Vous avez vu, mes interventions sont plus rares, en ce moment.
Par exemple, la semaine dernière, je ne savais pas quoi vous
dire.
C’est que parfois, le monde vous paraît terne, non ?
Il arrive parfois qu’on soit au bout du rouleau, lessivé, anéanti,
qu’on appelle ça comme on voudra. Ca vous arrive à vous aussi,
non ?
Vous êtes là, dans votre deux pièces-cuisine, le matin, en train
de boire votre café. Vous regardez par la fenêtre et là, c’est
au choix.
Pour certains, c’est une rue morne de Paris, une petite vue
bouchée par le bout de l’immeuble d’à côté, et puis des briques
ternes, effritées, de la vieille pierre fatiguée, déçue, qui
ne bouge pas mais qui se traîne pourtant, qui n’a pas d’autre
fonction que de s’appuyer sur la brique du dessous et soutenir
celle du dessus mais qui se traîne quand même, qui pousserait
un long soupir si elle pouvait pousser un long soupir, qui met
bien plus longtemps que nous à mourir, qui parfois ne meurt
même pas et se contente, indéfiniment, de s’effriter, de se
désagréger, de disparaître, mais pas d’un seul coup, comme nous,
non : éternellement.
Ah oui, mais tout le monde n’habite pas à Paris. Une bonne partie
du monde, c’est vrai, mais pas tout le monde.
Alors pour d’autres, cette petit rue du matin, elle ne sera
pas de pierre mais de terre, ou de bois. Pour certains champs
labourés, aplanis du printemps, sur lesquels aura poussé une
herbe fine, égale, sans aucune personnalité, une herbe de conte
de fée, mignonne, qui voudra vous faire croire ce matin-là que
c’est joli la campagne tout de même, mais que vous ne croirez
pas parce que si c’était joli hier et si c’était joli avant-hier,
aujourd’hui pas vraiment, ou aujourd’hui pas du tout, et pourquoi
aujourd’hui d’ailleurs ?
Parce qu’un jour, ça va, mais deux, mais sept, mais autant qu’il
en faut pour faire des mois, des années, une vie, alors là ça
ne va plus, plus du tout, et cette vue soudain, ça n’est plus
ce formidable bout de monde rien qu’à vous pour lequel vous
pouviez payer des fortunes, engloutir temps, amis, passions,
tout économiser, tout mettre de côté pour ça, et seulement pour
ça, pour cette vue, cette incroyable vue que demande le prisonnier,
comme si c’était ça la différence entre la liberté et la servitude
: une vue, rien qu’une vue, sur le monde, sur le reste, rien
qu’une vue.
Mais aujourd’hui, cette vue ne suffit plus, parce que les matins
sont comme ça parfois, et quelques fois bien pires, et quelques
fois insupportables, oppressants, et quelques fois cette vue
que vous payez, pour laquelle vous travaillez, cette vue ne
suffit pas, malgré tout ce qu’on vous raconte elle ne suffit
plus, parce que d’autres ont une vue encore plus belle, que
ce bout d’immeuble, que cette terre morte, que ce bois raide,
que certains ont mieux, toujours mieux, que vous soyez ouvriers
ou millionnaires, qu’il y a toujours ce type qu’on vous montre,
qu’on vous présente, qui est mieux, oh oui, vachement mieux,
qui a plus, oh oui, vachement plus, et tout ça devient vraiment
insupportable, parce que ce que vous savez aussi, c’est que
vous n’êtes pas le seul dans cette situation, que vous n’êtes
pas le pire non plus et que cette misère insoutenable s’étend
encore plus chaque jour et qu’il y a forcément quelque chose
à faire, pour celui qui refuse, pour celui qui décide de prendre
le destin du monde dans sa main, qu’il suffit de le choisir
et tout se réglera très vite puisque tout se règle instantanément
de nos jours, puisque tout se cuisine instantanément, s’aime
instantanément, s’achète aussi vite, puisque c’est ce qu’on
veut nous faire croire, qu’à un incendie dans une synagogue,
il faut répondre en mettant un flic et un chien devant toutes
les synagogues, et un flic et un chien devant l’Etat d’Israël,
et un flic et un putain de chien devant toutes les tours du
monde et tout sera réglé parce que tout n’est qu’affaire de
flics et de chiens, parce que ce monde est celui de l’urgence,
des solutions instantanées à moindre coût, des garrots qui n’empêchent
pas la gangrène mais qui en donnent l’illusion, et comment croire
à la politique puisqu’on nous raconte que tout peut se résoudre
en un seul clic aujourd’hui, que tout est simple comme ce bonjour
qu’on aura oublié de dire, comment comprendre qu’il faut du
temps pour les compromis, qu’il n’y a pas de bonheur en poudre
n’attendant que la flotte frémissante de notre bonne foi pour
répandre ses effluves bienfaisants sur les populations en liesse
? Personne ne peut plus croire ça.
Parce que nous sommes réellement dans un monde d'urgence, qui
classe en tête des hit-parades Restos du Cœur, Sidaction, ARC
et compagnie, de la solidarité, du tout de suite et du maintenant.
Achetez, achetez pour changer le monde, qu'on vous dira.
Cliquez, cliquez, forwardez les pétitions puisque c’est si simple,
puisque sauver le monde est un geste naturel, vous savez bien,
alors pourquoi s’en priver ?
Et dans un tel climat de bonne conscience poisseuse, de simplicité
unilatérale appliquée à tous les secteurs de l’action politique,
à tous les problèmes de nos sociétés, de nos pays, de nos vies,
comment comprendre qu’une situation ne change pas, comment comprendre
ce que foutent ces gens, à l’autre bout de la salle, derrière
leur bureau, à lever la séance du jour alors que rien n’a été
résolu, alors que le spectacle n’a pas été total, qu’aucun messie
médiatico-sensuel n’a levé le poing contre une infamie, n’a
guéri aucun aveugle de sa cécité, n’a fait se lever aucun paraplégique,
que tout est resté comme c’était hier, aussi vide, aussi calme,
avec aussi toujours cette même vue, ces mêmes pierres de l’immeuble
d’à côté, ces mêmes têtes, ces mêmes problèmes et aucun clic
pour tout solutionner dans l’instant, aucun clic qui sauve le
monde, pas de spectacle, pas de show, ni ce soir, ni jamais,
ni clic, ni bang, ni boum, rien de plus qu’hier, vous voyez
ce que je veux dire ?
Vous comprenez vous aussi cette sensation, non ?
Ca vous est bien déjà arrivé à vous aussi de ressentir ça, cette
impuissance, ce dégoût face aux hémicycles de vieillards qui
s’engueulent, qui rient, qui s’agitent, qui dorment, qui discutent
pendant que d’autres meurent, des jeux de mots, des plaisanteries,
des sourires en coin pendant que vous mourez, à petit feu, pendant
que le temps passe et que le timing du bon divertissement populaire
n’est pas respecté, que « c’est longuet », comme dirait ma mère
quand je lui fait regarder un film de Bresson. Claude Zidi,
ça va, on ne s’ennuie pas, c’est rythmé, sans temps mort, mais
Bresson c’est longuet, pas assez de clics, pas assez de bang,
pas assez de boum bien lisible et tout de suite compréhensibles,
pas assez de chiens, pas assez de flics, juste des hommes qui
meurent, lentement, qui volent et puis qui meurent, qui s’évadent
et puis qui meurent, qui vivent, et puis qui meurent, en silence,
sans avoir réussi à sauver personne, pas même eux, comment aimer
ça ?
Comment mettre sa foi dans des révolutions lentes, dans les
détails hermétiques de changements qu’on ne voit pas d’emblée,
à l’œil nu, dans l’instant immédiat où ils se produisent ? Comment
croire qu’ils se produisent si la preuve n’est pas là, sous
nos yeux de spectateurs permanents ?
Tandis qu’un chien et un flic devant une porte, c’est lisible.
Un kamikaze qui se fait sauter dans un restaurant, c’est lisible.
Et vider ses chargeurs sur un conseil municipal, c’est foutrement
lisible aussi.
Et le voilà notre clic qui change le monde, celui-là même qu’on
nous a promis, le clic ergonomique, efficace, « pour tous »,
clic, bang, boum, puisque tout se doit d’être si simple, puisque
c’est ce qu’on nous raconte, sans arrêt ce qu’on nous fait gober,
des fois qu’on ait pas envie de l’acheter ce monde, des fois
qu’on en veuille un autre, il faut bien que chacun le comprenne,
tout de suite et maintenant, au premier coup d'oeil qu'il en
sache tout.
Et voilà aussi pourquoi vous et moi, on ne comprend plus que
ça, voilà pourquoi il y a des jours où le monde nous paraît
si terne, si peu rythmé, des jours où c’est la petite forme
comme on dit, où on a beau réfléchir mais où on ne comprend
pas ce qui cloche vraiment, où on en crève aussi de ne pas comprendre
parce qu’on ne nous a pas appris à ne pas comprendre.
Parce que toujours, avant même qu’on ait inventé le moindre
ordinateur, la moindre malheureuse souris, on ne nous a appris
à faire qu’une seule chose : cliquer.
Troudair