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[12/02/02]
I love U Brian !

De retour d'une soirée un peu arrosée, sans connexion au Rezo global, il n'y a pas grand chose à faire tout seul chez soi, il faut bien avouer.

Pas grand chose.... disons qu'il reste la télé, l'alcool ne permettant pas, de toute manière, de se plonger dans la lecture sérieuse d'un roman ou l'écriture d'une chronique dont l'élaboration est à remettre sagement au lendemain sous peine de temps perdu.

Entre les JO et la mire, pas beaucoup d'alternative tout de même sur le petit écran.

Je zappe un moment entre deux gorgées de café.

Ah tiens ! Un concert.

Bonne surprise. J'aime bien un bon petit concert en plein milieu de la nuit. J'ai presque l'impression de sortir comme ça, et puis mes voisins ne sont pas emmerdants. Je peux mettre le son à fond, faire hurler le Stade de France dans mon studio, ils se sont jamais plains, alors j'en profite. Volume Up et ce sont donc des miliers de jeunes filles en liesse qui se mettent à hurler toutes ensemble quand s'avance sur la scène ce qui ressemble à un boy's band comme on les aime. Cheveux plaqués en arrière, légère barbe naissante, torse huilé. Pas de doute, nous sommes dans la plus pure tradition des groupes à groupies, sublimes icones néo-gay, solides comme des statues antiques, briquées comme des Z3 avant une concentration de tuning, du grand art.

Seul problème, je n'arrive pas à les identifier.

C'est vrai que ça fait un moment qu'on en voit plus trop des boy's Band. Ca se fait rare. Et avec toutes leurs histoires d'Academy, de Pop et de machin truc, on a vite oublié à quel point ils ont pu représenter pendant quelques temps le rêve plastique et professionnel d'une génération de donzelles traitées au Biactol. Ah oui.... quelle époque horrible tout de même... ce temps où je m'étais mis à la muscul' parce que j'avais honte de mon corps, honte d'aller à la piscine, où l'indifférence et le mépris de la gente féminine était la seule récompense à mes efforts et à tous ces kilos de fonte soulevés dans la sueur et la rage, dans les pleurs et l'espoir lointain de devenir un homme, un vrai.

Mais heureusement, tout ça, c'est fini, et on peut enfin être médiocres tout en caressant le secret espoir que les spotlights de l'actualité se tournent vers nous, malgré nos abdos mous et nos idées réactionnaires.... Magie du massmédia aveugle et sans morale.

Mais bon sang.... c'est quand même étrange que je ne reconnaisse pas ce boy's band. C'est qui ces types ? Ils sortent d'où ?

Je scrute la foule. Des gosses en pleurs agitent des pancartes en carton sur lesquelles elles ont écrit le nom de leur boy préféré au marqueur, avec des petits coeurs partout.... c'est trognon.

"I love U Brian", "Keith the cutest", etc, etc.

Ah ! Ca y est. Je distingue un nom sur le bandana customizé au feutre indélébile d'une gamine vraiment laide : Boyzone. J'aurai dû y penser plus tôt. Ca a marché moyen pour Boyzone en France. Ca doit être pour ça que je connais mal. Pourtant, ils sont pas mauvais dans le genre. Musique doucoureuse, voix rauque, chansons d'amour. Tous les ingrédients étaient réunis. Ca aurait pu marcher à fond. Mais le taux d'alphabétisation dans la langue de Shakespeare des collégiennes françaises a dû vachement jouer en leur défaveur.

Finalement, c'était plutôt underground Boyzone. Parce que c'était pas donné à tout le monde de comprendre les paroles. Et un boy's band dont on ne comprend pas les petits mots gentils, les clins d'oeil, les confidences, ça n'a strictement aucun intérêt.

Tiens. Je me surprends à réfléchir à quelle époque a bien pu être enregistré ce concert. Ah ben ça tombe bien, c'est fini. Je vais jeter un oeil au générique. Yaura sûrement la date.

Les membres du groupe, les musiciens.... bon dieu, ya du monde qui s'agitait là derrière. On se rend pas compte, nous, tout hypnotisés par les corps imberbes et les sourires espiègles de nos idoles, mais ils ont un putain de staff les Boyzone.

Mais attendez voir....

J'ai bien regardé la liste des membres du groupe.... mais... ya pas de Brian !!!!

Mais alors qu'est-ce qu'elle foutait avec sa pancarte, cette gosse ? "I love U Brian", vous vous souvenez ?

Elle se serait trompé de concert ? Trompé de nom ? Fascinée par des tas de groupes, des tas de beaux garçons qui se ressemblent tous, elle aurait compilé, mélangé, fait sa petite sauce et nous aurait sorti son golem orgasmique répondant au doux nom de Brian sans même se rendre compte qu'il n'y avait aucun Brian sur scène ce soir-là ? Bon sang... C'était un peu dur à avaler, cette histoire, tout de même. Mais à y réfléchir, c'était probable. Regardez par exemple les gars du temple solaire. On leur montrait des tas de trucs complètement toc, mais dans leur ferveur mystique, il y voyaient que du feu. Ils pouvaient voir apparaître la Vierge, Jésus, je ne sais quoi, juste en fixant les flammes bleutées d'un réchaud à gaz, alors pourquoi pas ? Peut-être que cette gosse voyait vraiment Brian sur la scène, translucide, auréolé de prestige, se déplaçant entre les autres membres du groupe comme un messie new-age apportant l'ultime message ésthétique, le Beau dans sa plus incompréhensible splendeur, qui sait ?

J'ai repensé un long moment à cette gosse, quand même, à son Brian, en me demandant si moi aussi, j'avais le mien, et si, par extension, chacun avait son Brian, son image ultime, indistincte, son idéal fait chair et sang, ondulant avec volupté devant nos yeux ahuris.

Probablement. Mais qui ? Et était-il même possible de l'identifier ? Non. Evidement non. Sinon, il ne serait pas vraiment ce qu'il est.

Je me suis couché comme le soleil se levait.

Et dans le dédale de galleries sombres qui menait à mon insconcient, j'ai vu subitement cette petite lueur. Là, tout au fond, ça brillait de mille feux. Et juste avant que je ne m'enfonce dans un sommeil profond, j'ai su. définitivement j'ai su. Ca m'apparaissait comme une évidence, écrite en lettre de feu bleuté sur les parois molles de la conscience que j'avais de moi-même :

I LOVE U BRIAN.

Troudair

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