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[15/01/02]
Abduction

Je suis pas un gars compliqué, moi. On pourrait même dire que j'ai des plaisirs simples. Tenez, par exemple, je suis fasciné par l'économiseur d'écran du SETI.

C'est vrai, je pourrai rester des heures entières à regarder évoluer les abscisses et les ordonnées dont je ne sais même pas ce qu'elles signifient vraiment mais qui dessinent dans un dégradé de couleurs des figures étranges sur l'écran de mon PC. C'est très reposant. Un peu comme un mandala post-technologique sur lequel on peut méditer, songer que ces graphiques qui se déploient devant nos yeux, ce ne sont pas des images, mais du son. Mieux, que c'est du silence. Le silence de l'espace se construisant perpetuellement, et au milieu de ce silence, peut-être une voix, peut-être les discussions d'un CBiste d'outre-alpha du Centaure, ou la conversation d'un alien bicéphal que les ondes volatiles de son double téléphone portable auront amené jusqu'aux oreilles géantes du SETI, puis du SETI jusqu'à mon PC, sans jamais que je m'aperçoive de rien, parce que je vous l'ai déjà dit, ces graphiques, c'est incompréhensible. Il faut être un ordinateur pour réussir à déceler ce qui est normal, ce qui est du vrai silence de l'espace, ou bien ce qui peut être interprêté comme un message venu d'un autre monde.

A l'oeil nu, c'est mort, vous verrez rien. Juste ces beaux graphiques dont on pourrait jurer qu'ils sont construits de manière aléatoire, et peut-être qu'ils le sont, après tout. Peut-être que cet économiseur d'écran, c'est juste un programme qui génère des formes avec des coordonnées prises au hasard. Ce serait tout con à faire.

Mais peu importe, moi j'y crois, et j'y crois parce que c'est beau. Comment le vide spatial ne le serait-il pas ?

Et puis quelques fois, aussi scéptique qu'on soit, là, tout seul chez soi à scruter le vide de l'espace, il arrive qu'on se prenne au jeu. Vous savez, on regarde une forme un peu plus géométrique qu'une autre et on se dit : Oula ! C'est pas normal, ça ! Et on se prend à croire qu'on est l'Elu, que parmis les 2,5 millions d'internautes connectés au SETI, c'est nous qui allons trouver E.T. qui essaie justement à ce moment là de téléphoner maison mais qui s'est planté de numéro.

Et puis la finale de Star Academy commence à la télé et alors on oublie, on passe à autre chose, à Jenifer, à Mario, à d'autres étoiles, à un autre silence dont on jurerai qu'il est aussi créé de manière aléatoire, et peut-être qu'il l'est après tout. Ce serait tout con à faire.

Moi, samedi, je me suis tout simplement décollé de mon PC, j'ai laissé tombé le SETI et je me suis assis devant l'Académie des Etoiles. D'ailleurs, j'étais un peu emmerdé parce que je captais mal. Le visage de Jenifer était tout boursouflé et comme Jenifer, c'est ma préférée, vous pouvez comprendre mon désaroi. J'ai tapé sur la télé, mais rien à faire. Plus ça allait et plus j'avais des parasites sur l'écran avec un bruit sourd, comme un faux contact, des bzzzzz, des crrrrr, très désagréable tout ça, un son qui devenait de plus en plus puissant, qui faisait presque trembler mon beau meuble-télé de chez Ikéa et une image qui devenait de plus en plus difforme, qui zigzaguait, qui mélangeait les couleurs dans des tourbillons cathodiques abstraits.

Oula, je me suis dit, c'est pas normal, ça !

Et à ce moment-là, d'un seul coup, plus rien. La télé s'est éteinte et avec elle toute les lumières de mon appart'. Je vous assure que ça fait bizarre.

Bon, rien de grave. Les plombs qui ont sauté, je me suis dit en shootant dans quelques K7 vidéos qui traînaient par terre pour atteindre le disjoncteur.

Mais je m'étais pas aperçu que si les lumières s'étaient éteintes, le bruit sourd, lui, était toujours là, et le tremblement aussi. Tout ce foutu studio tremblait comme si j'avais habité sur la faille de San Andreas.

Oula, je me suis encore dit, ça, c'est vraiment pas normal !

Et c'est à partir de ce moment-là que je ne me souviens plus de grand chose. Ca a été très vite, à vrai dire.

D'abord, il y a eu une puissante lumière rouge, ou orange (un peu comme ça, en fait) qui a filtré au travers de mes volets. Je peux vous dire que j'ai beau habiter en centre-ville, j'en menais pas large ! Et alors la lumière s'est faite plus épaisse, et elle a avançé sur le sol, comme si sa source descendait, là, dehors, derrière les volets. Elle a avancé jusqu'à mes pieds, et jusqu'à moi, jusqu'à remonter sur le mur et me monter dessus.

Je me souviens d'une sensation bizarre, celle qu'on ressent dans les grands huit, ou les manèges géants de la foire du Trône (à l'exception peut-être de la grande roue de la Concorde qui est naze et qui ferait mieux de dégager elle nous emmerde, sale racketeur de touristes, pour voir le panorama, y'a qu'à aller à Beaubourg !), qui prend les tripes et les retourne et qui chatouille comme dans les rêves où on tombe.

Sauf que là, je tombais pas. C'était même plutôt le contraire d'après le souvenir que j'en ai.

J'ai vu le paysage juste quelques secondes, juste le temps de monter toujours plus haut dans le ciel à la vitesse du son et puis soudain plus rien.

Quand je me suis réveillé, j'étais dans une sorte d'appartement un peu kitsh avec, affalé dans un fauteuil, un gosse bizarre qui me fixait.

- Bienvenue, Troudair, qu'il a dit d'une voix monocorde.

Moi, j'étais complètement paumé.

- Bienvenue où ça, j'ai demandé en reprenant mes esprits.

- Ben dans mon vaisseau, abruti.

J'ai regardé autour de moi. Ni écrans à cristaux gazeux tactiles, ni ordinateur de contrôle bio-mécanique. Juste le décor standard d'un salon 80's sans trop de goût. Merde. C'est ça, l'intelligence extraterrestre que cherchent 2,5 millions de personnes, je me suis demandé ? C'est à ça que j'occupe mon PC à longueur de nuit ?

C'était un peu trop fort de café.

- Quoi, j'ai demandé à l'extra-terrestre, alors vous réussissez à parcourir des milliers d'années lumière en vaisseau spatial et vous êtes pas foutus de faire tenir un abat-jour droit ?

Il a sourit bizarrement, les yeux toujours fixes. C'est dingue ce que ça peut foutre la trouille un gosse extraterrestre dans un intérieur ringard !

- On s'adapte, il a répondu. A force de vous observer, on a appris à aimer vos goûts. C'est un design très en vogue dans notre sytème solaire, maintenant.

Au fond de moi, j'en revenais pas. Alors comme ça, il y avait aussi des extraterrestres néo-bab qui parcouraient les galaxies pour ramener des souvenirs exotiques et impressionner leurs copains sédentaires ? C'était vraiment n'importe quoi. Toute la poésie de l'univers était en train de s'écrouler.

Et puis j'ai soudain eu une petite frayeur :

- Mais au fait, j'ai demandé, pourquoi vous m'avez enlevé ? Vous voulez faire des expériences sur moi ???

Le gosse a sourit à nouveau en grattant nerveusement entre les coussins de son fauteuil.

- Non, non. T'as les poumons pourris. Tu fumes trop.

Ah ben oui, ça je le savais. J'avais été recalé aux tests pharmaceutiques sur Terre pour la même raison. J'étais pas un sujet sain, soit disant.

- Mais alors pourquoi, j'ai encore demandé, de moins en moins rassuré.

- En fait, il a répondu, je voulais te demander un petit service.

- Ah bon ? Quel genre ?

Il a pris un ton doux et sa voix s'est faite suave. Je saurai pas dire aujourd'hui s'il essayait de m'hypnotiser, mais en tout cas, j'étais soudainement tout disposé à le croire.

- Et ben voilà, il a dit. En fait, j'ai plus de batterie sur mon portable et j'ai oublié mon chargeur à la maison. Alors comme je vais pas me taper l'aller-retour, est-ce que ça te dérangerai si j'utilisais ton téléphone ?

Je vous l'ai dit. Il m'avait sûrement hypnotisé et la phrase que je viens de retranscire n'était peut-être pas tout à fait celle-là. Peut-être qu'il a employé un autre terme pour dire "téléphone", peut-être même qu'il parlait dans son propre langage que je pouvais subitement comprendre, mais bon, toujours est-il que j'étais bien disposé, alors moi, j'ai acquiescé.

- Bien sûr, j'ai dit. Mais je suis pas sûr que les lignes téléphoniques terriennes puissent capter Pluton.

- Ah non ! T'inquiètes ! C'est en France que je veux appeler. Ca te coutera pas grand chose.

Là, j'ai commencé à froncer les sourcils.

- Comment ça ? T'as des copains en France ? Tu veux dire que vous êtes déjà infiltrés dans la population ? Comme les Ummites ?

Il a levé les yeux au ciel, enfin, façon de parler, quoi.

- Mais que t'es con. Bien sûr que non. C'est juste que je veux voter pour Mario parce que Jenifer me gonfle et qu'elle avait qu'à pas sortir avec Jean-Pascal, cette idiote.

Ah ben alors là, c'était la meilleure ! Et je peux vous dire que ça m'a foutu un sacré coup de fouet, et tous ses trucs d'hypnoses, à l'alien, ils ont plus fait long feu ! J'ai repris mes esprits d'un seul coup.

- Quoi, j'ai gueulé. Tu veux mon téléphone pour voter contre Jenifer ? Non mais tu te foutrais pas de ma gueule ? Et tu m'abductes pour ça, en plus ? Tu pourrais pas te renseigner avant ? Y'a des tas de types qui sont pro-Mario, t'avais pourtant le choix, merde. Moi, je suis fan de Jenifer depuis le premier jour. Et je vais te dire un truc, mec : même quand elle s'est tapée Jean-Pascal, je l'ai pas lâchée moi, alors si tu crois que je vais t'aider à la faire perdre maintenant, mon coco, tu rêves ! Intelligence extraterrestre ou pas, tu peux aller te faire foutre sur Saturne, moi, je te file pas mon téléphone !

Là, le gosse a poussé un long soupir inhumain et il a sorti sa main des coussins du fauteuil pour en sortir une télécommande entourée d'un étui en plastique (pour éviter les chocs au cas où elle tombe sur le carrelage).

Il l'a braquée sur moi, y'a eu un grand flash rouge et je me suis retrouvé dans mon appart', sur mon fauteuil, presque instantanément.

Je dis instantanément, mais je suis pas sûr en fait, parce que dans ma tête, je pouvais encore entendre sa voix monocorde qui résonnait, comme un souvenir lointain :

- Ah, c'est comme ça, qu'il disait l'alien, avec sa voix qui faisait peur, je t'en foutrais moi, des Jenifer !

L'écho du prénom se perdait dans les ramifications de ma conscience reprenant pieds dans la réalité petit à petit.

C'est là que je me suis aperçu que j'avais la télécommande de ma télé dans la main. J'étais pas encore complètement lucide, mais j'ai quand même eu le réflex d'appuyer dessus pour allumer.

Sur l'écran, j'ai alors vu défiler le générique de fin de Star Academy avec la fameuse chanson de Nicoletta.

La musiiiiiiiique, lalala !

Bon dieu... J'avais loupé l'émission.

C'était sa vengeance, à cette salope de créature galactique. Elle avait dû me balancer dans une faille temporelle qui durait juste le temps du prime-time...

J'étais fou de rage.

Je me suis levé et suis allé jusqu'à mon PC sur lequel tournait l'économiseur d'écran du SETI.

Le silence s'étalait toujours en vagues mulicolores entre les trois dimensions du graphique. Merde, je me suis dit. Et dire que j'ai passé tout ce temps à faire tourner mon processeur sans savoir que j'étais à la recherche de fans de Mario... Quelle ironie du sort.

Parce qu'au fond, c'était ça, la morale de l'histoire.

Les Terriens passaient leurs nuits à regarder le silence de l'espace pendant que l'espace, lui, il regardait Star Academy.

Finalement, c'était pas si étonnant que ça qu'il l'ait jamais trouvé, le SETI, son Extra-Terrestrial Intelligence...

Dépité, je me suis servi un verre de rouge et j'ai désinstallé le programme illico.

Il valait peut-être mieux commencer par chercher une Terrestrial Intelligence, j'ai pensé. Ce serait déjà pas mal.

Alors j'ai ouvert Internet Explorer et je me suis mis en quête.

Pour le coup, ce qui était sûr, c'est qu'on était pas 2,5 millions à faire ça, et pourtant bizarrement, on avait plus de chances.

Allez y comprendre quelque chose aux statistiques...

Troudair

mise à jour du 16 janvier : A la suite de la publication de cette chronique, j'ai reçu un mail de Laurent qui m'a confirmé que le projet SITI (Search for Intra Terrestrial Intelligence) existait déjà ! plus d'infos : http://siti.nocrew.org

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