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    Web indien : tradition et modernité
    Par Laurent Rollin


    Simple computer pour les masses
    Pour tenter de combler la fracture numérique qui existe entre les différentes strates sociales mais aussi entre le Nord et le Sud du pays, des ingénieurs ont décidé de lancer sur le marché indien un ordinateur personnel destiné aux plus défavorisés. En 1998, lors d’un séminaire international portant sur les nouvelles technologies de l'information et de la communication (NTIC), émerge la nécessité de donner accès aux NTIC à des millions de personnes exclues de toute modernité. Après trois ans de recherche et développement, le Simputer (lancé par un organisme à but non lucratif) est commercialisé. Cet ordinateur, simple d’utilisation, se présente sous les traits d’une sorte d’agenda électronique, équipé d’une interface à la fois visuelle, tactile et audio tournant sous un système d’exploitation Linux et alimenté par trois piles AAA ordinaires. Et pour moins de 200 dollars US, ce petit engin est doté d’une prise de téléphone permettant une connexion au net. Bien entendu, le prix d’achat de cette plate-forme du « changement social » peut paraître démesuré sachant que près de 400 millions d’Indiens vivent avec moins de 1.500 roupies par mois (soit moins de 38 euros). Mais les concepteurs du Simputer ont intégré à leur machine un lecteur de carte à puces qui peut autoriser une utilisation partagée de ce dernier. Le système est simple : chaque individu du groupe ayant accès au Simputer peut posséder une carte (SmartCard), ce qui permet une personnalisation de l’interface. En outre, pour faire face au taux d’alphabétisation extrêmement bas de l’Inde, le petit terminal est doté d’un système vocal capable de s’adapter aux différentes langues et dialectes pratiqués en Inde. A l’instar de Donal Norman (« user first, technology last »), le Simputer doit réconcilier l’utilisateur à l’ordinateur. Son ergonomie et son prix doivent être le moyen d’éclipser les contraintes de l’industrie informatique et de proposer une démocratisation de l’information.

    Liberté de la source
    La montée en puissance progressive du développement des programmes libres représente pour l’Etat indien un vrai moyen de résoudre les problèmes de coûts des logiciels et permet un déploiement massif de l’informatique à moindre frais. Ce qui est gratuit a pris de la valeur. La communauté indienne de développeurs et codeurs « Open Source » est devenue en quelques années la plus innovante et l’une des plus actives de la planète. Les logiciels libres, dont le code source est accessible (Linux étant l’exemple le plus populaire) peuvent être modifiés librement et redistribués. Dans une société où la hiérarchie, l'inégalité et le pouvoir influencent la production des idées, une culture libre du logiciel peut être la source d’un dynamisme incontestable, et d’une transparence salvatrice.

    Inde, pays des mathématiques…et de l’informatique
    Une expérience sur le comportement des gens non-éduqués face aux technologies, menée en 1999, a permis de montrer l’aisance des indiens en informatique. Un vieux Pentium 100 planté dans un trou du NITT de Bombay (National Institute of Information Technology), connecté 24 heures sur 24 sur le net a permis à des enfants du bidonville de Sarvodaya de naviguer sans la moindre formation préalable ou un quelconque stage de sensibilisation. Malgré leur anathématisation, les bambins nu-pieds du camps se sont organisés en créant dans l’ordinateur 1500 dossiers personnels. La plupart des compagnies informatiques ont bien compris que les 200 millions d’enfants pauvres, sans éducation, était le futur de l’Inde, et une main d’œuvre technologique bon marché en perspective. Les plus grandes sociétés ont donc lancé un programme informel pour former les jeunes des villes et parfois même des régions les plus reculées. Chaque année, 100 000 adolescents indiens font une demande d’entrée au NITT de Bombay et désirent rejoindre les 2,8 millions de salariés qui bossent dans les nouvelles technologies. Pour de nombreux observateurs, l'étonnante réussite des indiens en informatique viendrait de leur grande aisance culturelle pour les chiffres et le calcul. Ce sont d’ailleurs eux qui ont inventé, il y a quelques centaines d’années, le chiffre zéro…

    Modernité pirate, recyclage techno-logique
    « Aujourd’hui notre campus est une sorte de sanctuaire qui laisse l’Inde à sa porte. Nous vivons dans un monde de faux semblants », explique Narayana Murthy, dirigeant d’Infosys Technologies (l’un des plus importants fabricants de logiciels du pays). En effet, malgré une croissance annuelle qui dépasse les 5%, l’industrie de la high-tech n’a rien changé de fondamental au paysage de l’Inde. Bangalore, capitale de l'État du Karnâtaka et Silicon Valley du sous-continent, a beau être entourée de parcs technologiques hyper modernes, copiés sur ceux de Palo Alto, il n’en demeure pas moins que la ville elle-même est en très mauvais état et la misère visible en tous lieux. Pour que la technologie puisse faire reculer la pauvreté galopante, il faudrait qu’elle représente plus de 10% du PIB de l’Inde (contre 2% actuellement), estime Narayana Murty. Loin des sucess stories rapportées par les Wire et autres magazines occidentaux de techno-culture, toute une partie de la population est exempte du capitalisme technologique qui fait le succès des élites.
    En marge du système, se sont développées des économies invisibles, au volume d’échange important, dont le recyclage et l’échange sont les moteurs fonctionnels. Des univers d’innovations parallèles, de non-légalité et de contre techno-culture ont émergé des entrailles des grandes métropoles. Dans de nombreuses villes, des tas de petites boutiques dédiées aux nouvelles technologies sont apparues. Beaucoup, à la marge des institutions, proposent des logiciels piratés, des vieux ordinateurs recyclés, des services spécialisés en contrebande informatique. Ce que Ravi Sundaram nomme la « modernité pirate » est une forme d’organisation de survie, une riposte habile à la détresse technologique, un moyen d’accès à l’information pour des exclus de la modernité technocratique. Le recyclage et le piratage sont un moyen, pour de nombreux indiens tenus à l’écart des universités scientifiques et techniques réservées aux hautes castes, de parvenir à un degré d’instruction nécessaire à leur revalorisation sociale.
    L’espace économique pirate offre des milliers d’emplois et échappe à tout contrôle de l’Etat. Il se renouvelle perpétuellement et offre une alternative au système marchand qui ne peut bien souvent plus apporter de solutions aux problèmes des cités en pleine mutation. Difficilement palpable, cette « modernité recyclée » ne possède pas d’espace propre, aucune fenêtre sur le monde, et ne revendique aucune attitude de contestation politique. Elle est seulement le reflet d’une réaction sociale d’un pays émergent face à la globalisation de l’information et des processus néo-technologiques.

     

    Dossier réalisé par
    Laurent Rollin

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