Inde :
  • Web indien : tradition et modernité
  • Interview : Beatrice Gibson/Nungu de Bombay
  • Interview : Raqs Media Collective, Delhi
  • Liens
  • Inde : Sélection de sites
  •  

     

    Interview Beatrice Gibson/Nungu, Bombay
    Propos recueillis par Laurent Rollin

    Conçu comme espace de collaboration, Nungu est une nouvelle plateforme à but non lucratif des arts des médias. Nungu permet à des artistes de tous bords d'engager un dialogue et de développer un vocabulaire commun à l’agencement des médias/net art. Collectif basé à Bombay, Nungu développe une certaine vision du code source subliminal. Beatrice Gibson, installée en Inde depuis quatre ans, et co-fondatrice de Nungu revient sur la place que prend Internet dans la société indienne.

    Dans quel cadre avez-vous créé Nungu et quel a été votre parcours personnel ?
    Beatrice Gibson : je suis arrivée à Bombay en 1999 pour travailler dans un journal, l’Express India, mais ce job ne me passionnait pas vraiment. Je n’avais pas envie de faire du journalisme people comme il se pratique dans cette ville. Ainsi, je me suis vite afférée à trouver une autre activité. Après ma démission, j’ai tenté l’expérience du net en fondant, avec quelques amis, un web-zine expérimental. Pour nous, Nungu se présentait comme un forum, une plate-forme, où nous pouvions exprimer librement nos idées. L’expérience était vraiment motivante. Il y avait tant de choses à explorer, tant de domaines à étudier que nous avons réellement ressenti le besoin de nous impliquer à 100% dans ce projet. Nous voulions nous investir sur le terrain de l’urbanisme et nous questionner sur la place de la ville dans la modernité indienne. Mon exploration personnelle de Bombay, ville surpeuplée d’habitants, d’expériences, des passés [im]possibles et de futurs [in]certains, m’a conduit à élaborer différents travaux de recherche sur la cité. Il faut savoir qu’en Inde, le rôle positif de l’urbanisme est souvent éclipsé par la détérioration de l’espace physique (une réalité déclenchée par la nécessité de répondre aux besoins structurels premiers). Entre le consumérisme galopant et les privatisations sauvages les concepts panoptiques sont toujours profondément ancrés dans la société. Nous avons ressenti le besoin urgent d’agir sur les techno-cultures en mouvement, de nous focaliser sur la rencontre possible et nécessaire entre la tradition et la modernité et d’investir les cultures en transmissions par-delà les cultures de transitions. C’était une sorte de célébration. Dans notre processus d’investigation, nous avons découvert la net-culture, le net-art, la net-politique, tout cela étant indéniablement lié. Puis, à titre plus personnel, j’ai commencé à m’intéresser, avec un ami à la potentialité de l’hypertexte comme forme littéraire. Et c’est à partir de ce moment que Nungu a basculé dans le net art et que nous sommes entrés dans une phase conceptuelle d’exploration visuelle et sonore du net.

    Que pouvez dire sur la place que prennent les médias dans votre société et plus spécifiquement du médium Internet ?

    Beatrice Gibson : il est évident qu’il y a d’autres priorités dans notre pays. Quant on voit l’état de la ville de Bombay, il paraît plus important de faire des routes et des toilettes que de subventionner l’art, la culture ou les médias. Tous ces domaines sont aux mains des technocrates, qui ont réussi le virage capitaliste de l’Inde. Le manque évident de contre-culture et d’alternative est le reflet de cette situation. Toute la culture des médias et les théories de l’information sont encore majoritairement liées au vieil académisme national. A titre d’exemple, Bombay vient tout juste de « libérer » sa radio. Jusqu’à l’an dernier, il n’ y avait qu’une seule fréquence d’Etat. Ce dernier a, aujourd’hui, ouvert les ondes à sept gros magnats qui ont surenchéri pour gagner les meilleurs parts. Tout doit être rentable et commercial. Il y a quelques temps, un programme alternatif a été proposé à l’une des ces radios mais il n’a tenu qu’une poignée de semaines. La culture de masse l’a emporté sur l’ensemble des médias et c’est bien triste.
    En ce qui concerne le web, tout, ici, est en mouvement, en création. Nous sommes bel et bien entrés dans une ère de cyber transition. Les choses sont en train d’évoluer, les mentalités aussi. Il faut bien comprendre que l’Inde n’a aucune tradition de science-fiction, pas d’histoire cyper-punk et qu’il n’y pas si longtemps, toute une partie de la population et des gens de gauche étaient hermétiques à la technologie. Culture et technologie n’ont jamais fait bon ménage dans ce pays : la modernité étant trop mêlée à l’Etat et trop connotée « nationaliste ». Petit à petit, une poignée d’artistes et d'activistes commencent à appréhender les potentialités d’Internet et une petite scène est en train d’émerger. Mais tout reste à faire.

    Après plusieurs années d’expériences subversives, le net art se présente comme l’alternative à la marchandisation du net. Comment percevez-vous le rapport entre web marchand et l’espace libre de la galaxie des net artistes ?
    Beatrice Gibson : Dans le contexte actuel de l’Inde il est évident que la balance penche excessivement du côté commercial. Les gens n’ont vraiment jamais entendu parler de net-art et les connectés ne prennent pas toujours conscience de la potentialité d’Internet comme espace politique. Les mentalités et les pratiques commencent à évoluer mais encore très lentement. Sarai joue un rôle déterminant dans la transition en cours. Il permet la fusion de la pratique et de la théorie, et fournit un fantastique espace de dialogue, d’échange et de forum sur la net-culture. Dans le même axe, une nouvelle organisation, fondée par Arjun Appadurai, qui vient de naître à Bombay, est en train de faire bouger les choses. Globalement, je sens aujourd'hui plus d’espoir, plus d’implication de la part de certains. Partout dans le monde, les gens utilisent de plus en plus l’espace virtuel pour monter au front et afficher leur contestation. Mais ce que je vois se dessiner ici semble être un peu différent, peut-être moins utopique.

    Quelle place prennent les arts numériques dans l’Inde actuelle ?
    Beatrice Gibson : A Bombay, comme dans la majeure partie de l’Inde, l’art reste très traditionnel. L’élite achète et vend des œuvres de peinture, de sculpture mais il n'y a pas à proprement parler de place pour les arts visuels, ou les arts numériques. Ceci est sans nul doute lié à la technophobie latente des artistes. En tout cas, je suis toujours surprise de l’étendue et de la richesse des arts traditionnels, qui demeurent intrinsèquement très esthétiques. Mais l’art comme recours politique et comme revendication sociale est presque inexistant.

    Quelle population se retrouve dans les prémisses du net-activisme indien ?
    Beatrice Gibson : Comme je le disais précédemment, Sarai et Pukar sont en train de créer un engouement activiste. Une connectivité entre net-politique, net-culture et organisations non gouvernementales est en train de se mettre en place. La politique prend de plus en plus d’importance dans le cyberspace. Un échange s’établit entre la scène activiste locale et le reste du monde. Sur le net, les différentes antennes Indy Media de l’Inde sont en train d’unir leur force pour forger une entité forte et cohérente. A l’image de cette cohésion, j’espère qu’un raccordement virtuel va pouvoir s’établir entre activistes, ONG et bureaucratie. Si la jonction s’établit, les gens pourront se retrouver dans un mouvement global où la connectivité entre les différents unités ouvrira de nouvelles perspectives.

    Comment percevez-vous l’évolution et le futur des contre-cultures en
    Inde ?

    Beatrice Gibson : Là encore, nous sommes dans les prémices d’une nouvelle ère. Les contre-cultures prennent diverses formes. On peut avoir des jeunes qui se revendiquent comme héritiers de la génération MTV avec des ados qui commencent à se fringuer comme Puff Dady. Mais on peut aussi voir des festivals religieux qui fusionnent avec des rassemblement techno. La semaine dernière, il y avait le Festival des Couleurs, un vaste fourre-tout où la plupart des gens fument du hasch, se jettent de la peinture, des œufs, de l’eau ou de la boue pour les moins chanceux. La rue se transforme en carnaval de couleurs où les participants deviennent vraiment « agressifs » (dans le bon sens du terme). On assiste à une modification des mentalités, une évolution sous-jacente. Durant ce même festival, j’ai pu constater que des indiens avaient organisé, dans un temple, une rave improvisée et qu’ils dansaient sur des beats hardcore. C’était vraiment étonnant de voir une telle chose, une telle hybridation.
    La plus jeune génération est vraiment en train de changer. Ces enfants ou ados grandissent avec les chaînes satellites et Internet. Ils ont plus facilement accès à l’information. Ainsi, ils ont la possibilité de comprendre le monde qui les entoure et peuvent former des groupements contestataires sur les points qu’ils jugent contraires à leurs opinions. Je ne peux vraiment pas prévoir l’évolution des contre-cultures mais j’espère que tous les responsables culturels et les organisateurs vont proposer des événements qui facilitent le dialogue et l’échange. La réévaluation continuelle de la culture est primordiale dans un monde où la globalisation est inévitable.

    Comment voyez-vous le cyber-espace indien dans les années à venir ?
    Beatrice Gibson : Certainement très passionnant mais non dénué d’écueils ! Tout comme les Macdo la critique théorique est facilement importable. Je veux dire par là qu’il faut repenser la conception des médias tactiques à une échelle indienne et non pas calquer la vision occidentale du cyberspace. Nous possédons nos propres approches, nos propres difficultés que les nouveaux activistes doivent cerner, diagnostiquer et maîtriser. Anciens et jeunes activistes doivent travailler conjointement, dans un premier temps en approfondissant les bases et en analysant le système. Seulement après, ils pourront oeuvrer pour un espace virtuel indien.

    Quels sont les futurs projets de Nungu ?
    Beatrice Gibson : Sejal Chad and Adrian Ward et moi-même venons juste de terminer la conception de Human Capital. C’est une sorte de logiciel qui imite les applications des call centers indiens pour l’apprentissage de l’anglais aux télé-opérateurs. Nous avons voulu détourner cette fameuse « philosophie de la communication » et parodier l’expansion des industries de télétraitements de notre pays. Ce soft tente d’inverser la logique des structures télématiques engluées dans le capital en grippant le mécanisme de modélisation et d’homogénéisation. L’utilisateur construit une base de données ou s'insèrent des mots, des solutions aux questions des clients potentiels. En juxtaposant des clips vocaux sur une timeline, comme on peut le faire sur un séquenceur musical, le logiciel tend à introduire les potentialités du mixage, du morphing et des mutations dans un environnement mono organisé et centré autour de la perversion du modèle.
    Sinon, j’ai pas mal de projets personnels en cours. Je bosse en ce moment sur la création d’un espace de travail pour Pukar qui s’intitule «Documentation as intervention».

    Pour finir, quelles bonnes adresses indiennes avez-vous dans vos bookmarks ?
    Beatrice Gibson : J’en ai bien peu, là, sous la main. Je dirais :
    Les sites indy media indiens : http://india.indymedia.org
    http://www.pukar.org
    http://www.sarai.net
    http://www.bytesforall.org
    http://www.radiophony.com

    Interview Raqs Media Collective