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[19/02/02]
bon baisé de Russie

Comme beaucoup d'entre vous, je suis relié à une armada de logiciels de messagerie instantanée. ICQ, MSN, etc, etc, sans compter les chats et autres listes de discussions par mails.
Dans ces lieux lumineux, je retrouve mes petits camarades.
Tous les soirs, toute la journée, ils sont là.
Certains sont à Paris, d'autres à quelques patés de maison de moi, d'autres aussi en Chine (hello Marmitte !), mais pour moi, ça ne change rien. La géographie ne signifie plus rien, sauf la géographie des pixels : combien de cm² je vais attribuer à celui-là ?
Et s'instaure une sorte de hiérarchie du pixel. Plus j'accorde d'importance à une conversation et plus la surface d'écran attribuée est grande. Personne ne le sait. ça ne sert qu'à moi, et ça ne change rien pour mon interlocuteur.
On a tous nos petites manies après tout, nos petits secrets. C'est ça, la magie du chat : être très proches, mais toujours conserver quelque chose d'indemne, sans toutes les trahisons de notre visage, sans nos attitudes incontrôlées. Tirer une gueule de 10 pieds et écrire ":-D". Tout le monde y croira et peut-être qu'après quelques temps, nous aussi, qui sait ?
Alors ce soir-là, justement, j'étais plutôt d'humeur morose. Me créer une façade virtuelle et joyeuse en guise de thérapie me paraissait donc tout à fait indiqué. Et quoi de plus sûr que Caramail pour se laisser aller sans retenue à ce genre de pulsions schizophrènes ? Je vous le demande ?
Je me connecte donc avec un pseudo tordu et me voilà parti sur les salons à traquer la proie qui me permettrait de me sentir un peu moins bête que dans ces instants où j'essaie péniblement de lire des livres de philo.
Ah tiens. Verwandlung se connecte sur MSN. Bon, je lui fais une petite place sur l'écran, il le mérite bien. Lui va me remonter le moral, farfelu comme il est. Et puis avoir deux fenêtres de discussion, c'est déjà une petite victoire en soi. Pour peu que deux questions soient posées en même temps par deux interlocuteurs différents et j'aurai presque l'impression d'être vachement occupé, de me divertir ou je ne sais quoi, et alors une partie du contrat sera remplie.

- Aujourd'hui, je suis pas très glam, je lui dit.
- Be glam or not to be.
- Je passe la soirée sur Caramail. C'est une soirée à aller sur Caramail puisqu'il y a même pas de film sur TF1 ;-)

Héhé. Voilà. Mon clavier sourit, c'est déjà une bonne chose. Je serais peut-être hilare dans quelques minutes, si j'y mets de la bonne volonté.

- Caramail, c'est trop risqué, qu'il me dit. Moi, j'y vais plus. C'est un repère de mythomanes.
- Boh, je réponds. Faut bien s'amuser. Et puis ya des tas de gens qui pensent comme moi !
- Moué... qu'il dit. Si ça se trouve, tu discutes avec des chiens là-bas.
- des chiens savants /// oula ! attends deux secondes.

Je mets Verwa en stand-by. Sur la fenêtre Caramail, une jeune fille m'interpelle en privé. Trop rare pour laisser passer l'occasion. Des manoeuvres de séduction numériques vont pouvoir se mettre en place, et me tirer de mon ennuyeuse torpeur. C'était peut-être pas une aussi mauvaise soirée dites-donc.
Je commence à la cuisiner gentiment en décidant d'utiliser l'une de mes personnalité-boucliers. Je serai employé de bureau, qui a fait des études de gestion mais qui aurait voulu être un artiste pour pouvoir faire son numéro. Ce profil-là marche plutôt pas mal en général. On récolte des tas de témoignages de soutien parce qu'au fond, tout le monde se reconnait là-dedans. C'est vrai, qui n'aurait pas voulu être un artiste ?
La discussion n'est tout de même pas très endiablée.
La fille est hôtesse de l'air, d'origine russe, elle n'aime pas les gens qui boivent, pfffff.... Ca commence pas terrible. Il va falloir que je dissimule les effets du vin que je suis en train d'ingurgiter et c'est pas aussi facile que ça en a l'air. Le mieux serait que je réussisse à détourner son attention.

- Bon ! T'es plus là ?

C'est Verwa qui parle. C'est vrai que j'ai considérablement réduit la surface de sa fenêtre. Il y a des priorités dans la vie.

- Si, si. Je discute avec une fille sur Cara. C'est une hôtesse de l'air russe.
- Les hôtesses de l'air sont toutes plus ou moins russes...
Switch de fenêtre. Je vais flamber pour occuper la jeune slave, je lui balance l'url de mon site perso. Je sais, c'est pas fair-play, mais tant pis. Elle a l'air sympathique. Et en plus, elle cite du Warhol alors elle peut pas être foncièrement mauvaise.

- T'aime bien le pop-art ? je demande.
- Plutôt oui, elle répond. C'est à cause de mon père qui aime beaucoup l'art. Il a quelques peintures de Jasper Johns.

Nom de dieu... Je tombe sur le cul.

- Des originaux ??? je demande.
- Oui.
- Mais c'est qui ton père ?

Il se passe une ou deux minutes, ce qui est très long quand on attend ce genre de réponse.

- Je peux pas te le dire, elle finit par dire.

Allons bon... J'hésite à annoncer à Verwa qu'il n'y a pas que des animaux sur Caramail, mais je me ravise parce que la Russe continue :

- Tu sais, il est encore en Russie. Et Internet, c'est pas très sûr. Je préfère rien dire pour pas qu'il ait de problèmes.
- Pourquoi des problèmes ? Je m'indigne. Je suis personne, moi. Et je suis un gars de confiance.
- Il faut avoir confiance en rien et en personne sur le net.
- Ah oué, c'est vrai, je suis bien obligé d'admettre.
- Je veux bien te parler si tu es journaliste, elle continue.

Là, mon sang ne fait qu'un tour... Pour une fois que je peux utiliser Flu pour draguer, je vais pas me priver ! Au moins, on m'accusera pour un crime que j'ai réellement commis.

- Mais JE SUIS journaliste ! je dis, tout content.

Il se passe encore quelques temps... Je me demande si elle me croit vraiment. Et puis une nouvelle phrase s'affiche :

- Tu connais Claes Oldenburg ?

Oula, merde... C'est un test. Pour vérifier si je suis bien ce que je prétend être. Il va falloir la jouer fine, je me dis. Mais heureusement, j'ai un allié de taille dans la poche : le camarade Verwa qui, comme chacun sait, a fait de la recherche sur Google un art majeur. Lui sera mon meilleur atout.
Je switche sur la fenêtre MSN :

- Dis donc Verwa, tu peux me faire une recherche sur un cerain Claes Oldenburg, s'il te plait ?
- C'est qui ?
- J'en sais rien. C'est la Russe qui me parle de lui. Vite ! ça urge !
Silence à nouveau... La machine à chercher est en marche. J'imagine Verwa en train de tapoter plus vite que son ombre et à l'autre bout de Paris, l'hôtesse de l'air russe qui commence à s'impatienter...
J'espère que je suis pas en train de me griller. Il faudrait que je trouve un prétexte qui explique mon temps de réponse. Hop ! Verwa rompt le silence :

- C'est bizarre, cette histoire, il dit. J'ai lu en diagonale, mais ça parle de mafia russe, de proxénétisme, viols de mineurs, etc.
- Ok. Merci, je griffonne pour Verwa.
- Oui, j'ai déjà entendu parler, j'écris pour la Russe.
- Et Louis Cittadino ?

Switch : copier-coller pour Verwa.
A peine dix secondes plus tard, un lien arrive (quand je vous disais qu'il était fort, l'animal).
A nouveau la mafia russe. Une sombre histoire de suicide, cette fois, proxénétisme à nouveau, etc, etc.

- Ca sent pas bon, me lâche Verwa.
- Ouéééé... je lui réponds.
- Je connais aussi, mais pourquoi tu me dis ça ? je dis à la Russe.
- Et Raichmail Brandwain ?

Là, l'attente est beaucoup plus longue... Verwa semble ne rien trouver.

- T'es sûr de l'orthographe, il me dit ? Google trouve pas.
- Bé oué, j'ai fait copier-coller. Ou alors c'est elle qui s'est planté, mais je vais pas lui demander l'orthographe exacte, sinon je suis grillé.
- C'est sûr, il répond.
- Non, ça, je connais pas, j'écris pour la Russe en espérant que ça fera un peu plus réaliste (après tout, un journaliste est pas censé tout savoir non plus).
- T'es sûr que t'es journaliste, elle me lance ?

Merde... Je suis débusqué. Il va falloir jouer cartes sur table.

- Bé... je bafouille. Disons que j'écris des trucs pour un webzine.
- Politique ?
- Heu... pas vraiment, enfin, si on veut. Tu connais fluctuat.net ?

A la même seconde, Verwa intervient sur MSN.

- Troudair, barre-toi. Ca sent mauvais ! Je te copie-colle : "Rachmail Brandwain y est cité comme le parrain de la mafia russe de Belgique". C'est sur Marianne.
- Merde, je lance à Verwa. Je viens de lui parler de Flu...
- Aïe.
- Ouéé... aïe.
- Le site culturel, demande la Russe ?

J'ai comme une sueur froide... Elle connait pas Flu, quand même... Merde.

- Heu... Oué. Je réponds.
- Je connais. J'ai vu leur stand au Salon de la Jeune Création.

Pour tout vous dire, à ce moment-là, je commençais vraiment à plus être tranquille et la meilleure raison à ça, c'était que j'étais sur le stand de Flu au Salon de la Jeune Création. Je ne me suis absenté que quelques minutes. A moins d'un coup de chance énorme, cette fille m'avait donc vu, et peut-être même que moi aussi, je l'avais vu.
Je me jette à l'eau :

- Hey ! Mais j'y était là-bas ! On s'est peut-être vus.
- Peut-être, elle répond. Je suis assez grande (1m81), brune, yeux bleus.

Nom de dieu... ça m'est revenu comme ça d'un coup. De toute manière, c'était vraiment le genre de fille qu'on oubliait pas. J'en avais un souvenir assez précis, maintenant. Elle s'approchait de nous, regardait la vidéo-projection sur le mur, le site de Flu en géant sous la Grande Halle de la Villette, elle était accompagnée d'une amie, je crois, mais j'avais dû peu m'attarder dessus parce que sa silouhette était plutôt floue dans ma mémoire. Et puis elle ne venait pas nous voir, elle faisait demi-tour avec sa copine et s'en allait.

- C'est pas croyable, je dis à Verwa. Elle était au salon de la jeune créa ! Je l'ai vue, cette fille !
- Arrête, qu'il me répond, c'est pas possible, elle te baratine.
- Si, si. Je m'en souviens. Une grande brune, type slave. Je l'ai vue.
- Mais nan. Elle te monte un bateau et toi, tu plonges. C'est des conneries. Elle est allé sur le site de Flu quand tu lui as donné l'url et elle te monte un plan.
- Mais non ! Elle m'a décrit le stand. Elle était là-bas, c'est sûr !

Pendant ce temps, il ne se passe rien côté Caramail. La jeune fille doit faire autre chose. Ou alors elle attend une réponse, que je me décrive peut-être, pour savoir si oui ou non elle m'a vu. Je suis assez convaincu que le faire serait stupide. Cette histoire est trop bizarre. Ca sent l'embrouille à plein nez. Mais néanmoins, je ne veux pas arrêter la conversation si tôt. Il faut que je trouve une astuce.
Ca y est ! Je sais !
C'est dégueulasse mais c'est pas grave. Je vais décrire Verwa. Au moins, ça fera un fusible entre elle et moi. Assez pour qu'elle me raconte la suite mais pas assez pour qu'elle me remette la main dessus.
Je tapote nerveusement.

- 2 sec. tel. elle répond.

Ouf. Je réalise qu'elle était pas scotchée à son écran à attendre que je réagisse. Ca me soulage un peu.
Quelques minutes passent.

- Il faut que je déconnecte, elle finit par dire. Mon mec arrive.

Quoi ??? Son mec ? Mais qu'est-ce que c'est que ce bordel ?
Une fille brune, yeux bleus, 1m81, avec un père qui a des originaux de Jasper Johns m'aborde en privé et elle a un mec ??? Ah ben nan ! C'est pas fair-play, ça, merde !
Je tape une phrase désespérée et appuie sur Entrée.

Votre interlocuteur n'est plus en ligne

Noooooooooooooooooon !
Je ferme nerveusement la fenêtre et fonce sur MSN.

- Verwa ! Elle s'est tirée !
- Bé oué, il me répond simplement.

Je tique.

- Comment ça, bé oué ?
- Rien, il répond.

J'ai un moment de latence. Je détourne la tête de l'écran lentement, et pour la première fois depuis le début de la nuit, c'est comme si je réfléchissais. Et il y a comme un putain de flash dans mon appart', une saloperie d'explosion thermonucléaire derrière mes yeux, et comme le type, à la fin d'Usual Suspects, scrute la pièce en voyant dans chaque recoin les ficelles de la supercherie dans laquelle il a plongé, je remonte les logs de la conversation de mémoire.
Qui savait que j'étais sur Caramail depuis le début ? Qui était assez malin pour me pondre une histoire de mafia russe montée à partir de deux ou trois pages HTML que j'ai à peine parcouru ? Qui était au Salon de la Jeune Créa pour pouvoir me décrire le stand avec précision ? Et Claes Oldenburg... Qui avait assez de culot pour me le présenter comme un criminel de l'Est alors qu'à y réfléchir, c'était un artiste de pop-art ce type, non ?
La Russe était hôtesse de l'air... C'était tellement énorme. Une hôtesse de l'air qui drague Troudair... Une perche monumentale tendue pour que je comprenne tout depuis le début. Même son pseudo, à y réfléchir, n'était que le prénom du faussaire vulgairement féminisé, le prénom de Verwa, le Keyser Soze le plus évident et donc, le plus invisible.
Et moi j'avais plongé tête baissée. Pas une seconde, je n'avais eu le moindre doute... comme ces types qui voient la Sainte Vierge dans les flammes bleutées d'un réchaud à gaz, j'avais vu ce que je voulais voir et j'avais effacé méthodiquement de mon système de pensée toutes les preuves qui remettait en cause l'existence réelle de cette héroïne slave se livrant à moi sur un plateau. Comme cette gosse de la semaine dernière, j'avais vu danser Brian, je l'avais vu chanter et rien n'aurait pu me convaincre qu'il n'y avait personne (ou qu'il n'y avait que Verwa) derrière cette romance invraisemblable, malgré tous les ingrédients réunis du polar de gare, malgré les appels du pied incessants pour que je découvre la vérité seul, j'avais été hypnotisé et il n'y avait rien eu à faire contre ça.
De toute évidence, en un retour de flammes cynique, au moment où je m'y attendais le moins, j'avais découvert mon Brian. Je l'avais même vu, avec sa copine, au Salon de la Jeune créa, s'approcher, me regarder, faire demi-tour, et repartir dans les tréfonds de mon inconscient. J'aurais pu le jurer il y avait quelques minutes. D'ailleurs, j'aurai pu jurer n'importe quoi il y a quelques minutes, et si Verwa n'avait pas décidé de mettre fin au jeu, je le jurerai encore maintenant. Jurer n'importe quoi, en y croyant un peu plus, chaque jour, en inventant toujours plus de détails pour confirmer le mensonge, en oubliant toujours plus de preuves que c'en est un.
Chaque jour.
N'importe quoi.
Comme tout le monde.

Troudair


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