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[06/02/02] Mon coco, c'est ça ou Bourdieu ! |
Alors tout le monde parle de Porto-Alegre en ce moment, c'est dingue.
Tous les quotidiens, toutes les télés, tous les sites d'infos, ça fait plaisir.
Même les Echos se sont sentis obligés de ne pas étouffer l'affaire,
et se sont jetés dans l'aventure en avançant le plus gros chiffre
de participants de toute la presse francophone (60.000). Les Echos
! Vous y croyez à ça ?
Alors devant le plébiscite, moi, je me suis dit :
Tu vas pas parler d'autre chose, Troudair. Faut que tu ailles
au devant de tes responsabilités de temps en temps. Ca va bien
de raconter des âneries à longueur de semaine, mais là, il faut
vraiment que tu t'intéresse un peu à l'actualité. D'ailleurs,
c'est pour ça qu'ils t'ont embauché à la base, à Fluctuat, par
pour divaguer sur des aventures de supermarchés. Alors bon, cette
fois, tu peux pas y couper. C'est bien simple, mon gars, aujourd'hui,
c'est ça ou Bourdieu. T'as le choix, mais il faut que tu te décides.
Ca. Ou Bourdieu. Même les Echos parlent des deux, mec. Les
Echos !! T'es moins ringard que les Echos tout de même !
Alors j'ai commencé à me mettre au boulot. C'est ton dernier mot, Troudair ?
Oui, Jean-Pierre. Je choisis Porto Alegre et c'est mon dernier mot.
Alors c'est parti.
Un petit tour sur les dossiers spéciaux des différent quotidiens
en ligne. Le Monde,
Libé,
le Fig, etc.
Tous y vont de leur couverture consciencieuse de l'événement.
Y'a qu'à piocher, que je me dis. Et donc, je pioche.
Encore mieux, en vadrouillant sur Rezo,
je trouve leur grosse sélection d'articles au jour le jour. Y'a
même des textes de Chomsky, mec ! Si ça, c'est pas une aubaine
! Y'a qu'à piocher, que je me dis.
Et je pioche.
A ce moment-là, une question me vient à l'esprit : et les USA ? Qu'est-ce qu'ils en pensent de Porto Alegre, les USA ?
Ziiiip. Je fonce sur le site de CNN.
Rien en Une... Hein ? C'est quoi ce bordel ?
Bon. Qu'à cela ne tienne, une petite recherche et je vais bien trouver un petit quelque chose.
Search result : 1 ?
Quoi ? Porto Alegre cité une seule fois sur cnn.com et pour quoi dire ?
"Des activistes réunis non loin de Porto Alegre ont poussés des paysans locaux à attaquer une centrale nucléaire pour protéster contre la mondialisation."
Non mais ils se foutent de qui, CNN ?
Bon, je me sens piqué au vif, je continue les recherches.
NY Times, LA Times, Boston Globe, USA Today, CBS, Wall Street Journal, etc...
Et bé mes cocos, ça fait peur...
En tout et pour tout, on trouve trois malheureuses lignes par
journal qui parlent de Porto Alegre comme une sorte de QG des
sauvages planifiants des attaques à distance contre le Forum de
Davos... C'est limite un camp d'entrainement pour taliban expatriés,
à les écouter...
Et les unes ? Elles sont sur quoi les unes ?
US Army, Jean-Pierre.
Evidemment. Philippines, traque de Bin Laden, plan d'urgence, Axe du mal, comment protéger ses fesses avec son portefeuille, etc, etc...
Et tout ce qui n'entre pas dans le cadre : atomisation. Pourquoi se faire chier, après tout ? Dantec, ce grand visionnaire nous avait bien prévenu : tu m'emmerdes, je balance les GI. C'est pas plus compliqué que ça.
Bon alors ça y est, je me dis !
Mon article, je le tiens !
Y'a qu'à pomper deux ou trois extraits dans les quotidiens US online (le mot "online" fait à lui tout seul 116,000,000 résultats sous Google ;) ) et le tour sera joué.
- Troudair !
Roh non.... revlà ma conscience semi-professionelle.
- Troudair ! Tu te foutrais pas de ma gueule par hasard ?
- Quoi, je demande ? C'est pas super-cool comme sujet ?
- Oué oué oué. Tu passes tes journées à gueuler contre les journalistes qui font pas leur boulot et toi, tu vas faire un malheureux résumé de tout ce que tu as lu ailleurs pour traiter le sujet Port-Alegre ? Tu crois que je te vois pas venir ? Pourquoi pas parler de l'origine du patronyme Bourdieu, tant que tu y es ?
- Ah ben, nan, que je réponds. Je fais une synthèse, c'est pas pareil, oh !
- Synthèse, mon cul, qu'elle a crié, la grosse voix, Mon petit coco, t'es en vacances, alors tu prends tes clics et tes claques et tu y vas à Porto Alegre ! Allez hop ! Oublie pas ta brosse à dents.
A ce moment-là, j'ai réfléchi 5 minutes et je me suis dit que
oué, quand même, elle avait pas tort, ma conscience, qu'il fallait
être sérieux dans ce métier, nom de dieu et qu'en plus, ça me
ferait une bonne pénitence pour mes conneries de la semaine
dernière. Un pélerinage socio-culturel, quoi. Sur le terrain,
comme un vrai !
Alors mon sang n'a fait qu'un tour, j'ai pris quelques chaussettes et je suis parti. Direction : Brazzzzil !
Mais bon, avant le Brazzzil, il fallait que je récupère ma voiture. Bé oué, c'est pas si simple, les voyages, surtout quand on habite au fin fond de la campagne française.
Quand je suis arrivé sur la place où j'avais garé la 205 la veille, merde ! Premier accroc. Il y avait une foule immense de types sapés comme des papes qui souriaient et gesticulaient un peu partout.
Pas moyen d'ouvrir la portière. Yavait même un gamin qui sautillait sur mon capot pour voir ce qui se passait plus loin.
Et puis soudain : explosion de cris, pluie de riz, tonnerre d'applaudissements, vive la mariée, etc...
Oh merde... Y'a trois mariages par an dans cette église et ça tombe précisement le jour où j'ai décidé d'aller sauver le monde au Brésil...
Bon. Il ne me restait plus qu'à prendre mon mal en patience. Tous
ces types ne partiraient pas avant que les sacs de riz soient
vides et les pellicules terminées.
Je m'intéresse :
- On marie qui au juste ?
Un quinquagénaire en costard me répond :
- C'est le fils Dulet qui épouse la fille Laumier, la plus jeune.
- Ah, je fais, ils sont beaux.
Bon, ils sont pas plus beaux que n'importe qui mais j'ai rien d'autre à dire, je les connais pas moi, les deux tourteraux.
- Oué, dit le type en costard. et en plus ils s'aiment.
Je fronçe un sourcil.
- Bé encore heureux qu'ils s'aiment. C'est bien pour ça qu'ils se marient, non ?
Le gars approche de moi et parle un peu plus bas :
- Oué, c'est pour ça, qu'il dit, mais ya aussi la ferme Laumier
qui est plutôt mal en point à cause de leur troupeau qu'a été
zigouillé pour la vache folle. Ca les arrange bien, les Laumier,
de marier une de leur filles à l'aîné des Dulot parce que
c'est lui qui va hériter des terres. Enfin, ce que j'en dis, moi...
C'était bizarre. Ce type parlait de la vache folle comme de la Saint Jean, où d'une fête folklorique notée sur le calendrier. Le Jour de La Vache Folle. Comme il y a les Saints de glace ou le solstice d'été.
Et bé, j'ai pensé à ce moment-là. Alors comme ça, ça existe encore
les mariages d'intérêt en milieu rural. Les additions ou soustractions
de terres. Les OPA sexuelles, en quelque sorte. Et ils ont pas
attendu le capitalisme pour s'y mettre, les petites gens. Probablement
parce que la terre, c'est la terre, et que même aujourd'hui, malgré
les CAC, les DOW ou les NASDAQ, la valeur d'un homme, par ici,
continue à se mesurer au nombre de têtes de bétail et aux hectares
de champs qu'il possède.
Je repensais à ça, plus tard, dans le train pour Paris, en regardant par la fenêtre.
Il faut regarder par la fenêtre du train, entre Paris et Lyon, voir les kilomètres pendant lesquels on ne voit que des champs cultivés à perte de vue, pour bien comprendre de quoi on parle, je pense.
Mais une voix me sort de mes pensées sur la richesse agraire incompressible et seulement divisible :
- Vous allez où, me demande la jeune fille en face de moi, voyant probablement mon gros sac à dos et ma carte du Brésil qui dépasse.
- A Porto Alegre, je lui dis.
- Ah (elle sourit). Les boites de nuit, les filles en maillot de bain, la fête.
Je suis dubitatif un instant, puis je comprends :
- Heu non, ça, c'est Ibiza.
- Ah oui.
Elle semble déçue. Ne dis plus rien. Peut-être qu'elle ne sait même pas ce qui se passe à Porto Alegre, comme les américains.
Je réfléchis un moment au traitement dans les médias français. Pour qu'une fille de 25 ans confonde le Forum Social Mondial avec Ibiza, c'est vrai que tout ça ne doit pas être très clair. On en parle, c'est vrai, mais on doit en parler vraiment bizarrement, ou alors c'est tout simplement une conne.
Au moment de quitter le train, je penche définitivement pour cette
deuxième solution en la voyant s'énerver parce qu'elle ne parvient
pas à trouver l'ouverture de la manche de son blouson. Elle gesticule
et se tord en poussant des petits couinements.
Ouf, je me dis. Ca m'évite d'analyser le traitement de Porto Alegre dans les médias français...
Je descends du train Gare de Lyon et fonce dans le RER. C'est qu'il commence à se faire tard. J'ai juste le temps d'aller à l'aéroport et de sauter dans l'avion.
Changement aux Halles. Un gamin me bloque le passage.
Je dévie mon trajet, ne le regarde pas. Il s'interpose.
Merde, je me dis, manquait plus que ça.
Je le regarde.
Il doit avoir quelque chose comme 14 ans. Il est sapé avec un survêtement Nike, il a des godasses Nike aux pieds, une chaine en or au poignet et une au cou, une casquette d'une marque que je ne connais pas pliée sur le crâne.
Nom de dieu, je me dis. Ce gamin doit porter 6 fois mon salaire sur son dos...
- Qu'est-ce que t'as dans ton sac, il me demande.
- Une Cadillac, je réponds.
Il a l'air de se fâcher un peu et sort une petite série d'insultes basiques. Bonne première salve, mais pas encore très imaginative.
- Bon, je lui dis, je peux passer ?
- File-moi ton portable, lache-t-il en guise de réponse.
- Lequel, je dis, toujours un peu blasé.
- Tu te fous de ma gueule, c'est ça ?
- T'as quel âge, je lui demande ?
- Ferme ta gueule, qu'il dit, file moi ton portable.
- Tu sais qu'il y a eu une époque où personne n'avait de portable
? je demande. Tu vois le RER, là ? C'est de cette époque-là que
je viens. J'ai pas de portable.
Le gosse fronçe les sourcils. Il en croit pas ses oreilles. C'est vrai que pour lui, un garçon de 25 ans qui n'a pas de portable, c'est plutôt tordu, peut-être autant qu'un étudiant qui n'avait ni Tatoo ni Tam Tam, à une certaine époque.
Ca doit lui faire peur, tout cet archaïsme. C'est tellement énorme
qu'il doit y croire. Et puis aussi, je remarque qu'avant de déguerpir,
il jette un coup d'oeil à mes pompes. Pourraves, achetées à la
Halle aux Chaussures d'Auxerre pour 10 euros à l'époque où les
euros n'existaient même pas. C'est le genre de détail qui fait
la différence. Il se prend probablement de pitié et se casse en
courant. C'est qu'il court vite avec ses jolies chaussures, lui...
Je prends la correspondance pour Roissy en me demandant ce que ça pouvait bien lui évoquer, Porto Alegre. Sûrement rien. Même pas Ibiza, même pas le Brésil. Rien. Comme les américains.
J'enregistre les bagages quelques minutes plus tard. Roissy est calme à cette heure-ci. Les contrôles sont moins sévères. Tout le monde sait bien que les terroristes sont pas assez cons pour détourner les avions en plein milieu de la nuit et s'écraser comme des crétins sur le rayon laser d'une boite de nuit parce qu'ils l'auront confondu avec un projecteur de DCA.
Mon sac à dos s'en va sur le tapis roulant pendant que moi, je donne mon billet à une mignonne hôtesse qui m'indique ma place, à côté du hublot.
Rio de Janero. Les lettres clignotent en surimpression derrière ma rétine au moment où les roues se détachent de la piste. La tête qu'ils vont faire, quand je vais raconter ça à tout le monde, je me dis...
Je me demande un instant s'ils ont Internet au Brésil.
Ah ben oué... Sinon comment j'aurai lu les articles sur Rezo...
Je suis con parfois, faut m'excuser.
Oué, vraiment con, et pas très sympa parce que je vous ai fait espérer un peu aussi.
C'est vrai, non ? Quelques uns d'entre vous ont peut-être cru que j'avais fini par y arriver, à Rio, et ensuite que de Rio, j'avais pris le bus pour Porto Alegre, hein ?
Et bien non. Une fois de plus, je vous fait faux bond. Mais là, j'ai une excuse.
C'était au-dessus de l'Atlantique que ça s'est passé, en plein milieu du voyage, en plein milieu de la nuit.
Ya eu un cri dans l'avion qui a réveillé quelques passagers, dont moi.
J'ai ouvert un oeil et j'ai vu un type avec un couteau qui emmenait une hôtesse dans les chiottes apparement.
Je ne me suis rien dit.
J'ai juste repensé à la terre, aux époux Laumier et Dulot qui allaient sauver leurs exploitations par un mariage d'amour, à ce gamin dans le RER, à Ibiza, à tous ces gens qui se foutaient de ce qui se passaient au Brésil, et en Suisse aussi, aux médias américains qui ne leur avaient pas dit, au médias français qui avaient dû les ennuyer.
Il faut dire que c'est pas facile de lutter contre l'économie de marché avec des mots simples. On s'embrouille vite. On devient hermétique, et on finit par parler tout seul, entre nous mais au fond, tous seuls, pendant que le type qui a les problèmes, lui, le type pour qui on se bat, et ben il s'en tape, parce que lui ne comprend qu'une seule chose, la même que Dantec : les bombes, l'atomisation, et la guerilla sémantique, il en a rien à branler. On l'attaque, il se défend et point. Y'a pas plus logique qu'une victime. Souvenez-vous des Chiens de Paille, de Sam Peckinpah.
J'ai vu qu'un autre terroriste sortait le corps du pilote du cockpit. Il semblait avoir été égorgé. J'étais pas vraiment triste. No one is innocent, qu'ils disaient...
J'ai vu qu'un type remplaçait le pilote. Il pilotait pas mal d'ailleurs puisque la plupart des passagers ne s'étaient pas réveillés, n'avaient même pas senti le changement.
J'ai bien observé l'un des pirates et je me suis demandé ce que ça évoquait pour lui, Porto Alegre. Comment il avait perçu ce moment, comment la presse avait traité ça dans son pays, et aussi si c'était la France, son pays ? S'il était par exemple tombé sur le sondage du Figaro qui demandait aux internautes, avec un cynisme qui n'aurait pas déplu à Laurent Gerra :
Porto Alegre, pour vous c'est
1- un gadget sans importance
2- le rendez-vous mondain à ne pas manquer
3- un lieu d'échanges pour changer le monde.
Amusant, non ? Est-ce qu'il s'était marré comme je l'ai fait en voyant ça, ce pirate de l'air ? Est-ce qu'il avait souri comme un con en appelant ses copains de droite pour leur dire "vous êtes vraiment qu'une bande de crétins, ça vous amuse de vous moquer des gens comme ça ?". Et rigoler avec eux avant de parler d'autre chose...?
Non. Le pirate n'avait sûrement pas fait ça. Sûrement d'ailleurs parce qu'il se foutait bien de ce qui se passait au Brésil, que lui ne voyait que les bombardements et la fierté nationale, l'orgueil ou le cynisme. Et c'est tout. Parce que si on parlait de lui, dans les journaux, à la télé, c'était systématiquement comme d'un chien, comme d'un incapable parasite, un tordu à exterminer parce qu'il ne veut pas admettre qu'il y a une loi de domination à laquelle on ne peut pas couper. Pas de racisme, pas de discrimination c'est ouvert à tout le monde. Tu veux ta chance ? Tu peux l'avoir. Que demande le peuple ? C'est pas beau comme système, ça ?
Et peu importe les trois tondus qui refont le monde sur la plage de Copa Cabana. Peu importe que Troudair arrive ou non à bon port. Non, lui, il en sait rien de tout ça, et tout ce qu'il voit, tout ce qu'il a toujours vu, ce sont les chars, ce sont les hélicos, ce sont les bombes. Pas des colloques, pas des conférences, pas des groupes de reflexion, des bombes.
Et tant qu'on lui dira pas qu'autre chose est en train de se passer, il ne s'arrêtera pas et répondra comme il jugera idéal de répondre. Comme ça...
A minuit, heure locale, je me dis que je suis vraiment con d'avoir encore écouté ma conscience, au moment où notre appareil, comme le B52 cinquante-sept ans plus tôt, s'encastre sur le sommet de l'Empire State Building.
Egalisation : 3 partout.
Troudair
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