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[07/01/02]
Une tempête dans un verre de Générale des Eaux
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Le 17 décembre dernier, Jean-Marie Messier déclare, dans une conférence
de presse à New-York que "l'exception culturelle française est
morte" et comme prévu, c'est l'ensemble des médias hexagonaux qui s'enflamme
sur le champ. On crie sa rage, on clame sa différence et on crache
allégrement sur un Ennemi qui dévoile enfin son vrai visage...
comme si c'était une nouvelle.
Heu... Désolé de vous décevoir, messieurs les journalistes et
les producteurs, mais non. Ca n'est ni une nouvelle, ni une révélation
mystique et au fond, avouez, personne ne tombe vraiment des nues,
et ce malgré les apparences outrées.
Ce qu'on a pu observer à la suite de cette déclaration anodine,
ça n'est rien de plus qu'un long cri d'amertume de la part du
petit monde du cinéma français.
Oui, de l'amertume, mais surement pas de la haine, parce qu'on
a pas de haine pour son idole, pas plus que pour son modèle. Ce
modèle, pour les producteurs et réalisateurs français -
tous aussi "exceptionnels" qu'ils soient - c'est ni plus ni moins
le cinéma américain (et son système).
Pour preuve, dans les mêmes articles qui fustigent l'ogre Vivendi,
on s'évertue a lui opposer systématiquement la soi-disant bonne
santé du cinéma français en prenant comme exemple des films comme
Amélie Poulain, Le Placard, Taxi 2, La
Vérité si je mens 2 ou encore, cerise sur le gros gateau de
fric : Le Pacte des Loups (grrrrooooa!!!).
Et de claironner : vous voyez, les américains, y'a pas que vous
qui pouvez faire des grosses daubes avec beaucoup de fric ! Nous
aussi, on est exceptionnels ! Nous aussi on peut déployer des
fortunes en budgets publicitaires pour faire venir les spectateurs
par paquets télécommandés dans nos beaux multiplex ! C'est bien,
m'sieur ? J'ai bon ? J'ai bon ?
Mais allez, je vous vois venir avec votre petit sourire. Vous
allez me dire : Troudair, il en fait des kilos, il élucubre, etc,
et il tourne un problème artistique en problème économique. Mais
moi, vous savez, j'y peux rien. J'y peux rien si les seules choses
qu'on a à proposer en face d'un blockbuster, ce sont des chiffres.
J'y peux rien s'il n'y a pas un foutu journaliste pour nous expliquer
en quoi le Pacte de Loups est différent de Ghosts of
Mars, en quoi Amélie Poulain est différent de Harry
Potter et en quoi Le Placard fait lever les yeux au
ciel différemment que devant une American Pie.
Est-ce que c'est ça, la diversité ? Est-ce que c'est pour ça qu'on
s'égosille ? Pour des blockbusters labellisés "made in France"
qui ne seront qu'un lamentable pet dans l'histoire de l'art, une
vague liste de chiffres perdues dans les archives du cinématographe.
Ahah ! qu'ils diront dans 30 ans, les jeunes étudiants en économie
cinématographique, t'as vu ? Ils écrivaient les budgets en francs
à l'époque !
Mais c'est pas tout. Le plus beau dans cette histoire, c'est probablement
ce commentaire entendu dans "la vie des médias" que je regarde
en écrivant ces lignes, et qui nous montre, s'il était besoin
de le prouver, à quel point cette tempête n'est rien d'autre qu'un
tremblement dans un verre de Générale des Eaux. Cette incroyable
émission partisane nous annonce en effet que l'opération de rachat, par TF1, des parts de France
Telecom et France Télévision dans le bouquet TPS, les portants
ainsi à 50%, est peut-être le geste qui pourrait constituer l'alternative
à la menace qui plane sur la diffusion en Fance (sous-entendu,
TF1 devient donc le dernier rempart de l'exception culturelle).
Et sur l'image, on voit le visage de J2M avec en surimpression,
sa désormais fameuse phrase qui tue défilant comme le WANTED des
affiches du Wild Wild West.
Ben merde, les amis ! C'est TF1, le rebelle maintenant ! Nous
v'la bien, nous qu'on croyait que c'était qu'une bande de vendus
obsédés par le pognon qui passent leur journées à regarder sur
le réseau télévisé interne, dans leur WTC de Boulogne, les cours
de leur action à la Bourse en incrustation permanente ! Nous qu'on
croyait que c'était des démagos inconscients capables de nous
pondre chaque année des versions post-bloc soviétique de nos ballets
folkloriques polonais d'antan (cf. Georgian
Legend, miracle de mauvais goût qui s'est planté de ville
et apparaît sur la scène du Palais des Congrès au lieu de Lourdes).
Et ben nan ! Tout faux, les gars ! TF1, en fait, c'est nos sauveurs
! Et c'est Julie Lescaut la vraie irréductible gauloise (sans
filtre, bien sûr) !
Bref, de quoi se dire que nous n'avons décidement pas les mêmes
valeurs, et puis qu'au fond, qu'on soit auteur, réalisateur, artiste
de manière générale, toutes ces histoires de fric continueront
à nous passer au dessus du crâne, car pour excercer l'art, aujourd'hui,
peu nous importe les petites batailles de petits rois du monde,
lesquels pourront bien tripatouiller dans leur coin autant qu'il
voudront, s'acheter des consciences au prix qu'il voudront, notre
petite entreprise à nous ne connaîtra jamais la crise, quoi qu'il
arrive, car maintenant que le web est débarassé de tous les speculateurs
doûteux qui en dégueulassaient l'atmosphère, la voie est libre
et le maquis est vaste duquel on peut déjà se livrer au seul combat
qui vaille la peine aujourd'hui, à coup de mini-DV, de textes,
de sons et de tout ce qui reste à inventer.
Alors en ce début d'année, si j'ai un souhait à faire, c'est bien
celui-là, en paraphrasant le type de Swiming with sharks
: faisons ce qu'on a à faire et laissons donc les chiffres aux
petits ringards de Wall Street.
Parce que la résistance est ailleurs et qu'on a pas de temps à
perdre à regarder gesticuler une bande de sombres crétins dont
l'humeur varie en fonction des fluctuations de leurs comptes bancaires
et dont pas un n'est capable de vous dire si Tarkovski est un
cinéaste ou un haut dignitaire du Politburo des années 50.
Allez, meilleurs voeux à tous quand même et continuez à faire
ce qui a vraiment de l'importance.
Votre maman sera fière.
Troudair
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