La dame me racontait ça très sérieusement devant le Monoprix.
Elle avait pas tout à fait tort, après tout.
C'était vrai que pour un début de mois de décembre, il faisait
plutôt bon.
Evidemment, son explication météorologico-climatique laissait
un peu plus à désirer. Ça parlait de Tchernobyl, de téléphones
portables et autres trucs bizarres et modernes qu'on nous cache,
de déodorants pour sous les bras qui font des trous dans la
zone (d'autonomie temporaire ?), bref, un sacré mélange de peur
millénariste et de largage total devant la rapidité d'un progrès
qui finalement n'allait pas si vite que ça.
Ah non ! Y'a plus de saison, qu'elle répétait. Tout
est mou, il fait froid l'été, chaud l'hiver, c'est à n'y rien
comprendre, mon petit garçon.
Tout est mou.
C'était bizarre, ça, ce qu'elle avait dit.
Comment les braves gens pouvaient trouver que tout était mou
au coeur des sociétés spectaculaires dans lesquelles nous vivions
? Là où l'événementiel était devenu un art, où la surenchère
effrénée du sensationnel passait pour le salut ultime de notre
civilisation assaillie d'obscurantisme, de faillites, de cracks
en tous genre, et où il ne suffisait plus de tuer pour ne plus
être tué, mais aussi désormais tuer avec éclat, avec le panache
du torero, pour ne pas qu'un autre accomplisse plus brillamment
la plus basse des besognes, comment elle pouvait trouver ça
mou ?
Bon sang, je me disais, qu'est-ce qu'il lui faut à
cette vieille ? Des jeux du cirques avec fauves, gladiateurs
et gerbes de sang contaminé ?
Y'a plus de saison !
Et elle reprenait sa litanie, comme un robot bien rôdé à la
fausse révolte, de ces révoltes douces qui ne font de mal à
personne, de ces révoltes molles justement, de ces invectives
de tous les jours, télécommandées, prévues, qui s'éteignent
doucement, qui réclament le retour en arrière, qui se blottissent
dans la nostalgie d'une époque qui n'a même jamais existé, comme
Artaud disait que si fort que nous réclamions la magie,
celle primitive, celle qui réconforte, celle dont on fait semblant
de nous parler quand on invoque le "bon vieux temps", celle
qui voudrait que nous ne soyons pas vraiment les maîtres de
nos destinés, celle qui jetterait au sol et piétinerait les
concepts de démocratie, de libre-arbitre, nous avons peur
au fond d'une vie qui se développerait tout entière sous le
signe de la vraie magie.
Et alors déjà, il avait raison. On a coupé des têtes pour ça.
C'est que depuis longtemps, nous ne sommes évidemment plus capables
de vraiment désirer la magie, de vraiment désirer le retour
à la source qui même si elle nous appelle, se heurte au confort
dont on jouit sans même s'en rendre compte. Et personne au fond
ne désire perdre un gramme de ses acquis, maisons, plans d'épargne,
allocations, voitures, personne au fond ne souhaite souffrir
du froid qui saisit sur le trajet de l'âtre au lit sans même
se souvenir si autrefois on souffrait vraiment sur le trajet
de l'âtre au lit, désormais installés sur des moquettes, étendus
sous des couvertures, recroquevillés dans des certitudes qui
n'ont jamais complètement été les nôtres, ou alors pourquoi
n'y aurait-il plus de saison ? Pourquoi ce pressentiment global
que quelque chose d'anormal est en marche, que nous guettent
les foudres du Jugement, qu'ailleurs, hier ou n'importe où hors
du monde, se cache un monde meilleur ? Par le simple reflex
baudelairien qui voudrait que cette vie est un
hôpital où chaque malade est possédé du désir de changer de
lit ?
Pas seulement car tout est mou, souvenez-vous. Il n'y a pas
d'oppression, il n'y a pas de malheur, il n'y a pas de désespoir,
tout est seulement mou, fade, insipide, sans les couleurs des
saisons qu'on se représente, qu'on rêve, au-delà des interprétations
du réchauffement de la planète, de ce que la vie compte de gris
en comparaison des couleurs qui nous entourent, des couleurs
dans des cadres, des couleurs sur des écrans, des couleurs dans
nos boites aux lettres, de ces merveilles qu'on ne trouve jamais
chez soi, pas plus que chez son voisin, pas plus qu'en face
du poêle ou à côté de la fenêtre, mais toujours hors du monde,
dans l'univers d'éclats et de joyaux avec lequel on vit, pas
à l'intérieur, mais bien avec, comme un frère resplendissant
qui nous fait chaque jour comprendre notre médiocrité, qui nous
rend mou, comme disait la dame, sans jamais qu'elle ait précisé
si elle aussi se sentait molle, comme si c'était évident, comme
si bien sûr rien de ce monde ne pouvait jamais avoir la grandeur
d'un flocon de neige qui tombe à Noël.
Puisque de toute manière, il n'y a plus de saison, vous vous
souvenez ?
Et c'était bien ce qu'elle était en train de répéter à une autre
dame qui venait de la rejoindre, devant la vitrine du Monoprix,
une vitrine dans laquelle il neigeait, une vitrine dans laquelle
il brillait, une vitrine à l'intérieur de laquelle j'aurai bien
voulu me trouver, à chanter, à danser, entre deux paquets-cadeau
et un Père Noël
aux couleurs de Coca Cola.
Troudair