[22/05/02]
Flash-back
Flash-ball


Interrogé sur les conséquences de telles descentes, Pierre Bédier, le maire de Mantes-la-Jolie concède :
"Il y aura sans doute des voitures brûlées, des bâtiments dégradés, voire, ce que personne ne souhaite, un jeune blessé dans une charge de CRS [...] Mais c'est le prix à payer."


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Ah tiens, ça m'a fait bizarre l'autre jour de retourner dans cette ville.
C'était là où j'habitais avant.
Oh, je sais, ça fait seulement quelques mois que je n'y suis plus mais tout de même, ça fait bizarre de retrouver tous ces lieux plus vraiment familiers mais avec quand même la charge de connivence que j'ai eu le temps de leur prêter. Parce que je ne me suis pas contenté des les fréquenter, de les voir et de les quitter, ces lieux, non. En plus, je les ai écrit.
Séquence nostalgie, vous vous souvenez ?

Il y avait ce supermarché avec son peloton de caissières ravissantes et son parking comme le dernier lieu de construction du lien social, le vrai, celui qui unit n'importe qui, de n'importe quelle origine, autour d'une peur commune, celui qui ravive symboliquement le foyer originel, celui autour duquel les peuplades primitives se regroupaient la nuit pour qu'un cercle de figures familières fasse barrage à l'obscurité, à la peur de l'inconnu menaçant qui rôdait au-delà du halo de lumière. Ah oui, il s'en passait des choses sur ce parking, et dans les galeries marchandes, dans les rayons fruits et légumes, politique de proximité entre deux boites de ravioli, mais j'ai pas eu le temps de tout vous raconter. Vous connaissez de toute manière, nan ?

Et puis il y avait aussi la rue Gambetta. Mais si, réfléchissez bien. L'artère centrale de la ville avec ses banques où on entre comme dans des moulins, et surtout avec son vidéo-club, et l'inévitable distributeur automatique, point stratégique de l'excellence culturelle en province, bien plus important que les théâtres, que les salles de concert ou les musées, la bête froide, le dragon mécanique que nous, pauvres Saint Georges des campagnes muettes, nous devions dompter pour espérer quelque reconnaissance de nos pairs, dans une lutte acharnée, où tous les coups étaient permis, toutes les ruses, toutes les ignominies si au final, on repartait avec en poche l'ultime blockbuster, comme un trophée à présenter à nos femmes restées au bercail pour panser les plaies des gosses et préparer le repas des combattants du cinématographe.

C'était une terre de combats, je me souviens maintenant, une zone de prestige guerrier, se moquant bien des origines sociales et culturelles de chacun, tous embarqués dans la même galère de l'ascension médiatique locale. Apparaître plus fort que son voisin, plus astucieux que la boulangère, digne chevalerie dans ces luttes armées, respect de l'adversaire et le plus souvent, reconnaissance de sa défaite et acceptation complète de la nouvelle hiérarchie qui devait s'instaurer après qu'un meilleur eut été proclamé.

En remettant les pieds dans ces zones franches, je sentais déjà en moi monter l'adrénaline, le jus acide de la rage / rabid / au sens pathologique du terme, régressant au stade de l'esclave médical que j'avais été, bave aux lèvres, pensées tournées vers les moyens qui allaient me permettre de vaincre sans plus réfléchir un instant à la raison pour laquelle il fallait le faire / concentration / tactique / exécution.

Dans la région, ça n'a presque rien à voir, mais il faut que je vous dise, il y a peu de systèmes automatiques de développement de photographies. Vous savez, ces machins qui vous bouffent votre pellicule et sortent les tirages en 1 heure, à peine le temps de faire vos courses que déjà la petite apprentie en CAP photo vous tend la pochette glacée et la facture qui va avec.

- Nan mais, deux secondes, que vous lui dites. Vous voyez bien que je viens juste de prendre mon caddie.
- Mais ça fait une heure, monsieur, qu'elle vous répond alors, la petite rouquine, d'une voix mal assurée.
- Oui, bon, qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse ? Y'avait un problème de j'ton coincé sur le parking, j'ai pas pu faire plus vite. Alors vous me gardez ça et je les prendrai au retour.

Et puis non, elle veut pas, elle insiste un peu, autant qu'une jeune commerçante peut insister parce qu'elle a quand même en tête ses cours théoriques selon lesquels il faut respecter le client, qu'il serait roi paraît-il, ou je sais pas trop quoi, alors que de toute manière, dans quelques années, elle apprendra d'elle-même que c'est un sacré ramassis de conneries, tout ça. Où vous voulez qu'il aille, le client ? Vous pourrez bien lui cracher à la gueule, par ici, le client il est docile parce que les supermarchés et les développements rapides, ça court pas les rues et que les stratégies de fidélisation, elles font long feu, je peux vous le dire, et plus personne en a rien à secouer après quelques malheureux mois d'expertise de la situation.

Alors bon, tout de même, vous êtes obligés de vous approcher et de garer le caddie et de voir ce qu'elle vous veut, cette gentille fille, un peu chiante quand même mais gentille.

- Oui, alors quoi ? que vous dites. C'est quoi le problème ? Vous pouvez pas attendre que j'ai fait mes courses ? Elles vont s'autodétruire dans 30 secondes mes photos ou quoi ?

Bon, c'est vrai que vous êtes un peu sur les nerfs mais c'est toujours pareil ici, vous vous souvenez maintenant, et vous vous souvenez aussi que ça finit toujours par des emmerdes de toute manière, comme si l'ennui était tellement cuisant qu'il fallait à chaque micro-épisode de nos existences insuffler un peu de conflit, un peu de soucis, une petite dose de complication de peur de se faire bouffer tout cru par le quotidien mort, grignoté chaque jour un peu plus par la froideur des zones commerciales impersonnelles et le flot d'anonymat qui va avec.

- Je vous laisse faire vos courses juste après, monsieur, qu'elle vous dit alors gentiment la jeune vendeuse, mais c'est juste pour vérifier que ce sont bien vos photos.

C'est là que vous vous approchez et que vous ouvrez la pochette, parce que bon, on va pas y passer la nuit non plus.
Vous sortez la première photo et ce sont bien vos dernières vacances.

- Oooh ! Elle est bien réussie celle-là ! vous dites.

Le visage de la jeune vendeuse s'éclaire alors et vous lui tendez la photo pour lui présenter un superbe paysage exotique, avec palmiers, mer turquoise, piscine au premier plan et ce sacré soleil qui tape comme c'est pas permis sur les dalles en marbre. C'est de la féerie à l'état pur, l'image qu'on voit dans les magazines et dont on s'imagine que même si on va au même endroit, on verra jamais un truc aussi beau tellement c'est du rêve et même plus du tourisme à ce niveau-là. La jeune fille sourit, incline la tête sur le côté, comme attendrie, ou alors s'imaginant elle-aussi allongée dans un transat en plastoque au bord de cette belle piscine éthérée, et puis elle perd son joli minois et paraît subitement perplexe.

- Bé quoi ? vous lui dites. Vous trouvez pas ça joli ?
- Ah non, c'est pas ça, monsieur, qu'elle vous répond. C'est très joli, mais je crois que je me suis trompée. On a bien fait de vérifier, c'est pas vos photos, ça.

Vous avez alors un petit doute, mais pas longtemps parce qu'en y réfléchissant, ya pas de confusion possible. C'est bien l'hôtel où vous étiez, la plage que vous avez vue et la photo que vous avez prise. C'était il y a à peine deux semaines, vous pouvez pas vous tromper quand même !

- Si, mademoiselle, que vous dites donc gentiment. Je vous assure que ce sont mes photos. C'est les photos de mes vacances. Je suis tout bronzé, vous voyez bien.

Ah oui, parce que évidemment, vous êtes tout bronzé.

- Ah non, qu'elle vous répond sans se démonter, comme ça, sûre d'elle et tout et tout. Non, non. C'est pas grave, je me suis trompée, c'est des choses qui arrivent, je m'excuse, monsieur, je vais retrouver vos clichés, redonnez-moi ceux-là.

Bon, ça peut paraître anodin dit comme ça, mais il faut bien comprendre ce que cette situation peut avoir de pénible. Il y a peu de personnes, à ce stade de la conversation, qui sont capables de ne pas élever la voix pour tenter d'imposer leur point de vue par une petite manifestation de violence pas méchante.
Ben oué, qu'est-ce qu'elle en sait, elle, après tout, de ce à quoi elles ressemblent, vos photos ? C'est quand même vous qui les avez prises, nom de dieu ! Et puis à tergiverser comme ça pendant des heures pour des âneries, vous êtes pas rentrés, vous, parce qu'il y a encore les courses à faire, le chat à sortir, Loft Story à 20H50 et vous avez pas que ça à foutre, bordel !

- Bon alors maintenant, ça suffit les conneries ! Je vous dis que c'est mes photos alors vous me rendez celle-là, je vous paie, je vais faire mes courses et on en parle plus !
- Oooh ! Mais c'est mon hôtel, ça !

Vous vous retournez et là, il y a un type d'environ 25 ans qui tend la main vers la photo que tient la jeune vendeuse.
Elle lui sourit et forcément, vous vous dites : "oh putain..."

- Voilà vos photos, monsieur, qu'elle sourit en lui tendant.
- Oh là ! Non ! Stop ! C'est pas ses photos, c'est les miennes, mademoiselle ! Ca fait une plombe que je vous le dis ! C'est mes vacances, c'est mon hôtel, c'est mes photos !

Le jeune homme et la jeune fille se regardent d'un air inquiet.

- Vous êtes sûr que ça va bien, monsieur, vous demande le jeune homme.
- Mais bordel, oui, ça va bien ! Vous allez me rendre cinglé, tous les deux ! Je vous dis que je suis allé en vacances y'a deux semaines et que j'ai pris ces photos et je veux les récupérer, merde ! Ca peut pas être les vôtres de toute manière, regardez votre tête ! Vous êtes blanc comme un cachet d'aspirine. Et regardez moi comme je suis bien bronzé ! Tout de même, y'a pas besoin d'avoir fait Polytechnique pour voir qui est allé sous les cocotiers et qui n'y est pas allé !
- Ah non, répond la jeune vendeuse. Ce monsieur a amené ces photos il y a très longtemps. On a eu un problème avec le labo. Elles étaient perdues. C'est pour ça que je m'en souviens bien. Ce sont les siennes, je vous assure.

Et puis elle se tourne vers le jeune homme et bat subitement des cils, flap flap, soudain comme des petits papillons noirs qui batifolent sur un pétale de rose.

- Excusez-moi du dérangement, monsieur, qu'elle lui dit alors. C'est de notre faute. Mais elles sont là, enfin.
- Bah, qu'il répond, c'est pas grave. Ce ne sont que des photos.

Et là-dessus, elle lui décoche un sourire démesuré, bon dieu si large que c'en est dégoûtant, et non, vous rêvez pas, c'est bien du gringue qu'elle lui fait à ce blaireau ! Non mais où il se croit à la fin ? Déjà qu'il vous pique vos photos, en plus il va trouver le moyen de séduire la jolie petite vendeuse à votre place, comme ça, sous votre nez ?
Alors là, sûrement pas, que vous vous dites ! Ca va se passer comme ça et si duel il doit y avoir, duel il y aura, bon dieu de bon dieu, parce que c'est toujours comme ça que ça se passe dans cette partie du pays. Quand y'a problème, y'a duel et c'est honneur contre honneur sous les yeux de la justice populaire et point à la ligne. Certains racontent que ce sont les vastes étendues, les champs à perdre de vue, les territoires plats et désolés qu'on traverse tous les jours qui nous inspirent des attitudes de cow-boys, et bien que ce soit vrai ou faux, il arrive un moment où trop c'est trop et à ce moment-là, c'est plus la logique qui doit parler mais la poudre. Et c'est pour ça que subitement, vous tapez du poing sur le comptoir et que vous dites en portant fermement la voix : NON !

Ah oui, c'est une grande satisfaction de voir ce moment de stupeur se dessiner sur le visage de l'adversaire qui se sait provoqué. Souvent, il s'engage immédiatement le premier combat, celui du bluff et des apparences, mais juste avant que les sourcils ne se froncent et que les yeux ne se plissent, il y a cette demi-seconde de frayeur qui fait tomber le coin de ses lèvres et c'est une telle jouissance que de s'apercevoir qu'on possède cette puissance de décomposition, même éphémère, que ça vous donnerait presque envie de provoquer n'importe qui, pour n'importe quoi à chaque coin de rue. Sans compter l'admiration des personnes qui assistent à l'événement, le profond respect qui les étreint soudain jusqu'à les faire cesser toute activité pour observer la suite, être témoins et juges d'un conflit subitement élargi à la sphère publique.

Vous regardez autour de vous, pressentant que la galerie marchande bientôt sera comme une arène fiévreuse et passionnée, mais là, ce qui vous étonne, c'est que personne ne s'arrête. Pire, personne ne semble même faire attention à vous, si ce n'est quelques regards en coin de vieilles dames apeurées qui hâtent le pas et disparaissent le plus vite possible.

Et puis vous revenez à votre adversaire et c'est une deuxième surprise de vous apercevoir que lui non plus ne réagit pas comme il le devrait, qu'il ne chausse pas le masque du guerrier mais reste désespérément bloqué sur l'oeil triste et la moue penaude du lâche, du couard, du type qui a peur !

- C'est pas grave, monsieur, qu'il dit d'une voix tremblante en vous tendant la pochette. Prenez-les ces photos, on a dû faire erreur, ce doit être les vôtres.

Quoi ? Mais qu'est-ce que c'est que cette histoire, vous vous surprenez à penser ? Vous auriez l'air si agressif que ça ? Pourquoi est-ce qu'il refuse le combat celui-là ? Un pleutre ? Un foutu cafard de trouillard ? Et vous êtes presque déçu mais comme pour en rajouter une bonne couche et être définitivement sûr de votre victoire par forfait, vous remettez un bon coup de poing sur la table et gueulez :

- Bah j'veux, mon n'veu, que c'est mes foutues photos ! C'est ce que je me tue à vous dire depuis deux plombes !

Et vous arrachez la pochette de sa main nerveusement avant de vous tourner vers la jeune vendeuse et dire :

- Et maintenant combien je vous dois parce que j'ai pas que ça à foutre non plus !

C'est là que vous remarquez que la fille ne vous regarde pas, fixe un point quelque part dans les hauteurs, avant de revenir brusquement à vous et bafouiller :

- Je... heu... 48 francs...
- En euros, s'il vous plait ! que vous vous sentez obligé d'ajouter, pour achevez d'anéantir les bribes de résistance à votre toute puissance.

Et pendant que la jeune fille tapote sur sa caisse enregistreuse, machinalement, vous jetez tout de même un coup d'oeil derrière vous, dans les hauteurs, là où elle regardait juste avant, et vous voyez ce type qui vous observe, du haut de la passerelle métallique, avec son talkie-walkie qu'il s'empresse de dissimuler mais que vous entendez bien crachouiller, au loin, perdu entre les accords tordus d'un tube retro grésillant dans les haut-parleurs du supermarché qui vous semble si vide maintenant, vide et anonyme, très clair comme salle d'opération, qui résonne des tôles grinçantes dont il est finalement seulement constitué, hangar sordide s'il n'y avait quelque couleur et quelque répétition sur les emballages identiques que chacun vient ici acheter. Et vous commencez à vous poser des questions, et en vous retournant d'ailleurs, vous remarquez que le jeune homme vaincu a disparu, et que la vendeuse aussi n'est plus derrière son comptoir, que sa caisse enregistreuse commence d'imprimer le ticket de caisse mais qu'il n'y aura personne à la ronde pour le déchirer et vous vous dite que ça, parmi toutes ces autres choses, c'est vraiment pas normal.

Alors il y a cet autre crachouillis de talkie-walkie dans votre dos, mais cette fois bien plus près que la première, si près d'ailleurs que vous entendez presque ce qui se dit, quelque chose comme "on est en place, c'est quand vous voulez" et y'a rien à faire mais ce genre de phrases, ça a tendance à attirer l'attention alors vous, sans attendre plus longtemps, vous regardez d'où ça vient et bon dieu, pour une surprise, c'est une sacrée surprise parce là, juste là, dans les 7 mètres réglementaires, vous voyez une demi-douzaine de flics bardés de gilets par balles avec casques en plexiglas et tout le barda en train de vous braquer.

Ah oui, j'avais prévenu, c'est un peu surprenant comme comité d'accueil et tellement incroyable d'ailleurs que vous pouvez pas vous empêcher de vous marrer. Enfin bon, vous marrer, on se comprend, quoi. Disons que vous esquissez un petit sourire parce que malgré tout, ils ont l'air assez sérieux ces gars-là et vaut peut-être mieux pas trop jouer le malin avec eux d'autant que l'atmosphère devient assez tendue tout à coup dans la galerie marchande.

- Lève tes mains, le bronzé !

Il y a une certaine conviction dans la voix du monsieur. Mais pourtant, la scène est trop invraisemblable pour que vous la preniez vraiment au sérieux. C'est vrai quoi, après tout, vous avez rien à vous reprocher, vous. Il suffit de leur expliquer à ces braves hommes. Ils vont comprendre.
Alors vous faites un pas en avant vers eux, les mains ouvertes devant vous pour montrer vos intentions pacifiques mais ça provoque un tel sursaut dans les rangs des forces de l'ordre que vous vous arrêtez net. Les fusils sont épaulés, les yeux qui ne visent pas fermés, et celui qui semble être le négociateur hurle :

- Bouge pas ! Lève tes mains je te dis !

Et tout s'arrête dans un silence dense. C'est que ça commence à vraiment faire peur à tout le monde, ces conneries, y compris à vous. Et la galerie marchande retient son souffle en attendant de voir ce que vous allez bien pouvoir inventer pour amadouer les fonctionnaires de police, vous le renégat, vous le suspect, vous le fauteur de trouble.
Mais pourquoi, bon sang ? Qu'est-ce que vous avez fait de si exceptionnel ? C'est ça, une incivilité, vous pensez ? C'est ça, les petits gestes qui créent le climat d'insécurité dont tout le monde se plaint ? La scène est figée dans la trouille et l'espoir que ce soit le cas. Un mouvement déplacé et tout le monde aura à coeur de prouver qu'elle existe bien l'insécurité, ça fait aucun doute mais ça vous rassure pas des masses. Alors lentement, vous levez les mains vers le plafond métallique. Tout le monde est attentif, concentré. C'est le moment où la puissance de l'Etat va rassurer la populace. Où le méchant ne s'en tirera pas. Alors personne ne veut louper ça, vous pensez bien.

Tout doucement, un flic se détache du groupe et avance en crabe vers vous. Ca sert à rien mais c'est vachement impressionnant, dites donc. Il s'arrête à environ deux mètres de vous et l'autre, au fond, gueule encore :

- Fous-toi à genoux ! Doucement !

L'atmosphère est vraiment très tendue. Du grand spectacle à la Charles Bronson, sans aucun doute. Tout le monde passe en mode "soyons sur nos gardes avant le dernier coup fourré du méchant qui va nous surprendre comme à chaque fois qu'on croit que c'est fini alors qu'en fait non, pas tout à fait, c'était une feinte".

Et c'est là que ça dérape. Un gros DING résonne dans la galerie marchande. Oué, DING ou CLING, ou BIP, ou vous savez pas trop quoi, mais le fait est que ça surprend tout le monde, vous y compris, et vous faites ce qu'il ne fallait surtout pas faire à ce moment précis : un geste brusque.

Et la galerie marchande se remplit alors de cris et d'explosions et de fumée et de tout un tas de bordel audiovisuel pendant que vous ressentez une vive douleur à la poitrine, puis une deuxième et que votre respiration s'arrête nette et que vous vous écroulez en arrière, comme si vous ne saviez plus faire que ça, tomber comme une merde, comme si c'était naturel, tout en vous demandant ce qui vous arrive et ce que c'était que ce foutu DING ou CLING ou BIP ou vous savez pas trop quoi mais ce son en tout cas qui a réveillé dans l'esprit des flics les fantômes de l'attentat, qui leur a peut-être fait croire que vous étiez piégé, bardé d'explosifs comme à Jérusalem, ou avec une arme secrète cachée je ne sais où et dont vous alliez vous saisir pour tous les aligner comme à Nanterre ou à Erfurt, où comme ici, ici qui deviendrait célèbre du coup, cette galerie marchande banale qui verrait se pointer les équipes de TF1 et de M6 et de France 2 et la radio, et les agences, et la presse écrite attirées par le spectacle, par les ruines et les conséquences d'un "coup de folie", d'un "geste incompréhensible", d'un "banal contrôle de routine qui dégénère" et vous seriez le "forcené" et vous seriez la menace, et vous seriez cette petite chose bien pratique qu'il faut canarder pour se sentir mieux parce que c'est permis de cartonner le danger, qu'il n'y a que ça à faire qu'on vous dit, rentrer dans le lard et on verra après, allumer à coup de flashball puisque c'est inoffensif comme arme, puisque c'est l'excuse, puisque c'est l'arme des propres, l'arme des justes, celle qui a toute l'apparence du fusil à pompe mais qui vous auréole en plus d'un halo de sainteté parce que c'est pour de faux et que vous allez pas mourir, va, que vous allez juste souffrir le martyre, puisque c'était bien ça que vous vouliez, vous le renégat, vous le fanatique, vous le danger, souffrir pour que la communauté se sente mieux, devenir le bon vieux bouc de l'ancien temps, celui qui pue, celui qui est bête parce qu'un bouc je sais pas si vous savez mais ça sent pas bien bon, devenir tout ça et porter les pêchers du monde sur vos épaules, ou plutôt dans votre poitrine qui vous brûle, qui vous oppresse, quand vous touchez le sol et que vous ne sentez même pas le carrelage qui vient de rencontrer votre tête violemment, ou le contraire, vous ne savez même pas, à ce moment où vous remarquez quand même, avant de perdre connaissance, le ticket de la caisse enregistreuse au bas duquel il y a probablement inscrite la somme que vous devez à la petite jeune fille du magasin de photo, ce bordel de ticket qui a dû déclencher le tiroir-caisse une fois qu'il a été terminé d'imprimer, et ce putain de tiroir-caisse qui, en s'ouvrant automatiquement, a sûrement dû faire ce bruit à la con, ce DING, ce CLING ou ce BIP ou vous ne savez plus, et que ça vous sort même de la tête tellement vous avez mal et tellement vous commencez à être persuadé que vous allez fermer les yeux et que vous allez sombrer dans quelque chose, l'inconscience pour sûr ou peut-être même pire parce qu'à ce niveau-là, de toute manière, n'importe quoi qui vous arrache à cette situation, vous l'accueillerez sans broncher, tellement c'est pénible, tellement c'est insupportable, tellement ces moments avant de partir sont pires que le fait de partir lui-même, et vous pensez alors à quelque chose de calme, à quelque chose qui vous emmène bien vite, à ce paysage photographié qui n'est pas si loin dans votre esprit, aux cocotiers, à la mer, à la piscine, et aussi à la petite main fine et douce qui tenait la photo, celle de la petite vendeuse à qui vous auriez peut-être pu plaire si les circonstances avaient été différentes, à cette petite main sur l'image du bonheur, cette image dont vous vouliez tellement qu'elle vous appartienne, quitte à mentir, quitte à taper du poing sur la table, cette image que vous n'aurez jamais l'occasion de prendre de toute manière et que toujours d'autres prendront à votre place, sous des latitudes que vous ne croiserez jamais, au bord de mers dans lesquels jamais vous ne tremperez, parce que si vous êtes bronzé, continuellement, ça n'est pas pour les mêmes raisons, et que votre rôle à vous, c'est ici qu'il faut le jouer, pour souder les autres entre eux, pour les faire s'imaginer qu'ils sont fraternels, entre eux, sans jamais vous immiscer dans leur bonheur, sans jamais intégrer leur rêve, parce que votre rêve à vous c'est d'être ici, que vous l'ayez décidé ou non c'est d'être là et aucun autre rêve n'est possible, aucune autre photo de vacances et pour vous faire comprendre ça, on sera prêt à tout, vous savez, vous cartonner avec toutes les armes innofensives du monde, vous contrôler autant de fois que ce sera nécessaire, jusqu'à ce que ça déconne, et que la distance réglementaire ne soit plus respectée et que vous vous fassiez aligner sur la place publique, devenu la menace, devenu le danger, et que vous soyiez écrasé par les regards vengeurs du public, et que vous preniez deux bonnes boules de flashball dans le bide, et que sagement, sans faire d'histoire, puisque c'est ça qu'on veut que vous fassiez, en fermant votre gueule, en donnant la photo au monsieur, en laissant bien tranquille la petite caissière et ses mains fines, et ses mains douces, et les vacances, et les palmiers, en tombant bien gentiment sur le dos, en fermant paisiblement les yeux, en rêvant une dernière fois à tout ce que vous n'aurez jamais, en faisant tout ce qu'on vous dira de faire, en servant à ce à quoi vous devez servir, être celui qu'on voudra que vous soyiez, parce que c'est le prix à payer, mais que le ticket de caisse il sera toujours pour vous, et que finalement, après avoir joué tous ces rôles, porté tous ces fardeaux et vous être acquité de toutes ces tâches, bien sagement, le souffle court, les yeux perdus dans les néons sordides d'une galerie marchande sans nom et parce que souvenez-vous, souvenez-vous toujours que c'est ça le prix à payer, pour rassurer tout le monde, la gueule ouverte sur rien, vous crèverez.

Troudair


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