|
|
[12/11/01]
Prends ça dans ta
google !
|
La fête de Flu touchait à sa fin et il a fallu plier bagage.
Sans trop bien comprendre où on m'emmenait, j'ai suivi le mouvement, baladé dans une caisse luxueuse qui nous a déposé place de la République.
Les rues de Paris la nuit, c'est toujours merveilleux pour un cul-terreux comme moi. Ca brille, y'a des gens, de la vie, et dans le coin supérieur gauche de mon champ de vision, il y a ces cinq lettres étincelantes qui brillent ou qui clignotent, dorées, sculptées, pour instantanément transformer tout ce qui me passe devant le nez en carte-postale, carton glacé que je pourrais ramener avec moi dans la morne immobilité des champs labourés qui cernent mon quotidien.
P.A.R.I.S.
Beautiful Paris...
Sauf que là, la carte postale était un peu floue. C'est que le champagne avait de la gueule (les gens de Fluctu s'étaient pas foutus de la notre) et quand on a une cuvée Impériale sous la main, on lui fait honneur, messieurs dames.
C'est donc passablement éméché que je me suis retrouvé dans cette autre fête.
Etrange appartement, convives qui ne l'étaient pas moins, fonds
de bouteilles et discussions dont l'intérêt était inversement
proportionnel au taux d'alcool que nous avions tous dans le sang.
Je sais pas comment cette histoire est arrivée sur le tapis, mais voilà que je me retrouve à parler de Roméo et Juliette avec une dénommée Juliette.
Oh, je vous vois sourire ! C'était pas un plan drague foireux,
probablement juste une défaillance très compréhensible de l'éventail
de sujets de conversation qu'on a en réserve quand on rencontre
des inconnus. Quelqu'un qui s'appelle Juliette, bon, le premier
truc qui vous vient à l'esprit, c'est le balcon, Shakespeare,
tout le barda... Enfin, non, déjà c'est Léonardo Di Caprio qui
vient à l'esprit et seulement ensuite, c'est Shakespeare, les
répliques, ne jure pas sur la lune changeante, tutti et quanti.
Alors Acte I, scène 1 :
Troudair : - Ah ouais... Juliette, elle se tue, hips, parce qu'elle veut pas se marier avec Paris.
Froid dans l'assistance.
Juliette : - Heu, y'a pas de Paris dans Roméo et Juliette. Paris, c'est avec Hélène de Troie.
Troudair ne se démonte pas : - Alors là, hips, excuse-moi. C'est pas parce que tu t'appelles, hips, heu, Juliette que je veux t'importuner ou te manquer de respect, mais il y a un Paris dans Roméo et Juliette, même qu'il est déguisé en cosmonaute au bal masqué.
Un murmure persistant s'élève de la foule des convives. Quelques phrases s'échappent : "Paris en cosmonaute dans Roméo et Juliette ? Mais il est complètement bourré, ce type..."
Il y a comme un cercle d'invités qui se forme autour des deux
combattants. Ca fait bizarrement penser à un ring avec Juliette
d'un côté et moi de l'autre, sans que ni elle ni moi n'ayons rien
demandé à personne. Dans mon coin, je commence à douter. Je suis
dans un tel état que je me demande si le mot Paris ne m'a pas
tout simplement été soufflé par la virée nocturne que je viens
de faire. Est-ce que je ne serais pas par hasard en pleine crise
d'élucubration ?
Mais l'heure n'est plus aux questions, et de toute façon, le combat est inévitable. Juliette s'avance.
Juliette : - Alors là, mon coco, tu sais, comme je m'appelle
Juliette, je peux te dire que j'en ai entendu parler de cette
putain de pièce et je te confirme qu'il y a pas l'ombre d'un Paris.
On m'a pas fait chier toute ma foutue vie à me réciter des vers
en français, en anglais, dans toutes les langues, pour qu'aujourd'hui
tu te pointes et que tu me dises que ce con de Paris de L'Iliade
a lâché Hélène pour Juliette ! Et puis c'est quoi cette histoire
de cosmonaute ? Tu l'as lue cette pièce, ou t'as juste vu le film
?
Troudair projeté dans les cordes : - Ben... Disons que je l'ai lue y'a longtemps... Je me rappelle plus trop. Mais en tout cas, dans le film, y'a un Paris déguisé en cosmonaute au bal masqué avec Mercutio en drag-queen, ça c'est sûr...
Juliette : - Ouais, tu l'as pas lue, quoi.
Troudair : - Heu... Ben... Hips... Non.
La foule : - Ooooooooooh !
Juliette triomphante : - Alors ça, c'est un comble ! T'as même pas lu la pièce et tu viens là me faire chier avec ce putain de Paris, moi qui m'appelle Juliette ? Mais t'es complètement cinglé ? Je sais pas, moi, si au moins tu t'appelais Roméo, tu pourrais être un minimum crédible, mais là, franchement, de nos jours, y'a plus que les clébards qui s'appellent Roméo ! T'es quoi, bon dieu ? Un putain de clébard pour me tenir tête devant mes amis comme ça ?
A ce moment-là, autant dire que votre serviteur se sent assez
mal. Il y a les lumières de la ville, les discussions sur le forum
de Flu à propos de Moulin Rouge, l'autre film de Baz Luhrman,
la carte postale, le bal masqué, le cosmonaute, tout ça se mélange
dans un triste tourbillon nappé de vapeurs spiritueuses, de champagne
napoléonien et de Sidi Brahim, si bien que j'en viens à me demander
si je suis pas complètement à côté de la plaque, suant à grosses
gouttes, sans que personne dans cette assemblée à la con ne puisse
confirmer le fait qu'il y a un Paris ou non dans Roméo et Juliette.
Merde, je me dis, il est où ce monde futuriste où l'information universelle suintera des pores de notre corps sur commande ? Elle est où cette vie point com, cet an 2000 qu'on était censé me faire aimer, ce futur si merveilleux dont je croyais qu'il avait investi chacun de nos foyers, chacune des minutes qu'égrènent nos existences ?
Et il y a plus qu'une solution pour me tirer du guêpier.
Titubant, bafouillant, je me redresse, et à la fin de l'envoi, je touche :
Troudair : - Est-ce qu'il y a, hips, une putain de connexion à Internet dans cet appartement ?
Silence de mort.
Un des observateurs se détache de la foule.
Le propriétaire : - Ouais. Dans ma chambre.
Troudair : - Dieu soit loué. On va pouvoir régler ça tout de suite.
Juliette pâlit un peu, comme la lune blanche et changeante de la scène du balcon. Elle chancèle mais tente une dernière contre-attaque.
Juliette : - Mais pas besoin d'Internet, merde ! Puisque je te dis qu'il y a pas de Paris dans Roméo et Juliette, je sais ce que je dis quand même !
Bip. Le ventilateur du PC se met à souffler sur mes mollets.
Tout sur le 22, monsieur le croupier, je me dis intérieurement.
La page d'accueil de Google s'affiche.
Roméo. Juliette.
Et pour finir : P.A.R.I.S.
Les mêmes cinq lettres qui m'avaient hantées pendant le trajet jusqu'ici. Bizarre que quelques minutes plus tard, elles décident, sur le clavier d'un ordinateur, de ma crédibilité ou de ma honte. Bizarre ces coïncidences... Mais je vous parlerai de ça plus tard.
J'explose théâtralement la touche "Return".
"Une grande fête est organisée chez les Capulet pour permettre à Juliette de rencontrer le Comte Paris, un prétendant qui a demandé sa main."
Un sourire se dessine sur mon visage pendant que le souffle de l'assistance se coupe.
On entend plus dans la pièce que le ronronnement volatile du ventilateur
refroidissant le composant microscopique du PC.
Je vois les yeux de Juliette qui se mouillent, ses joues qui rosissent et lentement, elle descend sa main le long de sa cuisse, relève légèrement sa jupe et sort une dague polie de sa jarretière.
L'arme se plante dans son coeur au moment où je fais claquer le couvercle de mon Zippo, une cigarette dans le bec, la pauvre héroïne ne supportant pas d'avoir à vivre encore si complète humiliation, assassinée symboliquement par un Paris qu'elle feignait d'ignorer.
Et tandis qu'on évacue son corps avec les cadavres de bouteilles occises pendant la soirée, je me demande tout de même ce que je ferai si Internet n'existait pas.
Peut-être que je serai obligé de lire des livres...
Troudair
P.S
: Je tiens à signaler aux individus qui m'accompagnaient ce soir-là
et qui comptent s'offusquer de l'approximation des faits desquels
ils ont été témoins que j'ai légèrement modifié la réalité de
manière à respecter les unités de lieu, d'action et de temps,
à la manière du théâtre antique, cela va de soi... ;-)
---
|