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[17/12/01]
ma vie passe à
l'euro |
Légitimement, sur les
forums de Flu, chacun s'inquiète du passage à l'euro.
On se demande quel petit nom on pourra bien lui donner, si les
dettes en francs seront convertibles ou alors s'il elles s'évanouiront
en même temps que la monnaie nationale, et si le temps sera enfin
venu pour nous de pouvoir acheter tranquillement notre herbe à
Amsterdam sans passer pour des touristes.
Questions naturelles, je le reconnais, mais néanmoins bien futiles
comparées au cataclysme qui menace de s'abattre sur moi. Ce ne
sera qu'un cataclysme personnel, je vous rassure tout de suite,
mais tel que je le pressens, il n'y a pas de doute qu'il va bouleverser
ma vision du monde et mon quotidien bien plus profondément que
celui qui donnera une pièce jaune au lieu d'une blanche pour acheter
sa baguette de pain.
Comment je m'en suis aperçu ? A quel point il va remettre en question
mon existence et ma manière de penser ?
Je m'explique :
Jusqu'alors, je ne m'étais pas beaucoup soucié de l'euro. Pour
être franc (jeu de mot), je n'en avais même rien à secouer, comme
la plupart de mes concitoyens. Mais c'est en lisant cette petite
discussion sur le forum que j'ai eu comme un flash. On pourrait
appeler ça un flash géométrique, une forme qui s'imprime sur votre
rétine et dans laquelle vous pouvez voir, par l'intermédiaire
de cette simple abstraction, la complexité d'une vie toute entière.
C'est ce genre de flash qui vous fait croire en Dieu, ou tout
du moins en une causalité universelle, en un ordre des choses
et par conséquent en l'impossibilité fondamentale d'une quelconque
forme de chaos régissant cet univers.
Pour résumer rapidement à la vue de cette forme, je me suis violement
aperçu que ma vie valait en tout et pour tout 25 francs.
Attention, il ne s'agit pas de la valeur de ma carcasse et de
ce qu'elle contient ou même de l'hypothétique rançon qu'on pourrait
demander dans le cas d'un kidnapping, mais de l'unité monétaire
qui présidait jusqu'alors à mes activités de tous les jours, à
l'unité de base, en fait, de la figure éminement fractale que
mes faits et gestes dessinaient sur les abscisses désordonnées
de l'espace-temps (vous me suivez ?).
Je sais pas comment j'en suis arrivé là, et c'est justement pour
ça que je parle de mathématiques. Parce que je soupçonne qu'un
algorythme universel a dû guider mon sort pour que j'en arrive
à cet état de désintéressement total de la question pécunière.
Comme si un ordre cosmique, un agencement astral, ou je ne sais
quoi d'autre, avait désiré que mon esprit ne soit pas perturbé
par les calculs quotidien systématiques que la vie impose d'ordinaire.
Qui sait ? Peut-être qu'une force supérieure avait d'autres projets
pour moi...
Toujours est-il qu'en réfléchissant après ces banales considérations
sur l'euro, je me suis aperçu avec stupeur que mes besoins, à
peu de choses près, coûtaient tous 25 F, ou un prix qui était
multiple de ces mêmes 25 F.
Ca peut certes paraître curieux, mais c'est la triste réalité...
et je vais vous le démontrer.
Pour commencer, je ne vais citer que quelques exemples des plus
simples.
D'abord, mes cigarettes (des Lucky Strike par paquet de 25). Ca
ne fait pas si longtemps (depuis la dernière augmentation), mais
croyez-le ou non, ça coute 25 francs. 1 franc par clope, que demande
le peuple ? Cher, c'est vrai, mais simple.
Le midi, quand j'ai soudainement envie de grignoter. Je descends
m'acheter un sandwich grec. A nouveau, et depuis peu de temps,
je le reconnais, je sors 25 francs. Bon, en fait, le sandwich
coute 23 si on prend pas de frites, mais vu que je prends toujours
des frites, la question se pose pas.
De la même manière, le menu "midi" chez le traiteur chinois, 25
francs. Normal, vous me direz, il a bien fallut qu'il s'aligne
sur le Turc d'à côté qui lui piquait tous ses clients.
On continue la journée : sur le coup des 17 heures, j'ai un peu
la dalle alors je vais m'acheter un petit truc à la boulangerie.
Au début, je prenais des croissants aux amandes avec une religieuse
au café, et puis je me suis aperçu que les croissants, c'était
un peu lourd, ça pesait trop sur l'estomac à cette heure là, alors
j'ai pris un sandwich thon-crudités (16F) et toujours une religieuse
(9F), ce qui m'est bizarrement revenu à 25 F.
A ce moment, j'y pensais même pas à tout ça, ça me passait au
travers. Moi, je me contentais de tirer de l'argent au distributeur,
des chiffres ronds genre 100 ou 200 francs, et je ne m'aperçevais
même pas que tout était calculé dès le début parce que 100 et
200, qu'on le veuille ou non et même s'ils en ont pas l'air, ce
sont malgré tout des multiples de 25. Comment vous vouliez que
je me doute de quoi que ce soit ? J'ai pas fait Math Sup, moi
!
En fait, j'aurai peut-être dû m'aperçevoir que quelque chose tournait
pas rond, ou plutôt que tout tournait un peu trop rond, quand
avec mon boulot, on a pu avoir des tickets-restaurant. Paf ! Je
vous le donne en mille. Chaque ticket valait 25 francs et on nous
les filait par carnet de 10 tickets, comme s'ils avaient été fait
tout exprès... Insouciant que j'étais, je m'étais contenté de
me dire : Chouette ! Juste le prix d'un grec !
Et oui, j'étais encore bien con à cette époque-là, et ce n'est
qu'après mon flash que j'ai pleinement pris conscience de toutes
les cosmiques coïncidences qui guidaient mes pas, de l'insignifiant
bonbon à 2F50 au loyer de mon appartement qui, surprise, était
de 2500 F, 2500 étant, comme chacun sait, 25 multiplié par 100.
Autrement dit, un mois de loyer, pour moi, était égal à 100 tickets-restau,
ou 100 paquets de clopes, autrement dit, à 10 cartouches de 10
paquets de clopes, le carré parfait, presque le nombre d'or ou
le nombre de coudées de la Nouvelle Jérusalem post-apocalyptique.
En définitive, tout ça était d'une simplicité tellement étourdissante
que j'avais même jamais eu besoin d'y penser et sans même que
je m'en rende compte, la notion d'argent avait dû peu à peu sortir
de mon esprit que je pouvais, du coup, occuper à d'autres activités.
Du coup, de manière totalement inconsciente, je vivais le rêve
de chaque homme : être débarassé des calculs obligatoires qui
rythment nos existences, protégé que j'étais par la quadrature
du 25.
Et puis mon investigation s'arrêtait pas là, parce que pour le
reste, tout était désespérement pareil, de la carte d'abonné au
cinéma du coin qui permet de voir des films pour 25 F aux CD en
promo du disquaire qui sont à 100 F, j'étais terrorisé de m'aperçevoir
que ma vie entière tournait autour de ce chiffre et que j'avais
par conséquent totalement rayé de mon univers personnel tous les
objets dont le prix n'était pas formaté de cette manière.
Adieu les jeux à gratter à 10 F qui auraient pu me faire gagner
jusqu'à 10 000 F, pourtant multiple de 25. Adieu les journaux
et les magazines papier, les briquets jetables (j'ai un Zippo,
vous vous souvenez ?), les places de parking (je préfère payer
une amende à 50 F), toutes ces petites conneries qui vous empoisonnent
l'existence par leur tenacité à ne pas être divisible par le seul
chiffre qui ait un intérêt à mes yeux. Toutes ces choses, sans
le savoir vraiment, je les haïssaient plus que tout, car elles
étaient la preuve que ce monde était divers, multiple et varié,
et qu'il n'obéissait pas forcément à des lois sur-humaines préétablies
et immuables.
Et puis soudain, l'euro est arrivé, et mon univers s'est écroulé
dans un immense fracas. En ruines, la Nouvelle Jérusalem...
Même si quand on y pense, tout aurait pu très bien se passer.
Parce que 25 F, c'est presque 4 euros (26F24), après tout. Bon,
on perd 1F24, mais on s'en fout si ça permet de garder l'esprit
libre.
Mais non, messieurs dames ! C'est pas si simple. Parce qu'autrefois,
tous les billets étaient alignés sur mes 25F. Qu'on prenne un
billet de 500, de 200, de 100 ou de 50, c'étaient tous des multiples
de 25 et l'algorythme pouvait se développer dans tous les sens
et pour toutes les activités de la vie, m'englober dans ce nuage
d'inconscience ravie.
Mais maintenant, il a beau y avoir un pièce de 2 euros pour arriver
à nos 4 euros, il manque quand même les deux billets fondamentaux
: celui de 8 euros et surtout celui de 16 euros !
Et il en faut pas plus pour que tout mon précieux agencement cérébral
et astral implose. Parce que sans division par 4, finie la quadrature,
et finie aussi la joie de ne même pas prendre la peine d'avoir
un porte-monnaie puisqu'avec ma technique, la monnaie, ça n'existe
pas, on ne sait même pas ce que c'est.
Sauf que là, tout est à refaire, un train de vie complet à remodeler
pour qu'il épouse la nouvelle donne monétaire, autrement dit,
manger autre chose, boire autre chose, fumer d'autres cigarettes,
ne pas en fumer du tout si ça se trouve (!), acheter ses CD ailleurs,
ne plus aller au cinéma et pire que tout, déménager, pour que
le loyer s'accorde avec les conneries de billets de 200 euros
ou, Dieu m'en garde, de 500 euros (3279 F 79), vous imaginez le
merdier !
Ils distribuent un peu partout des brochures bleu qui s'appellent
"L'euro pratique".
Ben franchement, de mon côté, j'aurai pas utilisé le mot "pratique"
pour qualifier l'explosion de la Nouvelle Jérusalem !
J'y comprends décidement rien à l'Europe...
Troudair
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