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[07/11/01]
Les lucioles dans le tunnel
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Je sais pas ce que j'ai, en ce moment, je suis obsédé par les logos.
En couleurs, en noir et blanc, avec ou sans slogan, ils m'obsèdent.
Un peu comme Saussure (auquel il est fait allusion dans "Zones
d'Autonomie Temporaires" de Hakim Bey) avec les anagrammes.
Lui en voyait partout, jusque dans la prose latine, ça le rendait
cinglé et je le comprends.
Moi, je vois des logos partout. Des logos tous seuls, des logos en groupes, des logos quand y'a pas de logos et même, quelques fois, des logos cachés dans d'autres logos. Parce qu'il faut pas se leurrer, un logo, c'est pas grand chose finalement, c'est même plutôt primitif par définition, alors il y en a forcément qui se ressemblent. Qui n'a jamais oublié la petite barre en dessinant le sigle Peace & Love et s'est retrouvé avec le logo de Mercedes me jette la première pierre. Ou encore, je suis extrêmement troublé quand je vois une enseigne ou une pub pour les magasins Darty. Ce disque blanc dans un cercle rouge, j'y peux rien, ça me rappelle étrangement la bannière du troisième Reich. Pas étonnant qu'on s'en souvienne après... Une sacrée idée marketing, non ? D'autant qu'ils l'ont probablement même pas fait exprès...
Mais bon, on est pas là pour parler de Darty.
Bref, l'autre soir, je revenais de Paris dans mon bled natal et j'étais donc dans le train.
Dans le train, y'a énormément de logos. Interdiction de fumer, interdiction de se pencher à la fenêtre, autorisation de faire ceci, interdiction de faire cela, tout un règlement intérieur en images scotché sur les parois métalliques, des fois qu'on soit trop cons pour lire des mots en français.
Le logo qui me gonflait le plus, pour le coup, c'était celui d'interdiction de fumer. En fait, je le voyais même pas (je choisis toujours un wagon fumeurs), mais malgré tout, il venait quand même me traquer jusque dans mon territoire réservé de paria empoisonneur.
Je m'explique.
Le dimanche soir, dans ce train qui va de Paris jusqu'à Dijon, il y a très peu de monde, très peu jusqu'au premier arrêt du moins, parce qu'à partir de là, on commence à charger des régiments d'étudiants en partance pour la Fac de Dijon avec leurs quelques dizaines de bouquins à lire et leurs rêves de bars à bière gorgés de mauvaise musique électronique, quand c'est pas pire.
Ils arrivent par pelletées entières, c'est effrayant, tous à hurler et à rire comme des idiots en faisant des coucous à maman qui agite sa main sur le quai.
Ma pire hantise, bien sûr, c'est que l'un d'eux s'asseye à côté de moi parce que la dernière des choses que je veux vivre quand je suis en voyage, c'est le ronronnement tordu d'une voix mi-grave, mi-aiguë baragouinant des inepties sur des thèmes aussi transcendants que la baise, le shit, le dernier Daft Punk ou les animateurs de Fun Radio...
Malheureusement pour moi, avec l'affluence, ça a pas loupé et un premier blaireau m'a demandé :
- J'peux m'asseoir ici, m'sieur ?
Comment ça, m'sieur, je me suis dit. J'ai l'air si vieux ça ?
J'ai opiné et le gars s'est assis. C'était bizarre parce qu'il avait pas de sac à dos. Pas de valise. Pas de sac du tout d'ailleurs. Etrange pour un étudiant qui part une semaine...
Et puis il a sorti une clope et alors là, j'ai compris. Il venait juste ici pour fumer. Ses affaires étaient restées dans l'autre partie du wagon avec ses petits camarades non-fumeurs.
Vous savez comment c'est foutu un wagon "fumeurs", dans un train. En fait, c'est assez simple. L'espace est coupé en deux par une frontière imaginaire et d'un côté, vous avez ceux qui fument tandis que de l'autre, y'a ceux qui fument pas. La différence entre les deux espaces ? Aucune. Juste des logos. Même pas une paroi, une porte ou quoi que ce soit, non, non, juste un logo qui représente une cigarette d'un côté et le même mais barré et cerclé de rouge de l'autre.
Mais bien sûr la fumée, elle, elle s'en tape des logos. C'est un peu comme le nuage de Tchernobyl. Et finalement, que vous fumiez d'un côté ou de l'autre de la ligne de démarcation, ça change rien. La seule chose qui change, c'est votre attitude (avec l'accent). D'un côté, vous êtes un rebelle qui enfreint la loi et qui tue les gens avec sa putain de cigarette, et de l'autre, vous êtes dans votre bon droit, un citoyen respectable, même si au bout du compte, vous tuez autant de monde que le rebelle.
Ce soir-là, dans ce train-là, je m'étais bien sûr pris d'une affection toute particulière pour les rebelles, parce qu'eux, au moins, ils venaient pas me faire chier sur mon siège et eux aussi, ils avaient des sonneries de téléphone portable relativement normales.
Ah oui, j'ai découvert ça ce soir-là aussi. Oh, j'avais déjà vu les pubs dans les magazines ou sur le net, c'était pas complètement une surprise, mais je me demandais bien quel gros naze pouvait payer je ne sais combien d'euros pour que son téléphone sonne comme un générique de dessin animé à la con ou comme une symphonie improbable de bips ridicules. Et ben voilà ! Ils étaient là ! Tous réunis dans le même wagon, et moi, j'avais eu le malheur d'y être aussi.
Oh putain, ça sonnait dans tous les sens, comme des petits piafs qui vont se coucher, toujours les mêmes notes, toujours le même timbres, mais agencés à chaque fois de manière différente pour former des mélodies gravées dans nos inconscients collectifs... nos inconscients collectifs. Au pluriel.
Ah oui, c'est vrai, je vous ai pas expliqué ça non plus. C'est que maintenant, on a plus seulement un inconscient collectif, un pour tout le monde, le même. C'est dépassé, ça, et c'est carrément pas politiquement correct. Maintenant, on a un inconscient collectif chacun. Là, vous allez me dire ben oui, Troudair, c'est un inconscient individuel ! Oula, non, malheureux ! Individuel, individualiste, égotiste, égoïste, oula ! C'est pas des trucs qu'il faut être par les temps qui courent, non, non, non ! Par les temps qui courent, il faut se serrer les coudes. Etre pareils, tous les mêmes, mais différents quand même, faut pas exagérer. Ecraser ses petits camarades aux exams, ok, ne pas leur refiler les cours qu'ils ont manqués, mais quand même leur jeter des petits regards complices quand on reconnaît le générique que gueule la sonnerie de leur portable. C'est ça, le lien social. Et merci à Tam-Tam, merci à Tatoo, merci au dictionnaire des symboles de Mac Donald, merci à SFR à Bouygues et à cette putain de cagette d'Orange parce que sans eux, le monde sombrerait dans l'anarchie la plus complète, croyez moi, et les bons citoyens qui respectent les logos, y'en aurait plus des masses, vous pouvez en être sûrs.
Mais le problème, c'est qu'à ce moment-là, comme je pensais à quel point c'était bizarre qu'on ait troqués si vite les débordements dionysiaques unificateurs des peuplades anciennes contre les tristes mots "customize" ou "tuning", lesquels n'avaient finalement que l'image de la fonction qu'ils étaient censés assumer, j'ai levé la tête, et j'ai vu un autre logo, un beau petit téléphone portable mignon tout plein en train de pioncer.
Ah ben oui. Je m'en souvenais maintenant. C'est que depuis peu de temps, on a plus le droit de téléphoner non plus dans les trains. Et on est sommé d'éteindre son portable pour pas importuner ses compagnons de voyage. Me demandez pas pourquoi, vous posez pas de question, c'est juste comme ça. Un logo en plus. A côté de celui qui nous autorise à fumer.
Et pourtant, quand le train s'est engouffré dans un tunnel et que j'ai fermé les yeux, comme pour éteindre les lumières, j'ai vu ces dizaines de petites diodes vertes qui luisaient comme des lucioles, au travers de la toile des sacs à dos et au travers du mien aussi, toutes synchrones, toutes pulsant au rythme du réseau qui nous atteint ou ne nous atteint plus au milieu du tunnel, mais nous rattrape à la sortie, pour pas qu'on se sente trop seuls, et puis nous suit un peu partout, voyage avec nous, devient ce qui manquait à notre vie de vagabonds affectifs, devient notre ami, bien plus que tous ceux qu'on pourra trouver à l'autre bout du fil, lui qui ne nous abandonnera jamais, lui qui nous rassure d'une pulsation silencieuse, lente comme le rythme d'un coeur qui dort, un ami qui nous murmure à l'oreille, continuellement :
Tu es différent... Tu es exceptionnel... Tu n'es pas comme les autres...
Toujours ces mêmes mots, invariablement,
à nous qui sommes tous différents,
et qui devenons chaque jour
un peu plus
les mêmes.
Troudair
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