| Le Raqs Media Collective
est un groupe indépendant d’artistes-théoriciens
des médias basé à New Delhi. Ses trois
membres, Jeebesh Bagchi, Monica Narula et Shuddhabrata Sengupta
sont les co-fondateurs du Sarai, le centre de recherche des
médias de la ville. Dans leurs travaux, régulièrement
présentés dans les plus grands symposium et rassemblements
sur les médias (Documenta XI en Allemagne, Emocao Art.ficial
au Brésil), ils manipulent les nouveaux médias
et théorisent sur l’espace urbain, les réseaux
et la net-culture.
En Inde, comment apparaît
Internet dans l’histoire des mass-médias ?
Raqs : L’Asie
du Sud s’est adaptée très tôt et rapidement
aux nouvelles technologies et aux nouveaux médias. Le
cinéma par exemple, comme l’Internet aujourd’hui, fut
un nouveau media très technologiquement élaboré.
Il n’a pas fallu longtemps pour que le cinéma devienne
un média de masse en Asie du Sud et de nos jours l’industrie
du film indien est la plus importante du monde en nombre de
films réalisés. Le cinéma Indien a une
place culturelle aussi importante que les films provenant de
Hollywood. Il faut envisager Internet en Inde et dans l’Asie
du Sud dans ce même contexte.
Quelle est la relation entre
technologie et modernité de votre pays ?
Raqs : En Inde, modernité et technologie ont toujours
été étroitement liées. Par exemple,
le développement tentaculaire du chemin de fer a servi
de point de départ à la croissance économique
de notre marché national (impérial). Et il a permis,
en même temps, d’offrir aux villes d’Asie du Sud une ouverture
cosmopolite. Mais la modernité du XXème siècle
a très mal été perçue par une grande
partie de la population, car trop connotée « occidentale
». Tous les artistes se sont alors détournés
de la technologie, laissant le champ libre à une technophobie
non argumentée, récupérée par l’élite
technocratique. Cette dernière a pu établir en
toute impunité sa « construction de la nation »
à la force d’une politique écologique désastreuse
(avec la construction des grands barrages), d’un inutile programme
spatial, et d’une catastrophique position pro-nucléaire.
Parallèlement à cette modernité d’Etat
s’est amplifié un phénomène de modernité
du quotidien où le recyclage devenait une solution de
repli aux problèmes et maux de nos villes. Face au manque
d’eau potable, d’électricité, de problèmes
de transports, d’une détérioration générale
des infrastructures publiques, s’est constituée une culture
de l’improvisation, de l’adaptation, de la réutilisation
et bien sûr du piratage. Le théoricien Ravi Sundaram
a appelé cela : « modernité pirate »
ou « modernité recyclée ».
Comment et dans quel contexte
est apparu le Sarai ? Et quels sont ses objectifs ?
Raqs
: Pour comprendre comment le Sarai a débuté, il
est nécessaire de faire un retour en arrière,
à l'été 1998 où cinq d’entre nous
(Ravi Vasudevan et Ravi Sundaram du CSDS, Jeebesh Bagchi, Monica
Narula et Shuddhabrata Sengupta du Raqs Media Collective) ont
planché sur un nouveau projet. L’été 1998
a été un formidable renouveau pour la ville de
Delhi. Après les années 90, où la violence
urbaine, l’incivisme et la dégradation des infrastructures
ont vraiment entraîné un doute dans les esprits,
une nouvelle ère s’est profilée. Delhi a connu,
cette année là, un retour de l’art indépendant
et la naissance d’une scène médiatique. Des galeries
alternatives ont commencé à éclore et de
plus en plus d’expos se sont montées. Des idées
neuves, des nouveaux modes de communications et un nouveau visage
de la contestation sont apparus. Les essais nucléaires
de l’Inde et du Pakistan ont été le moteur d’une
résistance culturelle forte. Les lieux publics téléphoniques
se sont transformés en cybercafés, les réalisateurs
indépendants se sont fédérés en
communauté et les hackers ont pris leur marque dans les
BBS (Electronic Bulletin Boards) des villes. La ville elle-même
est devenue lieu d’expérimentations et de réflexions.
Toute une série de théories, d’idées, et
une formidable énergie créatrice ont dû
être canalisées.
Sarai (le lieu et le programme) tire son nom des caravanes-sarai
de la Delhi médiévale. C’étaient des endroits
où les voyageurs et l’ensemble des caravanes trouvaient
refuge. Elles étaient lieux de départ et d’arrivée,
de repos et de passage. Aujourd’hui encore, la carte de Delhi
mentionne des endroits portant le mot sarai dans leurs noms.
Le Sarai est donc un espace public ouvert, où intellectuels,
créateurs, artistes et activistes trouvent un forum d’expression,
un espace de rencontres et d’échanges d’idées
sur les cultures urbaines, les nouveaux ou anciens médias
ou plus globalement sur les interventions culturelles. Le défi
de l’équipe fondatrice était de trouver un terrain
commun à tous ces modes et d’organiser une philosophie
cohérente à toutes ces recherches. Cela a pris
deux ans pour homogénéiser et concrétiser
le projet, proposer un espace dédié, tout en mettant
en place un programme interdisciplinaire cohérent. Aujourd’hui
le Sarai intègre : histoire du cinéma, cultures
urbaines, théorie des nouveaux médias, culture
du réseau, arts digitaux et réflexions sur les
ordinateurs.
Malgré l’utilisation quasi
exclusive de l’Internet domestique par les élites, existe-t-il
une cyber-culture indienne ?
Il est important
de comprendre qu’Internet n’est pas en Inde un média
réservé à l’élite. Il est d’ailleurs
plus simple et moins cher de surfer sur Internet en Inde que
dans la plupart des villes occidentales.
L’utilisation d’Internet est surtout culturellement différente.
On surfe dans les cybercafés, et pas chez soi, parce
qu’il y a encore peu d’ordinateurs dans les foyers indiens.
Ce qui ne veut pas dire que l’accès à Internet
est moindre qu’ailleurs. Il y a des cybercafés un peu
partout, dans tous les quartiers des grandes villes et leur
nombre est en progression constante dans les petites et moyennes
villes. Il est donc plus facile et moins cher de surfer au détour
d’une rue en Inde qu’à Paris. Cependant, nous avons du
mal à utiliser le terme de culture Indienne de l’Internet.
Pas parce que le Net est absent du quotidien, mais accoler le
mot « Indien » à un phénomène
culturel moderne nous semble inapproprié. En fait, il
y a différentes cultures de l’usage d’Internet en Inde,
dictées par différentes nécessités
: une culture du net fondée sur le travail des industries
de la télécommunication (les call-centers), une
culture du net spécifique aux free softwares et à
leur communauté, une autre autour des droits et des libertés
politiques, et enfin une autre autour de la musique et des films
populaires. Chacune de ces cultures est liée au réseau
global. Les Hindous d’extrême droite et la diaspora indienne
ont des liens avec les sionistes en Israël, les employés
de call-center sont liés à leurs homologues philippins,
les fans de musique et de films à d’autres fans dans
le monde, et les hackers avec toute la communauté hacker.
Il est donc plus approprié de parler de manifestations
spécifiques et de l’émergence de réseaux
culturels mondiaux à l’intérieur des villes indiennes
que d’une culture Indienne du Net.
Quelle place prend Internet dans
le quotidien de l’Inde ?
Raqs : Comme nous l’avons dit, Internet est très présent
en Inde. Il est utilisé comme source d’informations,
d’éducation, de divertissement. Les gens s’en servent
pour rester en contact avec tous les Indiens ayant quitté
le pays pour leur travail et comme espace de discussion et de
débat sur les forums. En plus de tout cela, Internet,
en Inde, est aussi un lieu de travail pour certains. La nouvelle
économie mondiale a pris place dans les villes, et des
millions d’Indiens sont connectés pour traiter des données,
produire des services et de l’aide aux clients du monde entier.
Quelle population se retrouve
dans les prémisses du net-activisme indien ?
Raqs : L’extrême
droite Indienne et la Diaspora sont très actifs sur le
net. Ils utilisent le net pour véhiculer leur message
mais aussi pour organiser et pour participer à des opérations
politiques. Internet a aussi été utilisé
avec succès par les activistes du mouvement “sauvez la
rivière Narmada”. Ce groupe s’oppose à la construction
de barrages sur cette rivière. Ainsi, tous les éco-warriors
contre le nucléaire, tous les mouvements pacifistes ont
pu afficher leur présence et leurs idées de manière
significative, à défaut d’une large audience,
et notamment lors des essais nucléaires indiens et pakistanais
et durant la Kargil Wat en 2000.
Comment appréhendez-vous
l’évolution et le futur des contre-cultures de votre
pays ?
Raqs : Les mouvements contre-culturels populaires ont un long
passé en Asie du Sud.
Cependant, ce qu’on peut aujourd’hui considérer comme
contre-culture se niche dans des poches isolées, et s’exprime
beaucoup dans les créations culturelles informelles,
comme par exemple en poésie. La poésie Dalit
(caste opprimée) des années 70 et 80 a un
fort courant contre-culturel, et reste vivant dans certaines
régions indiennes.
Où en est la culture de
piratage électronique en Inde ?
Raqs : Il est
clair que la culture hacker, en Inde comme ailleurs, est une
partie importante de l’univers digital. Cela rend possible l’accès
aux ressources culturelles, et met à portée de
la rue la créativité et l’ingéniosité.
La culture pirate a fait plus pour la diffusion des connaissances
et de la culture que la plupart des systèmes propriétaires
ne pourront jamais espérer réaliser.
Que pensez-vous du piratage des
logiciels et du détournement des lois sur le copyright
?
Raqs : Il parait évident que la notion de copyright,
ainsi que tous les moyens légaux de régulation
de la propriété intellectuelle sont de sérieux
obstacles au flux libre d’informations et de connaissances.
C’est pourquoi la valeur des ressources intellectuelles ne diminue
pas avec les actions successives de partage et de reproduction.
Nous ne rendons pas « romantique » le hack, mais
force est de reconnaître que beaucoup des plus fervents
supporters du copyright aujourd’hui ont été hackers
en d’autres temps. Comme nous l’avons dit, nous apprécions
plutôt les actes de piraterie quand ils peuvent accroître
l’accès aux connaissances et à la culture.
Faudrait-il que tous les contenus
soient disponibles gratuitement sur le
net ?
Raqs
: nous sommes tous pour le libre accès aux ressources
culturelles sur Internet. Faire payer les gens pour accéder
à cette culture, ou contrôler cet accès
sont des humiliations pour les gens créatifs et pour
l’ensemble des internautes. Dans notre travail au sein du Raqs
Media Collective, nous partageons les ressources culturelles
online à travers notre projet Opus.
Opus est l’acronyme de « Open Platform for Unlimited Signification
». C’est un espace virtuel pour les gens, pour jouer et
travailler ensemble, pour créer, partager et transformer
les images, les sons, les vidéos, les textes. C’est une
plate-forme de production multi-directionnelle et infinie. Nous
avons tenté de créer une culture digitale fondée
sur le principe du partage du travail, tout en préservant
la créativité individuelle de chacun. Voilà
comment ça marche et ce qu’on peut y faire : Opus permet
de voir, créer et exposer des objets médiatiques,
tels que la vidéo, l’audio, l’image, l’html, le texte,
et de modifier le travail effectué par d’autres. C’est
un lieu dans lequel les utilisateurs comme les spectateurs sont
invités à devenir producteurs eux-mêmes
et à travailler seuls ou en groupes pour bâtir
de nouveaux objets. On peut y voir et y télécharger
des outils, du matériel, le transformer et l’exposer
en retour sur Opus. Tout est archivé, exposé et
rendu accessible à de nouvelles transformations, Opus
se chargeant d’identifier sur chaque objet les personnes ayant
participé.
Cela veut dire que tout en encourageant les collaborations,
Opus préserve les identités des auteurs et créateurs
sans hiérarchiser en aucune manière la qualité
ou la quantité des transformations effectuées
sur les oeuvres. Opus s’inspire du mouvement pour les logiciels
libres, une tentative de transposition des principes du logiciel
libre dans la production culturelle. Opus suit les mêmes
règles que celles en vigueur dans le milieu du free software
: la liberté de voir, de télécharger, de
modifier et de redistribuer. Le code source est pour nous la
vidéo, l’image, le son, le texte. Tout le contenu de
Opus est libre de droit pour l’utiliser, l’exposer, l’éditer,
le redistribuer.
Comment pressentez-vous l’évolution
du cyberspace indien ?
Raqs : Nous pensons
que le futur du cyberespace Indien s’articule autour d’une recherche
de solutions durables pour soutenir l’Asie du Sud en ligne.
Il semble évident que les sites web vont croître
de manière exponentielle et nous prévoyons qu’il
va se constituer sur la toile une véritable renaissance
d’une sensibilité culturelle contemporaine marquée
pour les langages sud-asiatiques. De plus, le travail en ligne
dans les villes indiennes va exploser. On va assister au développement
d’un nouveau prolétariat digital, avec des millions d’Indiens
et Indiennes travaillant online. Le futur du cyberespace (si
l’on peut en parler dans ces termes) sera constitué de
millions de cyber-workers dans les villes de l’Inde. En fait,
la lutte entre système propriétaires et systèmes
ouverts dans la production et la distribution deviendra de plus
en plus grande, et l’Inde sera forcément au coeur de
la bataille. Internet deviendra de moins en moins coûteux,
de plus en plus facile d’accès, et apparaîtra une
forte opposition entre ceux qui veulent garder le caractère
“public” du web, et ceux qui veulent en faire un outil de contrôle,
de surveillance, et de profit. Bien entendu, aucune de ces éventualités
ne se limite à l’Inde, comme à peu près
tout dans le monde du réseau global, mais tout cela conditionnera
sans doute le futur de l’espace virtuel de l’Inde.
Enfin, quels sont les sites indiens
que vous consultez le plus
régulièrement ?
Raqs : C’est une question difficile, puisque le mot “Indien”
ne signifie pas grand chose pour nous lorsqu’on parle du Net.
Cependant, voici quelques sites-clés qui nous semblent
intéressants et représentatifs de l’Inde et plus
globalement de l’Asie du Sud.
South Asian Citizens Web
: http://www.mnet.fr/aiindex
Bytes for All An Online
Newsletter from South Asia on IT solutions that
put people before profit : http://www.bytesforall.org
Chowk Web Zine :
http://www.chowk.com
Sulekha Web Zine
: www.sulekha.com
Aar-Paar Collaborative Web Art Project by Indian and
Pakistani Artists :
http://www.geocities.com/aarpaar_project
Cypherpunks India - Mailing list on Cryptography, Politics and
Society
e-mail: cpunks-india-request@lists.vipul.net?subject=subscribe
Himal South Asia Magazine : http://www.himalmag.com
Himal Mag South Asian Resources Directory :
http://www.himalmag.com/resources/
Drik : Media Resource Centre, Dhaka, Bangladesh
: http://www.drik.net
South Asian Resources Across the Internet -
Online bibliography and
directory of South Asian Resources : http://www.columbia.edu/cu/libraries/indiv/area/sarai/
South Asian Initiative : http://www.south-asian-initiative.org/
South Asian Network for Alternative Media :
http://www.indowindow.com/dm/
South Asian Womens Network : http://www.umiacs.umd.edu:80/users/sawweb/sawnet/index.html
South Asian Journalists Association : http://www.saja.org
Centre for Science & Environment : http://www.cseindia.org/
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