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[06/03/02]
les coiffeurs sont les maitres
du monde
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Dans mon genre, je suis plutot timide.
J'ai pas l'air comme ça, mais en fait, les environnements nouveaux,
ça m'inquiète.
Alors comme récement j'ai déménagé dans une toute nouvelle ville,
je me suis retrouvé vachement embêté à cause d'une chose inéluctable
qui allait fatalement finir par se produire : mes cheveux allaient
pousser.
Bé oui, ça paraîtra con à certains, ça changera pas le monde d'une
manière ou d'une autre, mais qu'on le veuille ou non, dans la
rue, dans son sommeil, le jour, la nuit, nos cheveux poussent
et tentent sans cesse, dans leur frénétique ambition filandreuse,
d'atteindre le sol tandis que nous autres, soucieux de nous démarquer
de nos ancetres néanderthaliens, nous acharnons à les en empêcher
dans la seule vraie lutte significative de l'ère civilisée.
Bon, vous me direz, c'est normal, c'est pas grave, mon petit Troudair,
t'as qu'à aller chez le coiffeur et tu seras tranquille pendant
quelques semaines.
Certes c'est vrai, mais comme je vous l'ai dit, me voilà dans
une toute nouvelle ville, inconnue, hostile, et surtout, largement
peuplée de bataillons entiers de coiffeurs, visagistes et autres
esthètes du cuir chevelu, tous plus tentant les uns que les autres.
Alors lequel choisir ? Quelle homme devra décider de mon apparence
physique pour les quatre semaines à venir ?
C'est important l'apparence physique de nos jours, faut pas croire.
C'est pas un truc à prendre à la légère. La lutte contre la bestialité,
c'est déjà quelque chose de crucial, mais au-delà de ça, on ne
se rend jamais assez compte jusqu'à quel point une coupe de cheveux
peut changer une vie. En fait, c'est même quelque chose d'insidieux,
de perfide, parce que parfois, vous allez haïr quelqu'un au premier
regard et mettre ça sur le compte de "sa sale gueule". Mais vous
ne vous douterez même pas que cette même "sale gueule" coiffée
différement, vous auriez pu la trouver très attirante, voire splendide,
voire irrésistiblement glamour. Et ça, c'est pas moi qui le dit
! Il suffit de regarder les relookages de "C'est mon choix". C'est
imparable comme démonstration scientifique, je vous assure !
Bref, il se passe donc un bon moment, presque deux mois, et les
commentaires désobligeants commençant à se faire de plus en plus
pressants ("puté, c'est moche tes cheveux derrière !", "beurk
! ils rebiquent tes cheveux derrière !", "mais merde, articule
! je vois pas tes yeux !", etc., etc., et qu'on ne vienne pas
me dire que l'apparence ne joue aucun rôle dans les rapports sociaux...),
j'ai bien dû me résoudre à passer à l'action.
C'était vendredi dernier et j'ai ouvert les pages jaunes à la
page "coiffeurs".
Bon, première mission, trouver des critères de choix. Les grosses
pubs, les encarts, les lettres en couleurs, etc => éliminées d'office.
Il manquerait plus que j'enrichisse une multinationale du cheveu,
faut pas déconner ! J'ai des convictions, moi ! Chui un vrai militant
de la tignasse.
Alors premier critère : je veux un artisan free-lance, un bon
petit salon sans business-plan incisif, sans slogan qui tape ni
typo étudiée en soufflerie. Pour moi, un bon vieux jeu de mot
sur l'enseigne fera très bien l'affaire, un truc du genre Styl'hair,
ou Coup'tif. Après tout, on leur demande de nous couper les cheveux
à ces gens, pas d'être des génies du marketing.
Alors je tape dans la liste toute moche entre les encarts et je
trouve le nom le plus ringard. A coup sûr, ce type sera le meilleur
coiffeur de la ville.
J'appelle.
- Allo bonjour, je voudrai réserver pour demain après midi.
- Oui, monsieur, répond une voix masculine, pour combien de personne
?
- Heu.... bé une seule. Pour moi.
- Entendu. C'est à quel nom ?
- Troudair, je réponds.
- Ah ? Troud'hair ? Vous voulez dire, le salon de coiffure ?
- Ah, non, non. Juste Troudair. (j'épelle) T.R.O.U.D.A.I.R.
- Bien bien, je note. Monsieur Troudair, demain à 14h30. Il faut
que je vous prévienne que votre réservation sera annulée un quart
d'heure avant le début de la coupe.
- 14H30 ? Non, mais attendez. Ca m'arrange pas, ça, 14H30. 13H30,
vous avez pas ?
- Je vous demande pardon, s'offusque le gars. Si la coupe est
à 14H30, elle est à 14H30 un point c'est tout ! Vous croyez pas
que je vais changer mes horaires juste pour vos beaux yeux, non
mais vous vous croyez où ! C'est pas parce que vous avez un nom
de salon de coiffure qu'il faut se croire tout permis !
Alors là je me dis que le type doit être vachement fortiche. Pour
imposer ses horaires comme ça, c'est qu'il doit être débordé.
Il doit avoir un succès fou et la cause directe de ce succès,
ça ne peut être qu'un talent inouï. Du coup, je ne fais pas de
chichi et dis :
- Bon, bon, ok. Ca marche pour 14H30. Je m'arrangerai.
Et hop. Mission accomplie.
Le lendemain, je suis devant la vitrine à 14H15 pétantes.
Sur toute la longueur de la devanture, chose plutôt curieuse pour
un salon de coiffure, il y a un rideau
rouge de tendu, plissé, probablement en velours ou quelque
chose comme ça.
Je m'approche de la porte - surprise - un
grand black en costard noir est à l'entrée.
- Vous avez rendez-vous ? il me demande en se décalant légèrement
pour me barrer le passage.
- Heu... oui m'sieur. A 14H30.
Il s'écarte et m'ouvre la porte.
A l'intérieur, ça ne ressemble que de très loin à un salon de
coiffure.
Certes on trouve les sempiternels fauteuils inclinables et les
rangées de casques
à chauffer, mais pour ce qui est de la déco, exit les photos
de jeunes
modèles inconnus sur les murs et les pubs pour les shampoings
professionels.
A la place, des oeuvres
d'abstraction géométrique (à moins que ce ne soit des pubs
pour l'Oréal), des écrans de télé qui diffusent des films de Stan
Brakhage et une musique difficilement identifiable que je
rapprocherai pourtant d'une divagation onirique à la Jocelyn Pook
ou quelque chose comme ça.
Je fais quelques pas dans la pièce.
- Ya quelqu'un ?
Ma voix s'étouffe dans l'onctuosité des tentures.
Soudain, j'entends un bruissement sur ma droite. Je me retourne.
Au même moment, une main se pose sur mon épaule gauche. Je sursaute.
Un individu
étrange, guitare à la main, lunettes rondes me fixe de ses
yeux fuyants, un léger sourire en coin.
- Vous êtes monsieur Troudair, siffle-t-il entre ses dents.
- Heu.... Oué...
- Asseyez-vous là.
Il me désigne un fauteuil en cuir rouge qui soudain est éclairé
par une poursuite, comme au music-hall.
Je suis pas très rassuré mais je m'assieds.
J'entends le type qui gigote dans mon dos, tripote des objets
métalliques. Tout est très sombre. J'y vois pas grand chose et
à ma grande surprise, il n'y a pas de miroir en face de moi. Je
me risque à parler :
- Alors je voudrais que vous raffraichissiez un peu sur les côtés.
Les bruits s'arrêtent. J'entends les pas du coiffeur qui se rapprochent
dans mon dos, lentement, très lentement.
Je vous assure que sans une glace devant vous pour voir ce qu'il
traffique dans votre dos, un coiffeur c'est extrêmement inquiétant.
Ce gars a des ciseaux dans la main, ou dieu sait quoi de bien
pire, et vous, vous ne voyez rien. C'est là qu'on comprend à quel
point ces types détiennent quelque chose de nous, à quel point
ils nous possède le temps d'une tonsure et au-delà du fait de
leur indiscutable pouvoir sur nos rapports avec les autres, sur
l'effet qu'on leur fera.
Deux mains se posent sur mes épaules et me serrent.
- Alors écoutez-moi bien mon petit gars, crache le coiffeur dans
mon dos, ici, vous êtes pas chez Jean-François Lazartigues ! Moi,
je suis un artiste ! Un esthète, bordel de merde ! Je coupe ce
que je veux, je raffraichis où je veux et je rase où j'en ai envie
! Alors maintenant vous éteignez votre téléphone portable, vous
ne prennez ni photo ni enregistrement et vous la ramenez pas !
Je tente de me retourner et il me plaque contre le dossier.
A ce moment-là, une musique éclate dans le salon.
Je reconnais. C'est une vieille chanson des années 60. Je crois
me souvenir l'avoir entendu dans Full Metal Jacket, ce
qui est bien
loin de me rassurer.
Dans mon dos, le coiffeur se met à chantonner par dessus pendant
que je sens ses doigts me palper le crâne à une vitesse folle.
De plus en plus, le volume de la chanson augmente et bientôt,
c'est mon siège qui se met à trembler au rythme des basses tonitruantes.
A chaque fois que j'essais de me débattre ou de jeter un oeil
derrière moi pour voir ce qui se passe, on me plaque plus violement
encore contre le siège. Je ne parviens que par intermittence à
apercevoir, dans le coin supérieur droit de mon champ de vision,
le rictus passionné du type qui surgit puis redisparait aussi
vite tandis qu'autour des mes oreilles claque la symphonie froide
et métallique des ciseaux en action, le petit bruit aussi du cheveu
qui cède à la coupure, les clic et les clac se greffant, à bien
les écouter, sur la cadence de la musique jusqu'à créer un parfait
contre-temps, d'une intelligence de composition que j'aurai probablement
trouvé ravissante si je ne m'étais pas trouvé dans cette posture,
prisonnier, incapable de ne rien faire à part attendre que la
coupe se termine, presque envoûté par le ballet rigoureux de l'esthète,
la clameur hypnotique des guitares, le ronronnement des tambourins
70's que j'aurais pu jurer frappés par des bonzes à l'oeil vide
et aux pieds nus.
Et puis soudain, tout s'arrête. Et le dernier accord reste suspendu
dans les airs, figé comme moi, comme tout le reste, par le silence
rigide qui fond alors sur la scène.
Je reprends mes esprits, juste assez pour voir, sur ma droite,
une autre poursuite de music-hall qui s'allume sur le coiffeur.
Dans sa main, il tient une malette en acier.
Il ne me regarde pas et avance vers une petite table en caressant
délicatement son bagage qu'il pose de manière à ce que je ne vois
pas l'intérieur quand il l'ouvrira.
- Que... Qu'est-ce que c'est, je demande.
Le coiffeur fait claquer sa langue contre son palais en signe
de réprobation.
Je me tais.
Il ouvre la malette et j'entends alors comme un frottement métalique.
- Ceci, me dit-il en montrant une sorte de tube en acier luisant,
est une merveille de la technologie moderne.
Avec son autre main, il fouille dans la malette et en sort un
autre bout de fer brillant qu'il emboite dans le premier. Clic.
- Un tel objet, tu n'en verras nulle part ailleurs. C'est du fait-main,
de l'authentique.
Il sort un nouveau morceau et l'assemble. Puis un autre, puis
un autre. Clic. Clic. Clic. Jusqu'à ce que je puisse identifier
un peu plus clairement de quel instrument il s'agit.
- Avant, reprend-il, j'avais un séchoir avec un embout en fer...
Mais il a pas tenu le choc. Elle m'est resté entre les pattes,
cette camelote, et tu sais pourquoi ? Parce que la température
de fusion du fer est de 700°C. Depuis, j'ai fait faire ça.
Il fouille une dernière fois dans la malette et me montre alors
ce qui ressemble à un bec de canard un peu plus large, ouvert
d'une fente minuscule sur le devant.
- Du platine, oué. Comme les blondes. Curieux comme coïncidence,
tu trouves pas ? Et tu connais la température de fusion du platine
? Nan, tu sais pas. Comment tu saurais... Et ben je vais te le
dire. La température de fusion du platine est ... mille sept cent
degrès Celcius... Pas mal, hein ? C'est un fabriquant de chalumeaux
qui me l'a usiné spécialement, sur mesure, avec les plaques pour
le séchoir. Chemise totalement métal. Le top.
A ce moment-là, il laisse bruyament retomber le couvercle de la
malette et me montre l'objet achevé. Il sort de la poche ce qui
semble être une batterie et l'enfourgue dans le bas de l'appareil
à la manière d'un chargeur de pistolet automatique.
- Maintenant, éructe-t-il, la touche finale !
Je bondis de mon siège pour essayer de fuir mais je sens soudain
deux mains qui m'aggrippent et me retiennent. Je reconnais le
videur de l'entrée qu'un des regards suppliants dont j'ai le secret
ne parvient pas à faire plier. Il tient toujours bon et le coiffeur
actionne un bouton sur le séchoir et c'est comme si un Mirage2000
s'était trompé de chemin de retour d'Afghanistan (ah oué, au fait,
notre pays bombarde l'Afghanistan, vous
saviez pas ?) et qu'il avait échoué là, lui et sa turbine
à réaction.
Je pousse un hurlement avant que l'équivalent de El Ninio ne pénètre
dans ma bouche et fasse trembler la peau de mon visage comme dans
un cartoon de feu
Chuck Johns. Pendant une dizaine de secondes, j'ai l'impression
de passer la tête dans un trou donnant sur les fournaises de l'Enfer.
Le coiffeur hurle, lui aussi, les yeux exorbités, dément, et quand
il arrête son engin, je le vois hâleter, au travers du rideau
de larmes piquantes devant mes yeux.
Le videur me lâche et je m'écroule sur moi-même, le crâne encore
chaud.
- Bien, dit le coiffeur d'un ton désabusé, maintenant, foutez
le dehors. J'en ai fini. J'ai ce qu'il me faut.
Je sursaute mais je n'ai pas le temps de m'offusquer que déjà
le grand type me chope par la peau du cou et me soulève
de mon siège.
Je gueule, je proteste mais rien à faire parce que j'ai beau être
vachement balaise, je suis encore sous le choc, faut me comprendre.
En me faisant traîner vers la sortie tout de même, j'ai le temps
d'apercevoir le coiffeur, à quatre pattes par terre, en train
de ramasser méticuleusement les cheveux tombés au sol pour les
fourrer dans de petits sacs transparents.
Quoi ? Mais qu'est-ce qu'il va en foutre de ces cheveux ?
- Hey ! Oh ! Je gueule. Touche pas à mes cheveux, toi ! Laisse
ça !
Boum.
J'atterris sur le trottoir d'en face, projeté par les bras anormalement
musclés du cerbère en bombers.
- Laisse mes cheveux tranquilles, je gueule en me relevant.
Le grand black rentre dans le salon et claque la porte. Plus rien.
- Au secours ! Au voleur, je continue à gueuler aux passants.
Une vieille dame rabougrie s'arrête à ma hauteur et semble s'intéresser.
- Mais qu'est-ce qui se passe ? Qu'est-ce qu'on vous a volé, elle
demande.
Et là, forcément, je me sens tout con. Bon allez, tant pis pour
mon honneur, je lui raconte tout.
- Mais mon petit garçon, qu'elle me dit finalement, y'a pas eu
de salon de coiffure ici depuis des années, voyons.
- Comment ça, je demande. Qu'est-ce que c'est que cette histoire
?
- Ben oui, elle continue, ici, c'était un salon de coiffure pendant
la guerre mais ils ont été obligés de fermer peu de temps après
pour des histoires bizarres.
- Ah bon ? Mais c'est tout de même incroyable ! Quelles histoires
?
- On racontait... qu'ils venaient des Îles. Que c'étaient des
vaudous !
Des vaudous, je pense. Oh merde... Personnellement, j'y connais
pas grand chose en vaudou, mais il y a une chose que je sais,
c'est qu'il ne faut jamais laisser ses cheveux à des types comme
ça. Allez savoir ce qu'ils peuvent en faire ! Les greffer à des
poupées et leur planter des aiguilles dedans et aussi tout un
tas d'autres trucs pour contrôler l'existence de leurs victimes.
Merde... Je me dis... C'est pas mon jour de chance.
- En tout cas, intervient la vieille, ils vous ont pas trop mal
peigné.
Ah tiens, j'y avais même pas pensé. Je me retourne et regarde
mon reflet dans la vitrine d'un magasin.
Oh oué. C'est pas mal la tête qu'il m'a faite. Ca change. Et puis
peut-être qu'avec cette nouvelle coupe, il va se passer des choses
super pour moi, allez savoir.
Quand même, je réfléchis...
Des coiffeurs vaudous.
Ces gars là pourraient donc contrôler l'apparence des gens et
non content de ça, ils possèderaient en plus leurs cheveux, tous
leurs cheveux, depuis leur naissance.
L'apparence, les rapports sociaux, la destiné, la sexualité, strictement
tout serait donc en leur pouvoir et pour tout le monde, ouvriers,
étudiants, fonctionnaires, hommes politiques, Troudair...
Je salue la vieille dame et décide de ne pas jouer le malin.
Parce que oui, maintenant pour moi c'est une évidence contre laquelle
je ne vois plus rien à opposer et même si je prends des risques
en le disant, je m'en fous, je le dis quand même : sans aucun
doute, les coiffeurs sont les maîtres du monde.
Et après ce genre de révélation ultime pour lesquelles je risque
ma vie et celle de ma famille, qu'on ne vienne pas me dire que
mes chroniques ne dérangent rien ni personne.
Un peu de respect, s'il vous plait.
Troudair
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