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[16/10/01]
La hutte des Esquimaux

Il y avait comme une odeur de souffre dans le troquet.

Un type venait probablement d'enflammer une allumette.

Non, mais tu sais, ce reportage qu'on a fait à Paris est vraiment merveilleux !

L'autre gars, en face, semblait vachement intéressé Ah bon ?

Oh, oui ! Du côté de Ménilmontant, tu sais, c'est le vingtième, un quartier populaire, quoi, on a trouvé un passage, bon dieu, tu rentres là-dedans, tu sais plus où t'es. T'es à Marrakech, t'es à Istanbul, c'est vraiment incroyable ! J'ai levé la tête pour vérifier, mais non, c'était pas ironique, ou cynique, ou méchant d'aucune manière. C'était juste sincère et y'avait pas doute : il avait l'air vraiment heureux, ce monsieur.

Tu passes devant des immeubles (oh ! on a fait des plans incroyables) tu passes devant des immeubles et tu les vois au rez-de-chaussée, avec les portes et les fenêtres ouvertes, et ils boivent le thé, tu sais, comme chez eux, c'est vraiment super.

A ce moment-là, évidemment, je cogitais sec. Je me disais Allez, ça va bien, Troudair, il faut que t'intervienne, là, merde ! Qu'est-ce que c'est que ce documentariste à la con ? Il les a passées où, les quarante premières années de sa vie, dans un château de la Loire ?

Mais quand même, je préférais pas bouger pour le moment. C'est que mes tentatives d'intervention récentes m'avaient un peu refroidi et comme je venais à peine de recevoir la facture pour la réparation de la Saxo de la semaine dernière, j'avais pas envie de l'ouvrir une nouvelle fois au risque de dire une connerie et de déclencher une nouvelle escalade de malentendus et de violences entraînant inévitablement mon châtiment, parce que c'est toujours ce qui arrive à celui qui a le malheur de parler quand il pourrait se taire et bouffer son hot-dog tranquillement.

Pendant ce temps-là, à quelques deux mètres du sol, suspendue dans les airs par une armature métallique improbable, une télé orientée en direction de l'Asie Centrale déversait un flot d'incompréhensions dans la grande salle :

Al-Djézira reste le seul média sur place dans la capitale Afghane et l'AIP, l'Agence Islamique de Presse publie des bilans de victimes civiles qui sont, bien sûr, impossibles à vérifier.

Oh, merde ! Je me disais. Nous v'là bien ! Non mais vraiment, quelle guerre pourrie ! V'là pas qu'on peut pas vérifier les informations ! Ils en loupent vraiment pas une, ces cons de taliban, ils pourraient être fair-play, quand même ! Nous, on est fair-play. On envoie des canettes de nourriture et tout et tout, on accueille les réfugiés dans des camps, bon, ça reste des tentes, mais moi, en Ardèche, l'été dernier, j'ai aussi dormi dans une tente pendant une semaine et je peux vous dire que c'est pas si terrible quand il fait bien chaud et qu'il y a des étoiles dans le ciel et qu'on se raconte des histoires en rigolant autour du feu, merde, ils en connaissent bien des histoires, ces afghans, non ? Et pourquoi ils veulent pas que CNN vienne sur place, bon dieu ? Comment vous voulez qu'on y croit, nous, à leurs histoires si aucun occidental n'est là pour nous dire que c'est vraiment ça qui se passe ? J'veux pas être méchant, mais la presse au Qatar, c'est quand même pas TF1 ! Ils l'ont dit, à Envoyé Spécial, j'ai bien vu, moi. Avec leur trois malheureux journalistes qui se battent en duel et qui veulent même pas reconnaître que les types qui ont balancé des avions sur des tours sont des terroristes, excusez-moi, mais faudrait quand même pas déconner ! Y'en a marre à force de rien faire comme nous ! Ils peuvent pas tranquillement nous laisser bombarder leur pays et bouffer ce qu'on leur donne sans broncher ? On est sympa, nous, merde !

Oh, et puis on a eu aussi des images de ce vieux qui fumait dans ce truc, tu sais, ce truc avec un tuyau où ils mettent de la drogue, mais pas de la drogue méchante, tu sais, leur drogue de là-bas.

Les deux types écoutaient pas la télé. Ils continuaient juste à discuter de leurs découvertes du coeur du vingtième arrondissement, ces Jean Rouch des capitales occidentales, ces observateurs tolérants de la beauté multiples des peuples. Franchement, je me disais que ça au moins, c'était un sacré beau message pour les générations futures, un sacré bel exemple de compréhension des diversités. Ah oui, mes amis, dans ce café, Jean-Marie Le Pen, il pouvait bien venir, nous les penseurs, on l'aurait gentiment reconduit à la porte :

Sors d'ici, Jean-Marie ! Toi et ton cortège de nazillons inconscients des réalités de notre monde. Ne vois-tu pas qu'ici, c'est le règne de la vie ? Ne vois-tu pas qu'ici, l'entente entre les peuples guide notre démarche et que nous sommes tous des putain d'humanistes, et touche pas à mon pote qui fume sa drogue pas méchante de là-bas dans son machin avec un tuyau et même que t'sais quoi ? Moi j'écoute du reggae et du zouk et des tas de musiques avec des percussions en peau de chèvre, et même que des fois, je discute avec des types qui sont métis si ça se trouve, alors fous le camp, l'ami, tu n'es pas le bienvenu !

... Al-Djézira doit à nouveau répondre aux accusations qui la qualifient de "porte-parole de Ben Laden" ...

Ah ben ça, ils peuvent pas être à l'abri des conneries non plus, je m'disais. C'est comme pour la drogue pas méchante de chez eux. Ils peuvent pas deviner que c'est interdit... Moi, je les comprends bien, ces gars-là. C'est pas des flèches de l'info comme nos grands média nationaux et internationaux mais faut pas leur en vouloir. Tolérance et compréhension, c'est ça les maître-mots.

Mais attention, on les acquière pas par hasard, ces deux valeurs essentielles ! C'est qu'il faut étudier pour savoir.

Alors moi, je bouquine beaucoup. Je potasse, comme on dit.

Tiens, d'ailleurs, pas plus tard que le week-end dernier, j'avais lu un bouquin d'école que j'avais trouvé dans le grenier de mon grand-père. C'était un bouquin de géographie qui m'en avait appris beaucoup sur toutes ces peuplades lointaines. C'est que je me tiens informé, moi, messieurs dames. Ca parlait des aborigènes d'Australie et franchement, je suis pas mécontent de m'être un petit peu instruit.

Ca disait :

Australie
Peuplement : La population indigène ne fut jamais nombreuse ; elle se compose de nègres très arriérés. (...) Sur le continent australien, où ils ont vécu isolément et pauvrement, sans relations avec d'autres hommes et ne disposant que de ressources médiocres, ils se sont très peu développés intellectuellement et moralement : les indigènes d'Australie représentent, à l'heure actuelle, un des degrés inférieurs de l'humanité.


Bon. Y'avait pas grand chose d'autre à dire apparemment sur les aborigènes. J'avais d'ailleurs été plutôt content. Ca en faisait moins à apprendre.

A deux tables de là, j'entendais toujours les deux documentaristes qui discutaient :

Oh et puis tu sais, c'est des types qui restent là toute la journée. Ils s'emmerdent pas quoi. Moi, j'te l'dis, on devrait tous faire comme eux. Fini le stress, le boulot, tout ça.

Ouais, mais nous, on a pas dix gamins qui nous gavent d'allocations familiales !


Encore une fois, c'était une mauvaise interprétation des us et coutumes inhérentes à chaque civilisation. Ils comprenaient vraiment rien, ces gars-là, merde.

Mais moi, grâce à mon livre de géo que j'avais bouquiné, je le voyais bien le pourquoi du comment. Encore une fois, il suffisait de potasser un peu. Je me souviens qu'il y avait un passage sur les Chinois et les Japonais qui expliquaient bien en quoi ils pouvaient vivre de pas grand chose dans les grandes métropoles.

Ca disait :

On commença à faire venir de Chinois aux Etats-Unis à partir de 1850. Dès lors, à San Francisco et dans toutes les villes de la région pacifique, il y eut un quartier chinois, dédale de rues malpropres et fétides. (...) Laborieux, adroits dociles, se pliant à tous les métiers, les Chinois formaient d'excellents ouvriers, bons à tout. D'autre part, vivant de peu (riz et poissons secs), n'ayant pour luxe qu'une bouffée d'opium et une tasse de thé, ils se contentaient d'un salaire très modique.

Et voilà ! C'est quand même pas compliqué à comprendre, non ? Si les gens prenaient la peine de lire les livres avant de dire n'importe quoi, je vous assure qu'on entendrait moins d'énormités !

A la télé, un expert soutenait qu'il fallait impérativement qu'un média occidental soit autorisé à couvrir les bombardements en Afghanistan, et ce, pour le bien du peuple afghan, et il avait raison, mes amis, oh oui, bien raison, parce que nous qui avons lu des livres sommes beaucoup plus qualifiés que cette espèce de CNN en herbe de Al-Djézira, oui, oui, oui. Mais non ! Il faut que ces demeurés de taliban arrêtent systématiquement les journalistes occidentaux sur leur sol, avouez qu'ils comprennent vraiment rien à rien ! Alors que nous on sait, merde ! Pourquoi ils nous laissent pas faire ? Pourquoi ils respectent pas le plan sans faille de la démocratie et de la justice, c'est tout de même fabuleux ! Aussi ignares qu'ils soient, ça a quand même pas pu leur échapper qu'il existait des peuplades primitives et des peuplades civilisées, non ? Et me dites pas le contraire parce que sinon, pourquoi ils iraient fracasser des avions pile sur les tours dans lesquelles s'affairent le fleuron de la finance mondiale, ça serait un peu gros, non ?

D'autant que dans les livres, ils expliquent bien tout au début. S'ils ont des paraboles et qu'ils captent toutes leurs putains de chaînes bizarre, vous allez quand même pas me dire qu'ils l'ont pas vu, ce putain de chapitre du début, celui-là :

Aujourd'hui, la plupart des hommes sont civilisés, mais quelques-uns d'entre eux sont encore à l'état primitif - Il faut noter que les peuples plus primitifs se trouvent surtout localisés dans les zones tempérées du globe, où la nature est moins puissante, et où le climat est plus propice à l'activité. De nos jours, ces peuples civilisés, armés des ressources de toute civilisation moderne, commencent l'exploitation des pays sauvages par la colonisation.

Y'a pas besoin de se taper tout le bouquin pour lire ça, c'est au tout début, et en illustration, il y a même une photo, une vue d'ensemble de la City de Londres avec une légende qui résume bien :

LE ROYAL EXCHANGE A LONDRES - Si la hutte des esquimaux peut servir de spécimen pour montrer ce qu'est la demeure des populations primitives, la vue du quartier de Londres où se dresse le Royal Exchange (la Bourse), au centre du monde des affaires, montre ce que sont les maisons que se bâtissent aujourd'hui les hommes civilisés.

Bon, il faut dire aussi qu'à l'époque, le World Trade Center existait pas encore, mais sinon, il ne fait aucun doute que ce serait les deux tours qu'auraient montrées ce bouquin.

Ah oui, c'est vrai, j'ai oublié de vous dire, le livre d'école de mon grand-père date de 1923. Mais bon, ça fait pas si longtemps. Tout ne peut pas être complètement faux.

Si ?



Troudair

P.S : Merci à Noël de m'avoir fait profiter de son livre Géographie générale - Amérique et Australasie - classe de sixième et dont la page de garde précise qu'il est conforme aux programmes officiels de l'enseignement secondaire du 3 décembre 1923.


Troudair

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