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[19/11/01]
Grosse fatigue
première partie
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Pour ne rien vous cacher, quand
j'ai vu que Grosse
Fatigue disait ces trucs sur moi dans son feuilleton, la semaine
dernière, ça m'a quand même fait bizarre.
Oh, c'était pas grand chose, juste une petite pique au passage,
mais moi, j'y peux rien, si y'a pas de consensus, je perds mes
moyens.
Copié-collé, ça disait :
L'espace éditorial était de plus en plus en friche, et ce n'était
pas les élucubrations de Troudair qui pouvaient me réconforter
: il était apparemment de leur côté.
Comment ça de leur côté ? Je croyais que c'était une fiction son
truc. On m'a rien demandé, à moi. Et j'ai rien demandé non plus.
Du côté de qui, bon dieu ? Comme dirait Lââm dans sa dernière
chanson, "j'avais dans le coeur des pluies de pourquoi"...
Il fallait que je tire les choses au clair, savoir ce qu'il me
reprochait vraiment, alors j'ai commencé par lui écrire un mail
:
Salut GF,
Dis donc, je suis du côté de qui au juste ? De quoi tu parles
?
Je voudrais pas me justifier, mais je t'assure qu'aucune multinationale
du silence ne surveille en sous-main la rédaction de mes chroniques.
Je suis indépendant, merde. J'écris ces trucs à la bourre le dimanche
soir alors la censure, excuse-moi, mais il faudrait qu'elle soit
sacrément consciencieuse pour intercepter ce que j'écris avant
publication. Mais je crois que c'est une autre forme de manipulation
dont tu parles, du fait que je baignerais, selon toi, dans le
grand bain léthargique du mass-média, cette mixture infecte qui
endort le peuple et le détourne des vrais problèmes de ce monde
à l'aide de tours de passe-passe spectaculaires. Si c'est ce que
tu penses, alors ça ne relève plus de mon domaine et je n'ai aucun
moyen de te prouver le contraire mais sache en tout cas que je
fais ça pour mon plaisir, pas pour sauver l'Humanité, et que ne
rien faire, à mon avis, c'est ça la vraie collaboration.
Amitiés,
Troudair
J'ai envoyé, j'ai éteint mon PC et je suis sorti faire
des courses, justement dans ce supermarché
dont je vous ai déjà parlé. C'est plutôt glauque, par chez
moi, les supermarchés les soirs de semaine. Ca ressemble à une
sorte de désert carrelé de blanc et éclairé par une lumière tiédasse,
le tout nappé d'une bande-son grésillante passant les tubes du
moment à un volume si bas que la réverbération dans l'espace transforme
le moindre morceau en marche funèbre post-rock.
Pas une âme qui vive. Pas une ménagère de moins de 50 ans pour
acheter quoi que ce soit. Pas une conversation entre caissières,
ou seulement à voix basse, bref, l'angoisse. Il faut dire aussi
que j'habite la ville de France qui possède la plus grande surface
commerciale par habitant. Oui, oui, cette statistique existe.
Des gens se sont penchés sur le sujet et ils nous ont décerné
la médaille, alors il faut pas s'étonner qu'après, les supermarchés
soient vides, il y en a tellement, le pauvre consommateur sait
plus où donner de la tête.
J'avais pas grand chose à acheter, alors ça a été vite. Mais pourtant,
pendant tout le temps où je remplissais mon panier en plastique
rouge, j'avais cette bizarre impression, je saurai pas vous la
décrire, comme s'il se passait quelque chose à l'orée de ma conscience
mais que ce soit pas assez important que je m'en préoccupe vraiment,
comme un pressentiment peut-être, ou une atmosphère, je sais pas.
Ca n'est qu'une fois sorti du rayon frais, loin du buzz des réfrigérateurs
dans lesquels j'avais pris deux sachets d'Original Knacki (c'est
pratique, les Knacki, dans la flotte et hop) que j'ai tendu l'oreille
pour essayer de discerner ce qui se passait.
Et j'ai compris que c'était la musique.
Depuis que j'étais entré, ce qui faisait bien 10 minutes maintenant,
la sono passait en boucle cette chanson de Cloclo, vous savez,
viens dans ma maison, y'a le printemps qui chante, etc.
Le DJ doit être parti pisser, je me suis dit en rigolant.
Mais quand même, c'était bizarre qu'ils nous sortent du Cloclo
alors que d'habitude, on a droit à de la dance pourrave tout droit
sortie d'un compil' à 50 francs vendue dans un bac de vrac au
milieu du rayon CD.
Bon. Je me suis pas formalisé et je suis passé à la caisse (Quoi
? 10 balles pour 4 Knacki ? 2F50 le Knacki ? Vous vous foutez
de ma gueule, mademoiselle !).
Quand je suis rentré chez moi, la réponse de GF était déjà là.
Il avait fait vite, le bougre :
Salut Troudair,
Je comprends que tu as pu être surpris par mon allusion mais comme
tu le dis toi-même, cela ne relève pas de ton domaine et je vais
donc t'affranchir sur quelques points même si j'en laisserai d'autres
dans l'ombre volontairement pour des raisons que tu comprendras
facilement.
Alors d'abord, il faut que tu saches qu'en un certain sens, tu
es déjà mort, peut-être même que moi-aussi. Non, tu vas me dire
? Tu manges, tu dors, tu baises ? Peut-être, mais ça ne change
rien au problème. Tes éditos ont été contaminés avant même que
tu aies eu l'idée de les écrire.
Je sais que tu ne me crois pas, que tu te dis "pour qui il se
prend, cette tête de noeud", c'est ton vocabulaire, n'est-ce pas
? Alors laisse moi te montrer certains signes qui ne trompent
pas, et après ma petite démonstration, on verra si tu changeras
pas d'avis.
D'abord, quel est le point commun à tous tes textes ?
Oui, tu as déjà deviné : c'est toi. Toi, toi et re-toi. Sans arrêt,
de manière obsessive, tu te mets en scène dans des situations
la plupart du temps irréelles et de cette manière, tu te construis
une image mentale de toi-même qui a une cohérence à tes yeux.
C'est réconfortant, je sais. Je l'ai aussi fait pendant quelques
temps, jusqu'à ce que je comprenne que le fantasme de soi-même,
ça n'est pas soi-même.
Combien tu as écrit de textes vraiment théoriques, vraiment critiques
depuis que tu possèdes cet espace d'expression ? Un... Deux ?
Non. Tu n'en as écrit aucun. A chaque fois, le fantasme a resurgi,
la fiction a parasité ton propos et tu es devenu l'instrument
de ce que tu dénonçais. Le mass-média ? La profusion de l'illusion
? Le règne du spectacle ? Ca ne t'as jamais traversé l'esprit
de te demander pourquoi tu
as sauté sur ce pauvre type qui a inventé le mot Twingo ?
Pourquoi tu
t'es vengé comme un malpropre sur cette pauvre Juliette qui
n'avait que le tort de son prénom ? Pourquoi tu
as été déçu de t'apercevoir que les militaires venaient sur
ce parking uniquement pour faire leurs courses ? Et bien je vais
te le dire : parce que dans tous ces cas, ce qui se passait ne
correspondait pas à l'image que tu t'en faisais, et quand cela
se produit, tu déploies tout un arsenal éditorial pour que ça
change, pour que TA réalité l'emporte, ou plutôt devrais-je dire
LEUR réalité, celle qui nous passe du Radio
Nostalgie en boucle, partout, des supermarchés aux haut-parleurs
dans la rue, celle qui veut que notre télé soit allumée en permanence
et incruste des
logos "en direct" pour nous éviter d'avoir l'idée de perdre
le fil du divertissement, celle aussi qui rend coupable, d'abord
de ne pas penser comme eux, ensuite de penser tout court, et qui
s'efforce, à coup de honte, à coup de mépris, à coup de menaces,
de faire taire les voix discordantes pour imposer une seule et
même réalité : la leur. Lazuly
y est déjà passé, Guillermito
aussi, Uzine
est en décomposition et un à un, tous les chroniqueurs se taisent
et laissent la place au fil ininterrompu de l'AFP et de Reuters
sur le site de Yahoo
! Pourquoi tu crois qu'ils n'ont encore rien tenté contre
toi ? Pourquoi tu crois que tu peux continuer à égrener comme
une horloge une chronique par semaine depuis plus de deux mois
? C'est uniquement parce que tu les arranges. Parce que tu divertis.
Parce que tu es un clown de plus dans le Grand Spectacle, et si
ça n'était pas le cas, tu aurais déjà subi des pressions, tu aurais
déjà eu ce sentiment étrange qu'il n'y a rien à dire de spécial
cette semaine alors que pourtant, il y a toujours quelque chose
à dire, toujours quelque chose à penser. Et voilà ce que je voulais
dire par "tu es de leur côté". Et le fait que tu m'écrives ce
mail hagard me conforte encore plus dans mon opinion parce que
si je devais résumer ça en une phrase, ce serait : "si tu ne comprends
pas qu'il y a urgence, c'est que tu es déjà perdu".
Au fond de moi, je souhaite que ce ne soit pas le cas. Je souhaite
que tu ne sois pas un robot de plus qui passe l'info au crible
de leur réalité pour la servir en soupe tiède et réconfortante
à tous les malades de l'hôpital mais ça, je n'ai qu'un seul moyen
de m'en assurer, et ce moyen, c'est te rencontrer, en chair et
en os, pour vérifier, pour en avoir le coeur net.
Et j'en viens à mon invitation, la même invitation que j'ai proposée
à tous les autres chroniqueurs de ce qu'on s'imagine être le web
indépendant (sic).
Ca se passera à la campagne, dans un restaurant chinois, mercredi
soir et on sera tous là pour essayer de comprendre ce qui est
vraiment en train de se passer.
Si tu acceptes, fais le moi savoir et je t'enverrai une lettre
(la dernière chose que ces salauds n'ont pas le droit d'ouvrir)
pour te donner l'adresse et l'heure.
Si tu refuses, c'est que j'avais raison.
A bientôt j'espère.
GF
Et voilà.
Avouez que c'est étrange. En tout cas, ça m'a fait un drôle d'effet
parce que je regrette de le dire mais je voyais pas vraiment de
quoi il voulait parler. Il me semblait plutôt que le pauvre type
était en plein délire paranoïaque. Il faut dire aussi, écrire
comme il le fait depuis si longtemps, ça doit laisser quelques
séquelles sur la capacité de jugement.
J'espérais intérieurement ne jamais devenir aussi allumé, mais
bon, comme j'aime bien rencontrer les types que je croise sur
le web, je me suis dit que ça coûtait rien et que j'allais y aller
à ce rendez-vous.
Y'avait une seule chose sur laquelle il s'était pas trompé, c'était
qu'effectivement, cette semaine, j'avais pas vraiment d'idée pour
ma chronique. Il se passait rien de spécial dans le monde, rien
de spécial à la télé, rien nulle part en fait, alors comme il
fallait bien que je sorte quelque chose, j'ai tout simplement
décidé de retranscrire cette petite correspondance. De toute façon,
aussi tordu que ce soit, c'était tout ce qui me venait à l'esprit.
Et puis c'était pas trop long à rédiger : deux copier-coller,
de la broderie et l'affaire serait dans le sac. Pour une fois
que je pourrai regarder le film du dimanche tranquillement.
J'ai envoyé mon fichier .doc à GF, je veux dire GranmasterFlu
cette fois, et je suis allé au frigo pour me faire des Knacki.
En voilà un programme réjouissant ! Des Knacki à la mayonnaise
devant la Neuvième Porte.
J'ai ouvert celle du frigo. Il n'y avait rien à l'intérieur.
Bah. De toute façon, j'avais pas vraiment faim...
Troudair
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