le Japon :
  • Le Japon numérique : l’emprise des médias
  • Interview d'Isabelle Dupuy et de Tetsuya Ozaki
  • Liens : Tour d’horizon de l’univers des média arts japonais.
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    Interview d'Isabelle Dupuy et de Tetsuya Ozaki

    Isabelle Dupuy, curator (commissaire d’exposition) free-lance basée à Paris, auteur multimédia spécialisée dans la vidéo numérique et webmaster du site Artstalker dédié à la création numérique japonaise, et Tetsuya Ozaki, éditeur en chef du site Real Tokyo, reviennent sur la place que prennent les média arts dans la société nippone.

     

    1. Quelle est votre définition du terme média-art ?

    Isabelle Dupuy : on peut sobrement dire que le media-art est une définition japonaise qui regroupe les artistes qui travaillent dans l’univers des arts visuels en utilisant les technologies du numérique.

    Tetsuya Ozaki : je pense que cette appellation fourre-tout est une grande opportunité pour ceux qui ont du talent et une très mauvaise mascarade pour les artistes qui n'en ont pas. A cela, permettez moi de citer un extrait de l'un de mes éditos "Out of Tokyo" tiré du magazine Real Tokyo : la première fois que j'ai eu affaire à quelque chose que l'on pourrait qualifier de média-art date du début des années 80. A l'époque, je commençais juste ma carrière de journaliste et j'ai été contacté par un groupe de presse anglais qui projetait de sortir un numéro Spécial Japon. Ils m'ont demandé de les aider à collecter des infos et ils voulaient surtout deux plans visuels pour leur dossier : un moine bouddhiste assis devant son ordinateur et un « love hotel » (sorte de maison de passe haut standing ndlr). Le caméraman et moi, on a commencé par faire des prises de vue autour de l’hôtel. On a pris des photos de la chambre "américaine", parce que l'hôtel proposait des chambres thématiques autour de différents pays. La chambre américaine était équipée avec un lit en forme de navette spatiale et une réplique de la statue de la Liberté. Le plafond avait des allures de voûte stellaire. Quant aux lumières, elles changeaient régulièrement d'intensité. Au bout d'un moment, j'ai compris qu'il y avait sans doute un capteur installé quelque part, qui traduisait par des variations de lumière les voix des personnes dans la pièce. Un capteur, un individu qui fait des mouvements, et un résultat correspondant, si tout cela n'était pas un parfait exemple d'art interactif !! Je n'ai pas pu m'empêcher de sourire lorsque j'ai découvert une installation quasi-identique le jour de l'ouverture de l'ICC. La même idée et pratiquement la même construction... Certains types d’œuvres de média-art n'ont que très peu de différences avec une installation dans un espace privé réalisée quelques 20 ans auparavant. En définitive, c’est peut-être la chambre d’hôtel qui frappe le plus par son intelligence de conception.


    2. Quelle est la place de l’homme dans la société technologique au Japon ?

    Isabelle Dupuy : au Japon l’homme est inscrit dans tout ce que la société produit, que ce soit la technologie, les sciences, la philosophie ou la consommation. Et la notion de progrès est très reconnue dans la culture japonaise, les technologies étant considérées comme un moteur important de l’économie contemporaine. A titre d’exemple, les primes octroyées aux employés tous les semestres sont la plupart du temps investies dans des équipements de consommation qui favorisent le marché intérieur, à tel point que les entreprises japonaises amortissent la plupart de leurs développements uniquement sur le marché intérieur japonais.

    Tetsuya Ozaki : je n’en ai aucune idée. Le point de vue d'un scientifique comme Tanaka, qui a remporté cette année le prix Nobel de chimie, pourrait peut-être être plus intéressant que mon commentaire.


    3. Y-a-t-il une fracture entre le monde de l’art (dit classique) et celui des média-arts ?

    Isabelle Dupuy : cette fracture ne se fait pas sentir dans la perception du spectateur comme en Occident, les technologies valorisant l’œuvre d’art.

    Tetsuya Ozaki : bien sûr. Les membres de ces deux mondes sont absolument indifférents les uns aux autres. D’un côté comme de l’autre, ils s’ignorent totalement.


    4. Comment sont perçus les média-artistes et leurs travaux par le
    public ?


    Isabelle Dupuy : en général le public ne fait pas de différence entre les différentes disciplines qui utilisent les technologies numériques pour produire des visuels. Il arrive que des expositions CG-arts (computer graphic) regroupent des œuvres interactives, du graphisme multimédia, du web design, et même parfois des compositions musicales. Ces expositions drainent un grand nombre de spectateurs qui adorent être étonnés par l’univers technologique.

    Tetsuya Ozaki : si vous entendez par “public” le « grand public », la majorité des “gens ordinaires”, ils sont complètement indifférents et très peu familiarisés au media-art.


    5. Les cultures du réseau sont-elles en corrélation avec la société ?

    Isabelle Dupuy :
    il existe de nombreux réseaux dans la société contemporaine japonaise qui se retrouvent pour la plupart dans des communautés web (chat, BBS, …).

    Tetsuya Ozaki :
    pas du tout. Les technologies du réseau sont bien sûr les technologies-clés de la société japonaise, comme dans beaucoup de pays dits «développés». Mais les cultures du réseau restent confidentielles, comme partout.


    6. Face à l’anonymat du créateur au profit du groupe ou du mécène, pensez-vous qu’il faille redéfinir le statut d’artiste et plus globalement la notion de droit d'auteur ?


    Isabelle Dupuy : au Japon de nombreux artistes travaillent sous forme de collectifs pluridisciplinaires (graphisme web, vidéo, musique, …). Ils se sont souvent réunis pendant leurs études et restent assez longtemps liés. Ils décident en commun sans souci de reconnaissance individuelle même si en fonction du projet c’est l’un ou l’autre qui détient le leadership et ils signent l’œuvre collectivement (sur le modèle de Dumb Type, Responsive Environment, Flow, …). En Occident, la notion d’auteur évolue également mais moins vite, certains créateurs pouvant se regrouper avec d’autres pour répondre à certains projets (M&M, Pierre Huyghes, François Roche, le projet Annlee, ...) mais ils signent chacun comme un regroupement temporaire d’individualités.

    Tetsuya Ozaki : le statut de l’artiste et la notion de droits d’auteurs sont deux choses distinctes. Les artistes qui travaillent pour une entreprise ne m’intéressent pas, et d’ailleurs je ne pense pas qu’on puisse les considérer comme artistes. En revanche, la notion de droits d’auteurs me passionne. Qu’on le veuille ou non, cette notion est en train de changer. Concrètement, l’open source modifie et doit modifier le statut du copyright.


    7. Peut-il encore y avoir une indépendance artistique dans le Japon
    actuel ?


    Isabelle Dupuy : les artistes japonais qui sont reconnus à l’étranger bénéficient d’une plus grande visibilité et reconnaissance au Japon, en ce sens l’indépendance est un leurre. Cependant il existe toujours des artistes classiques qui perpétuent des traditions ancestrales et qui continuent d’avoir une forte audience auprès du public japonais qui adore la culture japonaise traditionnelle.

    Tetsuya Ozaki : mais de quoi parlez-vous ? D’ailleurs, on est en droit de se poser une question capitale : l’indépendance a-t-elle déjà existé dans le monde ?


    8. Que pensez-vous de l’accès libre des contenus culturels sur Internet ?


    Isabelle Dupuy : je suis pour l’échange d’informations et le libre accès aux œuvres sur Internet. Cependant il est important, qu'en retour, des structures institutionnelles ou privées produisent et investissent dans les œuvres pour que les artistes puissent continuer à créer.

    Tetsuya Ozaki : l’accès gratuit aux contenus sur Internet est une hérésie. C’est une mauvaise conception des choses qui a pris racine en Californie. Je suis entièrement convaincue de l’offre marchande d’un produit ou d’un bien, c’est la règle d’or des sociétés capitalistes. Il est bien évident que pour résoudre la fracture digitale, la distribution gratuite des softwares est un bien, mais d’un autre côté il n’est pas souhaitable d’obtenir du divertissement de façon désintéressée. Combien de propositions de piètre qualité pullulent sur le net sous un prétexte de gratuité ? A mes yeux, un développement sain du web culturel doit passer par une mise en accès payant des contenus.

    Propos recueillis par : Laurent Rollin