Le
matin, je prends ma voiture pour parcourir les quelques 30 bornes
qui me séparent de mon boulot.
Ca me prend une bonne demi-heure, mais c'est plutôt agréable.
Quelques fois, je mets France Infos et j'ai l'air important.
D'autres, je mets Nostalgie et j'ouvre légèrement la fenêtre pour
que le vent emporte mes cheveux. Avec Les Portes du Pénitencier
en fond sonore, je vous assure que ça en jette.
La route, y'a pas à dire, ça donne du baume au coeur. Dans une
voiture, on peut devenir des tas de choses, à commencer par tous
ces types qu'on a vu au cinéma, tous ces héros qui à un moment
donné se sont fatalement retrouvés au volant, comme nous. Il suffit
juste d'ajouter un peu de musique, de prendre un air aussi inspiré
qu'eux, et le tour est joué : on est devenu un héros, le temps
d'un trajet matinal.
Par exemple, j'aime bien rouler vite quand j'écoute Sugar Babylove
des Rubetts, sur Nostalgie. Je m'imagine que je suis Steeve McQueen,
James Dean ou je sais pas qui. Ca donne de l'entrain avant le
travail, d'être James Dean, à 140 sur une route nationale au beau
milieu de la campagne...
L'autre matin justement, j'étais Berger dans Hair de Milos
Forman. Par la magie de Let the sunshine chanté par Julien
Clair, ma banale 205 s'était transformée en une belle décapotable
et mon trajet tristement quotidien était devenu une virée dans
le désert à la recherche de la base militaire où croupissait mon
pote Claude Bukowski, réserviste pour le Vietnam.
On était tous là, en train de pousser la chansonnette sur les
sièges en cuir rouge, et puis y'a eu ce parisien devant nous,
dans une Saxo gris métallisé.
Un gars immatriculé dans le 75, avait dit Sheila, mais
qu'est-ce qu'il fout là à cette heure-ci ? Il est perdu, c'est
pas possible...
Il est peut-être perdu, mais il avance pas, avait répondu
Berger, c'est à dire moi.
Le mec roulait en effet à 60 kilomètre à l'heure, ce qui était
un affront insolent à tous les conducteurs matinaux qui s'accumulaient
dans mon retro et qui étaient évidemment pressés parce qu'ils
avaient un peu trop traînassé sous la douche.
Tu vas voir, j'avais dit, dès qu'on peut doubler, je
vais le clouer sur place, ce con !
Cette route, je la connaissais par coeur. Dans quelques centaines
de mètres, un zébra allait s'amincir sur la gauche, me laissant
une voie royale pour mettre dans le vent cet abruti.
A la radio, San Francisco de Maxime Le Forestier venait
de commencer, mais comme il y avait un peu de suspens et qu'après
tout, ils connaissaient vachement bien cette ville, mes potes
de Hair avaient tout de même décidé de rester, rejoints
par quelques beatniks paisibles, Lizzard et Luc, Psylvia, attendez-moi...
C'est pas croyable, disait Jeannie, il se fout de notre
gueule ou quoi ?
Arrivé au zébra, j'avais mis mon clignotant et j'avais enfoncé
la pédale d'accélération. Rien à faire. Il accélérait lui-aussi.
Ouais, j'avais dit, noir, il se fout vraiment de notre
gueule...
J'avais beau pousser le moteur au maximum, c'était pas possible.
Ma pauvre 205 pouvait rien faire contre une Saxo flambant neuve
et le tordu qui la conduisait. J'étais à 130 et je savais que
si je déboîtais, j'étais bon pour me morfler la ligne jaune dès
que la voie se rétrécirait, pas très loin d'ici. Ce vicieux ne
ralentirait pas.
On est entrés dans une petite ville construite essentiellement
autour de la nationale. La longueur de la commune s'étendait sur
cinq ou six kilomètres tandis que sa largeur ne dépassait pas
celle des deux rangées de baraques qui bordaient la route. Quelques
centaines de mètres après l'entrée dans le village, un feu de
signalisation permettait de filtrer le passage des voitures arrivant
de la droite et de la gauche et offrait aux personnes circulant
sur la nationale de tourner à cette intersection sans risquer
de se prendre un poids lourd venant en sens inverse.
Malin comme un singe, j'ai mis mon clignotant à gauche et je me
suis engagé sur la voie réservée aux personnes qui quittaient
la voie principale. Je n'ai même pas jeté un regard sur la droite.
J'étais juste à côté du parisien, comme sur la ligne de départ
de Magny Court, mes pneus prêts à s'enflammer au moindre scintillement
anormal du feu au dessus de ma tête. Il ne fallait pas qu'il se
doute de quoi que ce soit. Je retenais mon souffle. Rester calme.
Vaincre.
Tu vas où, demanda Psylvia.
Tu vas voir, j'avais répondu, un sourire carnassier me
déformant le visage.
Vert.
J'ai relâché d'un seul coup la pédale d'embrayage, l'accélérateur
au plancher. La 205 a fait un bond en avant. Visiblement, cet
abruti de parisien ne s'attendait pas à l'astuce. Je l'avais cloué
sur place. Dans la voiture, tout le monde riait et criait victoire,
s'embrassait et tapait le plafond de l'habitacle avec les poings
comme Mel Gibson dans l'Arme Fatale 2.
Ouais ! On l'a niqué ! C'est nous les putains d'armes fatales
! On est des guerriers de la route, merde !
Mais non, avait dit Psylvia, les guerriers de la route,
c'est dans Mad Max.
Ben ouais, mais Mad Max, c'est Mel Gibson, avait argumenté
Lizzard.
Ah ouais.
Je me suis rabattu sur la voie de droite sans cesser d'accélérer.
Dans le retro, je voyais la Saxo qui démarrait péniblement, ridicule
point gris qu'on pouvait confondre avec une tache sur le miroir.
Sur la plage arrière, les Stones venaient de commencer Paint
it Black. Mick hurlait dans le micro en tenant Sheila, en
transes, par les épaules. C'était génial. Des guerriers de la
route, j'vous dit !
Hey ? C'est quoi, ça ?
J'ai regardé au bout du doigt que tendait Mick en direction du
pare-brise arrière.
Le point gris grossissait à une vitesse ahurissante.
C'est lui, j'ai dit. Accrochez-vous.
I look inside myself and see my heart is black, disait
Mick, et il avait foutrement raison.
Un peu plus loin, la route allait repasser à deux voies. A la
vitesse où la Saxo arrivait, elle allait nous accrocher à un poteau
sur le bas-côté comme un chien sur la route des vacances. Hors
de question.
J'vais pas me laisser emmerder par un con de parisien,
j'avais dit en foutant un bon coup de volant sur la gauche de
manière à bloquer les deux voies.
Ouais ! C'est ça ! Fais des appels de phare, connard, vociférait
Sheila, ça t'apprendra à nous prendre pour des cons !
Je zigzaguais entre les deux voies en appuyant régulièrement sur
le frein pour ne pas permettre à mon adversaire d'anticiper une
attaque. A vitesse et trajectoire aléatoire, il n'avait quasiment
aucune chance de me doubler sans prendre le risque d'une collision
ce qui était évidemment inconcevable quand on voyait l'état de
sa voiture et celui de ma 205 que quelques liasses de billets
avaient à de nombreuses reprises sauvée de la casse.
On a parcouru une bonne dizaine de bornes comme ça, jusqu'à ce
qu'on arrive à un deuxième feu rouge, à peu près identique au
premier, dans une ville qui remplissait exactement la même fonction
que la première : héberger quelques parkings géants et un relais
routier pour que les camionneurs puissent y effectuer dans le
calme leurs heures de repos réglementaires.
Regardez-moi ce salaud, avait dit Cloclo entre deux couplets
du Lundi au soleil, exécutant par la même occasion un bras
d'honneur royal en direction du parigot qui venait de se ranger
sur la voie de gauche, juste à côté de nous, espérant sans doute
nous jouer le même tour.
Grille le feu, hurlait Mick.
Ca bouillonnait sec dans mon cervelet. Griller le feu était bien
sûr une alternative à ne pas écarter. D'autant qu'au vu des capacités
de sa caisse, le parisien allait sans problème nous battre au
démarrage, plein qu'il était de toute la rage et de la frustration
que ma petite danse automobile avait dû susciter en lui.
Not to touch the earth / Not to see the sun / Nothing left
to do / But run, run, run / Let's run
Jim s'était installé à la place du mort et me murmuraient ces
mots à l'oreille et grattant ses ongles sales sur son pantalon
en cuir de croco.
Pour moi, c'était clair. On était dans la dernière ligne droite.
Après cette ville, la route n'allait plus offrir qu'une voie unique
qui ne me permettrait plus de jamais doubler mon ennemi. Il fallait
agir maintenant.
J'ai accéléré comme un taré et j'ai grillé le feu. Il passerait
au vert dans encore quelques secondes. Ca me laisserait assez
d'avance pour arriver en vainqueur à destination.
Derrière, la Saxo n'avait pas bronchée. Les parisiens n'ont pas
de couilles, c'est connu.
Ce coup-ci, c'est le bon, disait Lizzard, on a gagné
!
Je ne cessais pas d'accélérer, pied au plancher, même au moment
d'entrer dans Auxerre.
Sur ma droite, je dépassais la prison sur les marches de laquelle
deux punks feignassaient comme à leur habitude. Le rond point
serait la ligne d'arrivée. Il ne manquait pas grand chose.
Fais gaffe, a soudain gueulé Sheila.
J'ai juste eu le temps de donner un coup de volant sur la gauche,
sans réfléchir, ne voyant rien dans le retro à cause de la masse
de chanteurs et de héros sixties divers amassés sur le siège arrière.
*BOUM*
Je l'avais percuté dans l'aile arrière gauche.
J'ai vu la Saxo faire une ou deux embardée devant moi, essayant
visiblement d'éviter les voitures qui arrivaient en face, manger
le haricot à l'entrée du rond-point et finir sa course encastrée
dans l'immense bloc de marbre sur lequel on pouvait lire le nom
du carrefour giratoire, gravé profondément : ROND POINT DE L'EUROPE.
Personne n'a rien dit dans l'habitacle.
Si le rond-point était l'arrivée, alors ce con avait gagné. Sa
caisse était en miettes, d'accord, peut-être que lui aussi, mais
il avait gagné.
J'ai fait deux ou trois tours autour de la carcasse fumante pendant
que tout le petit monde rentrait dans sa chanson respective.
Lizzard et Luc, Psylvia, m'attendez pas, j'en ai pour un moment...
Il ne restait plus que Cloclo dans la voiture quand je me suis
garé, pas vraiment fier.
Il m'a regardé avec son oeil de biche et m'a dit :
Viens à la maison y'a le printemps qui chante
Viens à la maison tous les oiseaux t'attendent
Les pommiers sont en fleurs
Ils berceront ton coeur
Toi qui es tout en pleurs
Ne reste pas dans la ville
Là, je l'ai interrompu et je lui ai dit :
Allez, arrête tes conneries, Claude, faut que j'aille au boulot.
Et j'ai éteint la radio.
Troudair
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