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[01/10/01]
Et la morale, bordel !

C'était l'autre matin. Je passais en voiture devant la prison.

Oui. Il y a une prison, dans la ville où je travaille. Une prison en centre-ville, c'est bizarre mais c'est comme ça. Juste en face, d'ailleurs, il y a l'hôpital psychiatrique avec ses vignes qui donnent un vachement bon vin et encore à côté, il y a le Mac Donald.

Tout ça, ça fait un drôle d'arrangement, mais c'est comme ça et puisque personne ne se pose de questions alors moi non plus.

Il y avait deux personnes sur les marches de la prison, deux visages familiers. J'ai plissé les yeux et je les ai reconnus. C'était ces types qui étaient à l'école avec moi, il y a des années de ça, ce genre de zonards qui s'habillaient avec des vêtements vaguement punks et qui sentaient toujours la bière et le tabac froid, ce mélange d'effluves qui symbolisaient automatiquement la rébellion dans nos cervelles de gosses.

Autrefois, ces gars-là traînaient sur les marches de l'église, parfois dans les arrêts de bus à fumer des clopes et à boire des bières jusqu'à des heures avancées. A l'époque, on se demandait même pas ce qu'ils allaient devenir. Pour nous, c'était exactement le genre d'individus qui n'avaient aucun avenir, dont le destin se perdait dans les replis du temps et dont les attitudes, les fringues, les rots resteraient curieusement figés pour l'éternité, misérables et fascinants.

Aujourd'hui, j'obtenais donc la confirmation de ce que nous avions pressenti : il existe en ce monde des silhouettes immuables qui resteront à jamais l'image qu'on se faisait d'eux, sans aucun espoir de changement, anges et ogres, éternellement.

Je suis arrivé au rond-point à l'entrée de la ville, et bizarrement, j'ai fait un tour complet et je suis revenu sur mes pas. J'ai garé ma voiture en face de la prison, du côté de l'hôpital psychiatrique, et je suis descendu.

Je crois que je voulais en avoir le coeur net.

J'ai traversé la route et je me suis approché des deux types. L'un d'eux avait un blouson en cuir écorché, comme s'il n'en avait pas changé depuis la dernière fois que je l'avais vu, et l'autre portait une veste en jean dont les noms de groupes griffonnés au marqueur étaient à moitié effacés.

Ils ne m'ont pas regardé tout de suite, mais le bruit de mes pas a dû les alerter alors ils ont levé la tête.

A la mine qu'ils faisaient, j'ai tout de suite compris qu'ils m'avaient reconnu, après toutes ces années.

Salut, j'ai dit. Vous vous souvenez de moi ?

Ben ouais, l'un d'eux a répondu, t'étais à l'école avec nous.

Alors ? Vous devenez quoi ?

J'avais bien pesé mes mots parce que de toute évidence, ils devaient attendre qu'un de leurs potes soit libéré d'une minute à l'autre. Peut-être que je le connaissais lui-aussi. C'était un peu ce que je voulais savoir.

Moi, je suis créatif, a dit celui en jean.

Créatif ? Comment ça, créatif ? Tu veux dire créatif de pub ? Comme Beigbeder ?

Ben ouais. Je trouve des slogans, ce genre de trucs.


J'ai regardé autour de moi. Bizarrement, si une boule de feu hurlante avait déboulé au coin de la rue grillant les passants et les bâtiments sur son passage, ça ne m'aurait pas choqué plus que ça. J'en croyais pas mes oreilles. J'ai essayé de ne rien laisser transparaître, mais je ne doutais pas que tous les deux avaient remarqué que ma mâchoire était descendue de 10 centimètres.

C'est super, j'ai dit. Ca doit être vachement intéressant !

Il a levé les yeux au ciel.

Ben tu sais, c'est un peu chiant. Il faut se taper tous les magazines d'art, de musique, d'architecture, de littérature, tout ce genre de trucs. Il faut aller au théâtre, au cinéma, sinon t'es à côté de la plaque, tu produis rien de bon.

Qu'est-ce que vous voulez répondre à ça ?

Je me tortillais, debout sur le gravier, devant la prison. Je bouffais mes préjugés un par un en avalant péniblement ma salive acide. Merde, je savais plus quoi dire.

Et... Et t'as inventé des trucs connus ?

Ben ouais
, il a répondu, quelques-uns. J'ai inventé le mot Twingo, par exemple.

Ca doit être à partir de ce moment-là que j'ai vraiment perdu les pédales. Je sais pas ce qui m'a pris. Ca devait être trop. C'est vrai, quoi ! Après tout, c'était qu'un pauvre punk, ce type ! Y'avait donc plus aucune morale dans ce putain de monde ? Comment l'épave de mon village qui avait passé sa jeunesse à fumer des clopes et à boire de la Kro sur les marches de l'église avait pu inventer le mot Twingo, c'était pas possible, merde ! Twingo, c'est pas un mot vraiment transcendant, mais quand même ! Tout le monde le prononce, ce mot, moi y compris. Comment vous voulez appeler ça autrement, une Twingo ?

Ca devait être ça qui m'avait vraiment mis dans tous mes états. Je voulais rien avoir à faire avec ces gars, je m'imaginais sûrement que j'allais pouvoir les prendre de haut en déplorant qu'ils soient Rmistes pour ensuite remonter tranquillement dans ma voiture et aller gagner mon petit salaire à la sueur de mon front, heureux de voir que j'aurai pu mal tourner, que finalement, malgré les frustrations et les échecs, j'avais acquis par la persévérance quelque chose que d'autres ne pourraient jamais que rêver.

Alors je me suis vraiment énervé.

J'ai pris une grande inspiration, j'ai serré les dents et j'ai attrapé le type par le col de son blouson en jean miteux :

Mais c'est pas vrai, ils vont les chercher où, leurs créatifs à la con ? C'est pour des types comme toi qu'on a inventé les capsules qui se dévissent parce que t'étais trop bourré pour te servir d'un décapsuleur, comment t'as pu inventer le mot Twingo, merde, c'est pas possible ! Je veux bien que t'aies fait de la tôle, que t'aies tué quelqu'un ou à la rigueur que tu passes tes samedis à dégueuler sur la scène pourrie d'un troquet paumé, mais tu vas pas me dire que tu réfléchis à quoi que ce soit vautré sous un arrêt de bus, sur les marches de la prison, complètement défoncé à force de sniffer de l'eau écarlate ? C'est indécent, quoi ! Tu y penses, aux autres gens, aux gens normaux qui se lèvent le matin et qui vont trimer au boulot pour un salaire de misère pendant que toi, tu touches des fortunes pour pondre des listes de mots débiles et des concepts de merde avec ton acolyte ?

A ce moment-là, avant que je finisse de gueuler, l'acolyte en question s'était levé.

Moi, je suis pas créatif, il avait dit.

Ah ouais ? Et t'es quoi, toi ? T'es le rédacteur en chef de Courrier International ?

Non. Je suis designer. Et c'est moi qu'ai inventé la capsule qui se dévisse.

J'ai pas dit un mot. J'ai lâché le col du type et je suis remonté dans ma voiture en ruminant.

Il était 8 heures moins 5.

J'allais être en retard.

Et à y réfléchir, y'avait peut-être une morale dans ce putain de monde.


Troudair

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