisième phase : application du plan et improvisation en cas de pépin.
Les connards à la Z3 sont encore là, avait grogné Fleur.
J'avais penché la tête pour voir au deuxième étage de l'immeuble dans lequel était encastré le bloc jaune cracheur de vidéos. Effectivement, la pulsation régulière d'une diode de téléphone portable battait derrière une fenêtre. C'était les fameux connards à la Z3, ceux-là même qui nous avaient grillé sur la ligne samedi dernier et qui comptaient visiblement nous jouer le même tour.
S'ils s'imaginent qu'ils vont encore nous baiser, ils vont être surpris, j'avais murmuré.
Plus que 3 minutes, décomptait Fleur.
Le week-end dernier, on les avait pas vu arriver. Ils avaient un complice dans l'immeuble, qui surveillait toute la rue et donnait les indications par téléphone aux unités mobiles entassés dans leur coupé BMW. Ils avaient surgi sur les chapeaux de roue au coin de la rue, avaient dérapé au frein à main en plein milieu de la route et pendant que deux types s'occupaient de louer la cassette (un qui manipulait et l'autre qui protégeait), deux autres se chargeaient de repousser les prétendants en leur sautant à la gueule. Fleur s'était heurté aux seconds tandis que moi, je m'étais pris un méchant coup de boule par le bastion défensif devant l'automate. Ils étaient partis aussi vite qu'ils étaient venus, emportant avec eux la nouveauté de la semaine qu'ils pourraient regarder tranquillement, à 11 heures du soir, l'heure à laquelle tout bon film se doit d'être regardé un samedi.
Plus que 2 minutes.
On avait enfilé nos gants, chaussé nos cagoules sombres et j'avais doucement ouvert ma fenêtre sans bouger aucun autre muscle de mon corps.
Passe moi les punaises.
Fleur avait sorti une petite boite en plastoc de sa poche et me l'avait tendue. Je l'ai ouverte avant de furtivement en balancer le contenu au milieu de la chaussée. Au deuxième étage, le complice de la Z3 ne semblait pas s'agiter. Il avait probablement rien vu. Yes !
Les yeux rivés sur sa montre, Fleur tendait maintenant son pouce dans ma direction, silencieux : on était dans la dernière minute.
Du bout de la rue, on a alors vu poindre deux lueurs.
C'est lui.
La voiture arrivait à toute blinde. Le type devait être conscient qu'il ne lui restait plus que quelques secondes avant d'être obligé de payer le forfait 6 heures. Ce genre de trucs, personne ne pouvait le tolérer, pour rien au monde.
Il s'était garé en double file, juste devant l'automate et à côté de la Golf rouge aux vitres embuées dans laquelle les demeurés qui attendaient ne devaient vraisemblablement se douter de rien.
Pendant qu'on regardait les pneus du type se dégonfler lentement, victimes des punaises, Fleur me tendait sa main droite ouverte : 5 secondes.
Le type venait de remettre la cassette dans la machine et attendait maintenant qu'on lui restitue sa carte.
*BIP* *BIP*
C'était le signal. La carte d'adhérent était sortie.
Avec Fleur, on a bondi hors de la voiture simultanément. A peine dehors, on a vu fuser dans les airs un éclair jaune suivi d'une explosion. Un cocktail Molotov venait de s'abattre sur la Golf rouge que des flammes oranges léchaient maintenant du toit au capot pendant que ses occupants sortaient en hurlant et sans rien comprendre à ce qui leur arrivait. Ca venait du coin de la rue, l'Opel Corsa. Putain, c'est des coriaces, ceux-là, je m'étais dit.
Sans prendre le temps de réfléchir plus longtemps, j'avais tout de suite foncé en direction de la 306 garée juste devant nous. Cette semaine, c'était moi qui assurait la défense. J'avais du pain sur la planche.
J'arrivais à hauteur de l'aile arrière gauche quand une jeune
fille d'une vingtaine d'années était sortie du côté conducteur.
Elle était habillée d'une combinaison noire et moulante et portait
des baskets plates, exactement comme Catherine Zeta-Jones dans
Haute Voltige, un film pour lequel on s'était battus farouchement
il y avait quelques mois de ça.
Une fille pas banale, je me disais. Une pro. Il fallait pas lui laisser le temps d'agir. Avant qu'elle ait eu le loisir de se redresser complètement, je lui avais déjà emmanché un bon coup de latte derrière la gueule et elle était tombée, la tête sur la chaussée, les jambes dans l'habitacle, inconsciente. Un bref coup d'oeil dans la voiture : rien, personne, parfait.
J'ai scruté en une fraction de seconde la scène.
Deux quarantenaires étaient sortis de la Corsa. C'étaient les gars au Molotov, les plus dangereux de la soirée. Ils avaient chacun deux boules de pétanque dans chaque main et mon petit doigt me disait qu'il fallait les prendre au sérieux. Déjà le plomb volait en direction de la R19 verte de laquelle tentait de s'extirper un jeune homme à casquette, retenu par la manche de son survet' par sa copine en larmes. Ce con était de toute manière disqualifié d'avance. Il avait qu'à pas amener sa greluche, quelle idée ! Encore quelques boules sur sa belle carrosserie et il allait déclarer forfait. Si ça se trouve, ce beau petit couple voulait juste se louer un bon film de cul pour passer une bonne soirée, qui sait ? En tout cas, pour eux, c'était cuit. Les assurances prennent pas encore en compte le facteur "pétanque".
Pendant ce temps-là, au milieu de la rue, Fleur se débrouillait plutôt bien en écartant des poings les jeunes cons hébétés qui n'en revenaient toujours pas de voir leur Golf flamber comme au feu de la Saint Jean annuel du village sordide duquel ils étaient issus. Sur le sol gisait déjà le corps du blaireau qui avait le malheur de rendre la cassette à cette heure cruciale. Encore quelques châtaignes et mon collègue serait seul au distributeur, sans aucun adversaire, à condition que j'arrive à stopper les deux costauds à la Corsa, ce qui n'allait pas être de la tarte.
J'ai pris mon courage à deux mains et j'ai foncé dans leur direction tandis qu'au même moment, on a commencé à entendre le ronflement tonitruant de la Z3 qui dérapait au coin de la rue.
Avant que j'arrive à sa hauteur, l'un des bouliste m'avait déjà repéré. Il armait son bras et fermait légèrement la paupière gauche pour viser.
Quand la boule est partie, j'ai rien pu faire. Elle filait comme un boulet de canon et je pouvais entendre son sifflement qui déchirait les airs. Elle est venue se ficher dans mon épaule, m'arrachant un hurlement de douleur et déséquilibrant ma course.
Je me suis écroulé sur le bitume, écorché par la vitesse, quelques punaises se plantant dans la chair de mes cuisses et de mes avant-bras. Instantanément, le bouliste avait fondu sur moi pour m'achever, prenant appui sur le capot d'une voiture et s'élançant en hurlant dans le ciel noir de la rue Gambetta, pied en avant, comme si au milieu de mon front, il y avait dessinée une cible blanche et rouge.
C'est alors qu'un crissement de pneus suivi de trois explosions m'avaient ôté à la contemplation du film de ma vie défilant sur ma rétine.
En négociant son fameux dérapage au frein à main, la Z3 venait de se prendre les punaises et le conducteur avait complètement perdu le contrôle de son véhicule. Le bolide avait versé sur le côté, heurté une bagnole à l'arrêt, ce qui l'avait fait décoller comme un cascadeur de Remi Julienne.
Triple lootz, c'était le nom de la figure en patinage artistique, je crois. Une belle vrille de métal et de vitres fumées qui grondait au-dessus de ma tête en un gémissement mécanique dû à la surprise du moteur de ne plus sentir de résistance sous ses roues.
Le missile BMW avait fauché le bouliste karatéka à peine un mètre au-dessus de moi, m'éclaboussant de bouts d'os et de chair ruisselante de sang aux poisseuses effluves de Pastis avant de s'écraser sur le toit, cinq mètres plus loin, écrabouillant ses cinq occupants sous la pression d'un habitacle que la dose de frime comprise dans le prix d'une décapotable n'avait pas réussi à contenir.
La carrosserie frottant le goudron projeta un flot d'étincelles tout le temps que le véhicule mit à s'immobiliser et il n'en fallut pas plus pour enflammer le réservoir éventré. Une gerbe de flammes et de fumée noire s'éleva dans les airs en même temps qu'une détonation rauque dont le volume masquait difficilement les hurlements d'agonie des passagers.
Troudair !
C'était la voix de Fleur, émue, gargouillante.
Je me suis relevé péniblement, les blessures recouvrant mon corps d'une combinaison intégrale de douleur.
Au pied du distributeur, mon camarade était au prise avec le second bouliste, tous deux s'étranglant mutuellement, la tête de Fleur à quelques dizaines de centimètres des flammes orange de la Golf qui avaient rampé sur le trottoir, comme si ces connes avaient une conscience...
Déployant un effort surhumain, j'ai pris mon élan, accéléré ma course et j'ai pris appui sur le capot de la bagnole incandescente, exécutant mieux que je ne l'avais jamais fait le même flying kick que celui qui aurait dû me coûter la vie quelques instants plus tôt.
A cet instant, le bouliste a dû voir l'image de la fureur et de la mort s'abattre sur lui, surgie du brasier puant le plastique cramé, un cri déchirant noyé de sanglots de douleur lui perçant les tympans, le feu éclatant de tous côtés pour laisser passer le sabre du torero, le sang giclant directement de mon coeur survolté dans toutes les directions à la fois, juste avant que mon pied ne se plante dans sa gueule de gros beauf et ne le projette contre la surface métallique du distributeur de cassettes vidéos, collision symbolique du rouge écailleux de son sang avec le jaune impassible de l'automate qui devenait ainsi son bourreau en plus que l'objet de sa fatale convoitise.
Ma réception approximative me fit rouler sur le trottoir jusqu'à la carcasse meurtrie de Fleur, les yeux encore ouverts, un sourire timide figé sur les lèvres.
T'occupe pas de moi, murmura-t-il entre deux crachats de
sang et en me tendant la carte d'adhérent du vidéoclub, loue
la cassette.
J'ai alors pris la carte et me suis dirigé vers l'automate.
Quand la cassette est sortie de la gueule de la machine métallique et que je l'ai sentie dans ma main, je crois bien que des larmes mouillaient ma cagoule.
Je suis alors retourné vers Fleur, je l'ai aidé à se relever et nous avons traversé la rue en clopinant jusqu'à la 205, se tenant chacun par les épaules, entre les débris brûlants de la Z3, l'épave noircie de la Golf, les cadavres pulvérisés des boulistes et les flaques de sang dans lesquelles baignaient des boules de pétanque ou des éclats de verre coupants.
Au loin déjà, des sirènes de police hurlaient.
J'ai posé Fleur sur le siège passager et je lui ai glissé la cassette entre les mains avant de démarrer la voiture. Il avait les yeux fermés, mais il souriait. Il savait qu'on avait le film.
Quel film, vous vous demandez ? Mais LE film, bon dieu ! Le putain de blockbuster, le film qui faisait un tabac, celui que tout le monde s'arrachait, le seul qui vaille la peine d'être vu un samedi soir, la nouveauté, la tête d'affiche, le roi du box-office, celui à côté duquel tous les autres n'étaient que de la merde. Peu importait qu'il change toutes les semaines. Peu importait qu'il soit bon ou mauvais. L'important, c'était de le voir, et pour le voir, on pouvait faire n'importe quoi, prendre tous les risques, enfreindre toutes les lois, vendre notre mère, notre famille, nos enfants, on pouvait tuer pour le voir, on pouvait même mourir pour le voir parce que de toute façon, vivre sans l'avoir vu, c'était pas vraiment vivre, c'était être un con, c'était n'être rien, c'était être un perdant qui moisirait le samedi soir devant un programme télé merdique, c'était être tout le monde, c'était n'être personne, c'était être mort, et pour rien au monde on ne voulait ça, parce que de nos jours, être plus vivant que les autres, y'avait que ça qui comptait.
Non, non, cherchez pas.
Plus vivant, plus beau, plus fort, plus malin, plus efficace.
Que ça, j'vous dis.
Troudair
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