home Fluhome Flutous les éditosl'édito de la semaine

[11/12/01]
(géant) Casino

Y'avait Fleur, que vous connaissez déjà et qui était toujours à l'affût d'une affaire juteuse. C'était son côté convivial. Les coups en solitaire, c'était pas son truc, alors il avait les oreilles qui traînaient dans toute la ville pour se tenir au courant des opérations qui se montaient. Du coup, ça faisait de lui un allié précieux. Il pouvait vous dire ce qui était du flan, ce qui sentait le traquenard, les bonnes affaires et les coups tordus. Avec lui dans l'équipe, on pouvait être sûr de pas se faire enfler et puis comme on dit, un homme averti en vaut deux.

Y'avait aussi Zouzman, un gars du sud, un coriace, un de ces types à qui il fallait pas la raconter. Il se disait dans le coin qu'il avait été gamin sur la Côte d'Azur, alors évidemment, ça forçait le respect, parce qu'on sait à quoi ça ressemble par là-bas. Grandir au chaud, comme ça, ça vous forge un homme.

Mais c'était rien à côté de K-Lu. Lui, c'était le seul du groupe dont on pouvait retrouver de la famille au Pays, et ça, ça comptait plus que tout. Sans lui, vous pouvez être sûr que le premier affranchi à la ronde nous aurait déjà rétamé comme des gonzesses depuis bien longtemps. C'était comme ça dans le business. K-Lu, c'était notre couverture, un Sicilien pure souche qui recevait ses ordres directement de ses oncles et grand-oncles de là-bas, alors quand il nous a proposé de nous faire le Casino, on a pas cherché la petite bête. Oh, on savait que ce serait pas du tout cuit, mais si on avait l'aval du Pays, ça voulait dire que ça allait rapporter un max. Parce qu'ils étaient pas fous, ces vieux macaronis : ils investissaient qu'à condition qu'ils soient sûrs de s'y retrouver au final. Et plus ils récoltaient, plus on pouvait se faire notre beurre. Mais attention, fallait pas vous aviser de les entuber, parce qu'après, que vous soyez au Costa Rica ou je ne sais où, ils vous retrouvaient et alors là, la fête était finie. C'était comme ça que ça marchait par ici. C'était comme ça que ça avait toujours marché. Et si vous étiez réglo avec les boss, y'avait un sacré paquet à se faire. Pourquoi vous croyez qu'on serait venus s'enterrer au milieu de ce désert à la con, sinon ?

Pour le coup du Casino, Fleur nous avait bien briefés. A l'écouter, c'était pas sorcier : dans les rayons, y'avait les magasiniers. Les chefs de rayons surveillaient les magasiniers. Les chefs de salles surveillaient les chefs de rayons. Le gérant surveillait les chefs de salles, et l'oeil dans le ciel nous surveillait tous. En plus de ça, ils avaient posté un demi-douzaine de spécialistes dans les hauteurs, la plupart ex-voleurs, qui surveillaient eux-aussi tout ce qui se passait. Autant dire qu'on était à l'aise. Il suffisait d'entrer comme si de rien était, foutre le j'ton dans le caddie, remplir le caddie, payer à la caisse, et sortir pour ramener le magot au bercail. Un jeu d'enfant, quoi.

Sauf qu'au bout du compte, on a tout fait foirer. Et ça a été la dernière fois qu'on a filé à des petites frappes comme nous quelque chose d'aussi foutrement juteux. Si on avait pas eu les yeux plus gros que le ventre, tout ce serait bien passé, mais il a fallu qu'on joue les marioles.

La nuit, on voit pas la campagne qui entoure la zone commerciale. On voit que les lumières.

On est arrivé sur le coup des 19 heures et ça pétait déjà de mille feux. Ca clignotait et ça reluisait à des bornes à la ronde. C'était bien simple, on voyait que ça. N'importe qui voyait que ça dans la région, si bien qu'on pouvait raisonnablement se demander ce qu'il pouvait bien y avoir à foutre ailleurs.

J'ai garé la 205 et on s'est mis au taff.

Zouzman devait partir en éclaireur. Avec lui, on savait que même si y'avait un accroc, il reviendrait toujours sur ses deux jambes pour nous le dire et que par dessus le marché, y'aurait déjà plus d'accroc.

La voie est libre, qu'il a dit en revenant.

Fleur a empoigné le caddie, Zouzman est passé devant et on est entré par les portes automatiques. Rayon fruits et légumes, avait lâché K-lu.

On a pas bronché. C'était lui qui avait la liste alors une fois à l'intérieur, y'avait plus qu'à l'écouter. C'était le chef des opérations, quoi.

Mais déjà en passant devant le rayon hi-fi/vidéo, j'ai senti que ça tournait pas rond. Fleur reluquait méchamment les pubs pour les sorties DVD de Noël. Il a fallut que je lui attrape le bras pour pas qu'il nous lâche et aille se perdre dans la contemplation des derniers écrans à plasma de mes fesses en démonstration. Si ça commençait comme ça, on était pas sorti...

Et puis comme j'étais occupé à l'engueuler, à lui expliquer qu'on avait pas de temps à perdre, qu'on avait la carte bleue des vieux, ok, mais qu'il fallait pas faire les zouaves, c'est là que je l'ai vue...

Dans ma tête, y'avait This magic moment de Lou Reed qui commençait, avec sa distorsion qui fait trembler les murs.

Sweeter than wine
Softer than a summer's night
Everything I want, I have


Les autres n'avaient rien remarqué. Ils tournaient au coin de l'allée principale pour aller jusqu'à la partie centrale du magasin qui était réservée aux fruits et légumes. Je me suis dit que c'était le moment ou jamais, et je me suis engouffré dans le rayon livres.

J'ai passé furtivement la tête entre deux frigos pour examiner la situation et j'ai tout de suite compris que c'était pas gagné parce qu'elle était avec ce salopard d'Ishikawa.

Ishikawa, c'est ce genre de grosse pointure qui traînent les services après-vente de tous les supermarchés de la région pour les plumer. Des types comme lui, y'en a pas beaucoup et c'est des vrais pros. Des gars qui achètent utile et desquels tout le monde se méfie parce qu'on sait qu'ils ont le répondant et les crédits pour envoyer la maison au tapis. On racontait qu'il avait nettoyé trois Casinos aux îles Caïman l'été dernier. Une sombre histoire de freezer qui marchait pas, ou pas assez bien. Il avait fait des pieds et des mains pour être remboursé et il était reparti, non seulement avec son frigo et le freezer en état de marche, mais en plus avec son chèque de remboursement, un service à thé en porcelaine, une bouteille de champagne et tout ça livré chez lui, aux frais de la princesse. Autant dire que le Casino avait fait craquer sa banque. Depuis ce jour-là, tous les gérants de la région l'avaient eu à l'oeil et ils avaient plus vécu que pour une seule chose : le faire revenir, et une fois qu'il était là, le faire rester, parce que c'est connu, dans un Casino, plus tu joues, plus tu perds.

Et aujourd'hui, il était là, et avec elle en plus, alors je pouvais toujours espérer : aucun vendeur ne m'adresserait la parole avant qu'ils en aient fini, avant qu'il ne reparte, plumé jusqu'à l'os, retrouver Bobonne et ses conseillers bancaires avec dans les poches un plein camion de promotion "spécial fêtes".

Elle, c'était son job, elle était là pour ça. On racontait qu'elle pouvait tenir éveillé un acheteur plus de trois jours rien qu'avec la description de ses fonctions avancées, et je vous raconte même pas combien de temps ça pouvait durer si on se mettait à faire la liste des accessoires facultatifs.

C'était la cafetière ultime, celle dont on pouvait reluquer le profil à chaque tranche d'access prime time, celle qui transformait votre ancienne machine en vulgaire porte-filtre, et il me la fallait.

Everything I want, I have

Mais ça a merdé, bien sûr, parce qu'on était pas là pour ça.

Ca a commencé à vraiment déconner quand les autres m'ont retrouvé. Enfin, les autres... Disons plutôt K-lu, parce que Zouzman et Fleur avaient eux-aussi disparu.

Mais qu'est-ce que vous foutez, merde ? Vous voulez tout faire foirer, c'est ça ?

Regarde-moi cette merveille, je lui avais dit.

Mais on s'en branle de cette cafetière à la con ! qu'il gueulait. Allez, viens, ça ferme dans un quart d'heure ! Les vieux vont nous tuer !

Mais moi, j'en avais plus rien à foutre de ces courses qu'on devait faire pour ces antiquités qui passaient leur temps à se torcher à l'anisette au Pays. Mon bonheur, il était là, et en plus, Ishikawa semblait en avoir fini. Il était déjà en train de signer le contrat de garantie. Après, c'était mon tour, et K-lu pouvait bien me raconter ce qu'il voulait, j'allais tenter ma chance. Non mais qu'est-ce qu'il croyait ? Qu'on était les larbins de ces vieilles momies ? Si on était là, c'était bien pour s'y retrouver au bout du compte, non ? Alors pourquoi se faire chier avec la liste des courses ? On savait bien ce qu'on voulait, pas besoin d'aide-mémoire. C'était inscrit dans nos caboches de malfrats depuis toujours. La liste des courses, on l'avait enfoncée à coup de marteau bien profond. C'était notre malédiction et notre seule joie :

Oh mother tell your children
Not to do what I have done
Spend your lives in sin and misery
In the House of the Rising Sun

(organ solo)

Et K-lu n'a pas résisté lui non plus. Comment il aurait pu ? Et il a balancé la liste de ces foutues courses pour écouter avec moi le détails des fonctionnalités de la cafetière de nos rêves.

Ca a duré une bonne demi-heure, on était les derniers dans le Casino.

Oh oui, pour la foirer cette affaire, on l'a bien foirée.

Parce que quand les vigiles se sont aperçu qu'on avait pas de quoi payer la cafetière, ils nous ont foutu dehors à coup de pompe dans le train, comme dans la chanson des Animals :

Well, I got one foot on the platform
The other foot on the train


Et après, comme si ça suffisait pas, ça a été les vieux qui nous ont réglé notre compte. Et tout le monde a commencé à tomber comme des mouches. C'est qu'ils voulaient récupérer leur pognon, les ancêtres...

Fleur a été le premier a se faire repasser. On l'a retrouvé, en train de faire le Père Noël dans une galerie marchande pour un salaire de misère.

Zouzman, on l'a plus jamais revu, mais y'a fort à parier qu'aujourd'hui, il se mange un malheureux SMIC quelque part dans une région dont personne n'a envie de se souvenir du nom.

K-lu, il était de la famille, alors c'était différent, mais d'après ce que j'ai compris, il a plus jamais monté aucun coup. La confiance, ça se trahit pas dans le Milieu. On a pas droit à l'erreur.

Oh oui, là où on aurait pu se faire un max de bénef, on s'est planté en beauté, et on s'est tous retrouvé à la case départ, à trimer comme des blaireaux huit heures par jour pour acheter le papier-cul qui torcherait nos gosses.

Et moi, vous allez me dire ? Qu'est-ce que je suis devenu ?

Et ben moi, j'ai continué à faire ce que j'avais toujours fait : j'ai raconté l'histoire...

en buvant le jus de chaussettes que ma vieille cafetière pourrie continuerait à me sortir pendant encore un sacré bout de temps...

aux couleurs de Coca Cola.

Troudair

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