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[08/10/01]
Hard Driving

Le matin, je prends ma voiture pour parcourir les quelques 30 bornes qui me séparent de mon boulot.

Ca me prend une bonne demi-heure, mais c'est plutôt agréable.

Quelques fois, je mets France Infos et j'ai l'air important.

D'autres, je mets Nostalgie et j'ouvre légèrement la fenêtre pour que le vent emporte mes cheveux. Avec Les Portes du Pénitencier en fond sonore, je vous assure que ça en jette.

La route, y'a pas à dire, ça donne du baume au coeur. Dans une voiture, on peut devenir des tas de choses, à commencer par tous ces types qu'on a vu au cinéma, tous ces héros qui à un moment donné se sont fatalement retrouvés au volant, comme nous. Il suffit juste d'ajouter un peu de musique, de prendre un air aussi inspiré qu'eux, et le tour est joué : on est devenu un héros, le temps d'un trajet matinal.

Par exemple, j'aime bien rouler vite quand j'écoute Sugar Babylove des Rubetts, sur Nostalgie. Je m'imagine que je suis Steeve McQueen, James Dean ou je sais pas qui. Ca donne de l'entrain avant le travail, d'être James Dean, à 140 sur une route nationale au beau milieu de la campagne...

L'autre matin justement, j'étais Berger dans Hair de Milos Forman. Par la magie de Let the sunshine chanté par Julien Clair, ma banale 205 s'était transformée en une belle décapotable et mon trajet tristement quotidien était devenu une virée dans le désert à la recherche de la base militaire où croupissait mon pote Claude Bukowski, réserviste pour le Vietnam.

On était tous là, en train de pousser la chansonnette sur les sièges en cuir rouge, et puis y'a eu ce parisien devant nous, dans une Saxo gris métallisé.

Un gars immatriculé dans le 75, avait dit Sheila, mais qu'est-ce qu'il fout là à cette heure-ci ? Il est perdu, c'est pas possible...

Il est peut-être perdu, mais il avance pas, avait répondu Berger, c'est à dire moi.

Le mec roulait en effet à 60 kilomètre à l'heure, ce qui était un affront insolent à tous les conducteurs matinaux qui s'accumulaient dans mon retro et qui étaient évidemment pressés parce qu'ils avaient un peu trop traînassé sous la douche.

Tu vas voir, j'avais dit, dès qu'on peut doubler, je vais le clouer sur place, ce con !

Cette route, je la connaissais par coeur. Dans quelques centaines de mètres, un zébra allait s'amincir sur la gauche, me laissant une voie royale pour mettre dans le vent cet abruti.

A la radio, San Francisco de Maxime Le Forestier venait de commencer, mais comme il y avait un peu de suspens et qu'après tout, ils connaissaient vachement bien cette ville, mes potes de Hair avaient tout de même décidé de rester, rejoints par quelques beatniks paisibles, Lizzard et Luc, Psylvia, attendez-moi...

C'est pas croyable, disait Jeannie, il se fout de notre gueule ou quoi ?

Arrivé au zébra, j'avais mis mon clignotant et j'avais enfoncé la pédale d'accélération. Rien à faire. Il accélérait lui-aussi.

Ouais, j'avais dit, noir, il se fout vraiment de notre gueule...

J'avais beau pousser le moteur au maximum, c'était pas possible. Ma pauvre 205 pouvait rien faire contre une Saxo flambant neuve et le tordu qui la conduisait. J'étais à 130 et je savais que si je déboîtais, j'étais bon pour me morfler la ligne jaune dès que la voie se rétrécirait, pas très loin d'ici. Ce vicieux ne ralentirait pas.

On est entrés dans une petite ville construite essentiellement autour de la nationale. La longueur de la commune s'étendait sur cinq ou six kilomètres tandis que sa largeur ne dépassait pas celle des deux rangées de baraques qui bordaient la route. Quelques centaines de mètres après l'entrée dans le village, un feu de signalisation permettait de filtrer le passage des voitures arrivant de la droite et de la gauche et offrait aux personnes circulant sur la nationale de tourner à cette intersection sans risquer de se prendre un poids lourd venant en sens inverse.

Malin comme un singe, j'ai mis mon clignotant à gauche et je me suis engagé sur la voie réservée aux personnes qui quittaient la voie principale. Je n'ai même pas jeté un regard sur la droite. J'étais juste à côté du parisien, comme sur la ligne de départ de Magny Court, mes pneus prêts à s'enflammer au moindre scintillement anormal du feu au dessus de ma tête. Il ne fallait pas qu'il se doute de quoi que ce soit. Je retenais mon souffle. Rester calme. Vaincre.

Tu vas où, demanda Psylvia.

Tu vas voir, j'avais répondu, un sourire carnassier me déformant le visage.

Vert.

J'ai relâché d'un seul coup la pédale d'embrayage, l'accélérateur au plancher. La 205 a fait un bond en avant. Visiblement, cet abruti de parisien ne s'attendait pas à l'astuce. Je l'avais cloué sur place. Dans la voiture, tout le monde riait et criait victoire, s'embrassait et tapait le plafond de l'habitacle avec les poings comme Mel Gibson dans l'Arme Fatale 2.

Ouais ! On l'a niqué ! C'est nous les putains d'armes fatales ! On est des guerriers de la route, merde !

Mais non
, avait dit Psylvia, les guerriers de la route, c'est dans Mad Max.

Ben ouais, mais Mad Max, c'est Mel Gibson, avait argumenté Lizzard.

Ah ouais.

Je me suis rabattu sur la voie de droite sans cesser d'accélérer. Dans le retro, je voyais la Saxo qui démarrait péniblement, ridicule point gris qu'on pouvait confondre avec une tache sur le miroir.

Sur la plage arrière, les Stones venaient de commencer Paint it Black. Mick hurlait dans le micro en tenant Sheila, en transes, par les épaules. C'était génial. Des guerriers de la route, j'vous dit !

Hey ? C'est quoi, ça ?

J'ai regardé au bout du doigt que tendait Mick en direction du pare-brise arrière.

Le point gris grossissait à une vitesse ahurissante.

C'est lui, j'ai dit. Accrochez-vous.

I look inside myself and see my heart is black, disait Mick, et il avait foutrement raison.

Un peu plus loin, la route allait repasser à deux voies. A la vitesse où la Saxo arrivait, elle allait nous accrocher à un poteau sur le bas-côté comme un chien sur la route des vacances. Hors de question.

J'vais pas me laisser emmerder par un con de parisien, j'avais dit en foutant un bon coup de volant sur la gauche de manière à bloquer les deux voies.

Ouais ! C'est ça ! Fais des appels de phare, connard, vociférait Sheila, ça t'apprendra à nous prendre pour des cons !

Je zigzaguais entre les deux voies en appuyant régulièrement sur le frein pour ne pas permettre à mon adversaire d'anticiper une attaque. A vitesse et trajectoire aléatoire, il n'avait quasiment aucune chance de me doubler sans prendre le risque d'une collision ce qui était évidemment inconcevable quand on voyait l'état de sa voiture et celui de ma 205 que quelques liasses de billets avaient à de nombreuses reprises sauvée de la casse.

On a parcouru une bonne dizaine de bornes comme ça, jusqu'à ce qu'on arrive à un deuxième feu rouge, à peu près identique au premier, dans une ville qui remplissait exactement la même fonction que la première : héberger quelques parkings géants et un relais routier pour que les camionneurs puissent y effectuer dans le calme leurs heures de repos réglementaires.

Regardez-moi ce salaud, avait dit Cloclo entre deux couplets du Lundi au soleil, exécutant par la même occasion un bras d'honneur royal en direction du parigot qui venait de se ranger sur la voie de gauche, juste à côté de nous, espérant sans doute nous jouer le même tour.

Grille le feu, hurlait Mick.

Ca bouillonnait sec dans mon cervelet. Griller le feu était bien sûr une alternative à ne pas écarter. D'autant qu'au vu des capacités de sa caisse, le parisien allait sans problème nous battre au démarrage, plein qu'il était de toute la rage et de la frustration que ma petite danse automobile avait dû susciter en lui.

Not to touch the earth / Not to see the sun / Nothing left to do / But run, run, run / Let's run

Jim s'était installé à la place du mort et me murmuraient ces mots à l'oreille et grattant ses ongles sales sur son pantalon en cuir de croco.

Pour moi, c'était clair. On était dans la dernière ligne droite. Après cette ville, la route n'allait plus offrir qu'une voie unique qui ne me permettrait plus de jamais doubler mon ennemi. Il fallait agir maintenant.

J'ai accéléré comme un taré et j'ai grillé le feu. Il passerait au vert dans encore quelques secondes. Ca me laisserait assez d'avance pour arriver en vainqueur à destination.

Derrière, la Saxo n'avait pas bronchée. Les parisiens n'ont pas de couilles, c'est connu.

Ce coup-ci, c'est le bon, disait Lizzard, on a gagné !

Je ne cessais pas d'accélérer, pied au plancher, même au moment d'entrer dans Auxerre.

Sur ma droite, je dépassais la prison sur les marches de laquelle deux punks feignassaient comme à leur habitude. Le rond point serait la ligne d'arrivée. Il ne manquait pas grand chose.

Fais gaffe, a soudain gueulé Sheila.

J'ai juste eu le temps de donner un coup de volant sur la gauche, sans réfléchir, ne voyant rien dans le retro à cause de la masse de chanteurs et de héros sixties divers amassés sur le siège arrière.

*BOUM*

Je l'avais percuté dans l'aile arrière gauche.

J'ai vu la Saxo faire une ou deux embardée devant moi, essayant visiblement d'éviter les voitures qui arrivaient en face, manger le haricot à l'entrée du rond-point et finir sa course encastrée dans l'immense bloc de marbre sur lequel on pouvait lire le nom du carrefour giratoire, gravé profondément : ROND POINT DE L'EUROPE.

Personne n'a rien dit dans l'habitacle.

Si le rond-point était l'arrivée, alors ce con avait gagné. Sa caisse était en miettes, d'accord, peut-être que lui aussi, mais il avait gagné.

J'ai fait deux ou trois tours autour de la carcasse fumante pendant que tout le petit monde rentrait dans sa chanson respective.

Lizzard et Luc, Psylvia, m'attendez pas, j'en ai pour un moment...

Il ne restait plus que Cloclo dans la voiture quand je me suis garé, pas vraiment fier.

Il m'a regardé avec son oeil de biche et m'a dit :

Viens à la maison y'a le printemps qui chante
Viens à la maison tous les oiseaux t'attendent
Les pommiers sont en fleurs
Ils berceront ton coeur
Toi qui es tout en pleurs
Ne reste pas dans la ville


Là, je l'ai interrompu et je lui ai dit :

Allez, arrête tes conneries, Claude, faut que j'aille au boulot.

Et j'ai éteint la radio.


Troudair

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