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2. De quelles natures seraient
les frontières encore à l'oeuvre sur Internet ?
Cela en effet ne signifie pas que toute frontière ait disparu
du réseau. D'abord, il existe certains points de passage
obligatoires sur le Net, malgré sa grande décentralisation.
Ce sont les points faibles, les lieux où l'on peut tout à
la fois percevoir des taxes d'utilisation, contrôler l'identité,
interdire la circulation : les serveurs du fournisseur d'accès
; puis les backbones internationaux des opérateurs télécoms
qui transportent le trafic en gros. Les décisions à
ces niveaux ne doivent pas être laissées à la
seule initiative du marché : le régulateur doit intervenir
pour faire prévaloir des choix politiques.
Ensuite, j'utilise l'idée de frontière au sens figuré.
Cela me semble particulièrement approprié dans un
univers de virtualité. Les frontières sont les lieux
de séparation entre deux représentations du cybermonde,
lieux de friction, de conflit, mais aussi paradoxalement de rencontre
et donc de négociation. Ces frontières sont tout bonnement
la cristallisation de la géopolitique ! Elles se dressent
ici et là, ne se superposent pas entièrement, et portent
plus souvent que jamais sur les champs culturel et juridique. Car
sur Internet, on ne verse pas son sang sur une frontière
: on y perd sa réputation, on y gagne son avenir, on y mène
la guerre de l'information.
3. Dans cet univers de représentations
antagonistes qu'est l'espace virtuel, quels sont les principaux
lieux de conflits ? Quels sont les groupes les plus actifs, les
plus prépondérants ? Ceux qui pèsent sur l'avenir
du réseau ?
Aujourd'hui, la propriété intellectuelle
est l'une des principales frontières, entre d'une part les
marchands qui voudraient qu'elle régente tous les échanges
en ligne, et les colons du Net qui préféreraient agrandir
le domaine public et accroître sans cesse la liberté
de communication et d'expression. Dans ce conflit typique de tous
ceux qui se déroulent sur le Net, le rôle d'une élite
technicienne que je nomme le technopouvoir n'est pas négligeable.
En effet, en l'absence d'un régulateur digne de ce nom dans
le cyberespace, les "faiseurs", ceux qui construisent
l'architecture du réseau au jour le jour, décident
de l'issue des guerres
4. Outre la Chine, que vous citez dans votre
ouvrage, quels sont les exemples les plus marquants de pays "ennemis"
de l'internet - où se pratique la censure, où s'entrave
à des degrés divers la liberté d'expression
?
J'ai peur de commettre des erreurs en citant de mémoire des
pays qui restreignent la liberté de circulation des idées
via Internet ; mais sans surprise, il s'agit des pays qui se livrent
déjà à la censure dans le monde physique. Le
principe est le même. Mais les moyens sont parfois différents
: pour contrôler l'expression en ligne, il suffit parfois
de ne pas intervenir. Quand il faut payer dix fois votre salaire
mensuel pour vous connecter, vous y réfléchissez à
deux fois
Plus surprenant : avec Internet, les démocraties
les plus sensibles à la liberté d'expression, telles
que les Etats-Unis, la Grande Bretagne, la France, se découvrent
des penchants liberticides maquillés en propagande de "lutte
contre le cybercrime".
Les lieux de la création dans le cyberspace
5. Quelle place les artistes occupent-ils
dans le cyberespace à l échelle géopolitique
que vous utilisez dans votre ouvrage ? Quel rôle les artistes
ont-ils à jouer dans l'espace informationnel des flux ?
Les artistes sont des colons du Net dont le niveau d'intégration
est d'autant plus élevé qu'ils contribuent à
son édification en produisant ce que l'on nomme vulgairement
des "contenus" (selon moi, le Réseau, ce ne sont
pas des machines reliées : ce sont des hommes et leurs savoirs
interconnectés). Brouiller les frontières comme le
font eToy ou RTMark,
accroissant ainsi les circulations tous azimuts, inonder le réseau
d'informations (0 et 1) nouvelles qui reconfigurent à l'infini
ce paysage mouvant, sont à mon avis les principaux apports
des artistes au Net.
6. La carte politique et économique
de l'internet recoupe-t-elle la carte de la création artistique,
audiovisuelle et multimédia ? Quels sont les territoires
artistiques les plus innovants dans le cyberspace ?
Je vous renvoie à plus spécialiste que moi sur cette
question
On se reportera avec profit aux uvres de Derrick
de Kerckhoeve.
7. L'art est reconnu pour être
un très bon baromètre de la liberté d'expression.
Sur le terrain juridique, y-a-t-il eu des cas de condamnation ou
de censure d'uvres artistiques dans l'univers du réseau
?
Il y a eu plusieurs histoires de ce type. La plus
célèbre, internationalement connue, est sans doute
celle qui a opposé eToy, un collectif d'origine germanophone,
à feu-eToys, géant américain de la distribution
de jouets à l'époque des dotcoms. La grosse start-up
a essayé de clouer le bec aux artistes en récupérant
devant la justice américaine leur nom de domaine, qui "
violait " leur droit à la marque (alors qu'ils existaient
sur le Net avant eToys). Ces derniers, malins, ont répondu
à la propagande par la propagande, à leur façon
ravageuse et humoristique. L'image du vendeur de jouet en a été
sérieusement écornée, son cours de Bourse avec.
Et pour une fois, c'est l'entreprise qui a dû faire marche
arrière ! Mais ça ne marche pas à tous les
coups, et en général pas devant un juge (voir Jeboycottedanone.com
).
8. Si vous aviez à dessiner
une carte géopolitique de l'internet ? Une carte des territoires
artistiques et culturelle à l'échelle de la planète
?
C'est impossible. A part dire que la sphère anglophone est
dominante, quoiqu'en voie de régression, on ne peut dessiner
une carte du cyberespace. C'est un paysage en perpétuelle
reconfiguration : la carte, c'est le paysage ; le pas que vous faites
invente la route.
Propos recueillis par mail par Arnaud
Jacob
septembre 2002
A voir :
Le
site de Solveig Godeluck
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