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[05/12/01]
Y'a plus de saison !

La dame me racontait ça très sérieusement devant le Monoprix.

Elle avait pas tout à fait tort, après tout.

C'était vrai que pour un début de mois de décembre, il faisait plutôt bon.

Evidemment, son explication météorologico-climatique laissait un peu plus à désirer. Ça parlait de Tchernobyl, de téléphones portables et autres trucs bizarres et modernes qu'on nous cache, de déodorants pour sous les bras qui font des trous dans la zone (d'autonomie temporaire ?), bref, un sacré mélange de peur millénariste et de largage total devant la rapidité d'un progrès qui finalement n'allait pas si vite que ça.

Ah non ! Y'a plus de saison, qu'elle répétait. Tout est mou, il fait froid l'été, chaud l'hiver, c'est à n'y rien comprendre, mon petit garçon.

Tout est mou.

C'était bizarre, ça, ce qu'elle avait dit.

Comment les braves gens pouvaient trouver que tout était mou au coeur des sociétés spectaculaires dans lesquelles nous vivions ? Là où l'événementiel était devenu un art, où la surenchère effrénée du sensationnel passait pour le salut ultime de notre civilisation assaillie d'obscurantisme, de faillites, de cracks en tous genre, et où il ne suffisait plus de tuer pour ne plus être tué, mais aussi désormais tuer avec éclat, avec le panache du torero, pour ne pas qu'un autre accomplisse plus brillamment la plus basse des besognes, comment elle pouvait trouver ça mou ?

Bon sang, je me disais, qu'est-ce qu'il lui faut à cette vieille ? Des jeux du cirques avec fauves, gladiateurs et gerbes de sang contaminé ?

Y'a plus de saison !

Et elle reprenait sa litanie, comme un robot bien rôdé à la fausse révolte, de ces révoltes douces qui ne font de mal à personne, de ces révoltes molles justement, de ces invectives de tous les jours, télécommandées, prévues, qui s'éteignent doucement, qui réclament le retour en arrière, qui se blottissent dans la nostalgie d'une époque qui n'a même jamais existé, comme Artaud disait que si fort que nous réclamions la magie, celle primitive, celle qui réconforte, celle dont on fait semblant de nous parler quand on invoque le "bon vieux temps", celle qui voudrait que nous ne soyons pas vraiment les maîtres de nos destinés, celle qui jetterait au sol et piétinerait les concepts de démocratie, de libre-arbitre, nous avons peur au fond d'une vie qui se développerait tout entière sous le signe de la vraie magie.

Et alors déjà, il avait raison. On a coupé des têtes pour ça. C'est que depuis longtemps, nous ne sommes évidemment plus capables de vraiment désirer la magie, de vraiment désirer le retour à la source qui même si elle nous appelle, se heurte au confort dont on jouit sans même s'en rendre compte. Et personne au fond ne désire perdre un gramme de ses acquis, maisons, plans d'épargne, allocations, voitures, personne au fond ne souhaite souffrir du froid qui saisit sur le trajet de l'âtre au lit sans même se souvenir si autrefois on souffrait vraiment sur le trajet de l'âtre au lit, désormais installés sur des moquettes, étendus sous des couvertures, recroquevillés dans des certitudes qui n'ont jamais complètement été les nôtres, ou alors pourquoi n'y aurait-il plus de saison ? Pourquoi ce pressentiment global que quelque chose d'anormal est en marche, que nous guettent les foudres du Jugement, qu'ailleurs, hier ou n'importe où hors du monde, se cache un monde meilleur ? Par le simple reflex baudelairien qui voudrait que cette vie est un hôpital où chaque malade est possédé du désir de changer de lit ?

Pas seulement car tout est mou, souvenez-vous. Il n'y a pas d'oppression, il n'y a pas de malheur, il n'y a pas de désespoir, tout est seulement mou, fade, insipide, sans les couleurs des saisons qu'on se représente, qu'on rêve, au-delà des interprétations du réchauffement de la planète, de ce que la vie compte de gris en comparaison des couleurs qui nous entourent, des couleurs dans des cadres, des couleurs sur des écrans, des couleurs dans nos boites aux lettres, de ces merveilles qu'on ne trouve jamais chez soi, pas plus que chez son voisin, pas plus qu'en face du poêle ou à côté de la fenêtre, mais toujours hors du monde, dans l'univers d'éclats et de joyaux avec lequel on vit, pas à l'intérieur, mais bien avec, comme un frère resplendissant qui nous fait chaque jour comprendre notre médiocrité, qui nous rend mou, comme disait la dame, sans jamais qu'elle ait précisé si elle aussi se sentait molle, comme si c'était évident, comme si bien sûr rien de ce monde ne pouvait jamais avoir la grandeur d'un flocon de neige qui tombe à Noël.

Puisque de toute manière, il n'y a plus de saison, vous vous souvenez ?

Et c'était bien ce qu'elle était en train de répéter à une autre dame qui venait de la rejoindre, devant la vitrine du Monoprix, une vitrine dans laquelle il neigeait, une vitrine dans laquelle il brillait, une vitrine à l'intérieur de laquelle j'aurai bien voulu me trouver, à chanter, à danser, entre deux paquets-cadeau
et un Père Noël
aux couleurs de Coca Cola.

Troudair

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