les frontières :
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    "L'Internet, un paysage en perpétuelle reconfiguration"
    Interview de Solveig Godeluck
    (auteur de La Géopolitique d'Internet, éditions de la Découverte, 2002)

    Frontières, territoires, réseaux

    1. Vous utilisez les notions géopolitiques de territoires, d'imaginaires, de conflits de représentation appliqués au cyberespace. Comment définiriez-vous la notion de "frontière" dans ce contexte ?

    Dans le monde virtuel, il ne peut y avoir de lignes blanches matérialisant la séparation entre le territoire d'un Etat et de son voisin. Tout au plus peut-on réserver un bout du territoire en ligne en lui attribuant une adresse soumise à réglementation, telle que .mil pour le secteur de la Défense aux Etats-Unis, ou .fr pour les sociétés immatriculées en France. Mais ces délimitations n'ont rien des frontières modernes que l'on peut garder. L'information circule à peu près librement sur Internet, une communication entre Paris et Berlin peut emprunter la route de New York, et de toute façon aucune route n'est écrite à l'avance : cette multiplicité des routes est le fondement architectural du réseau. La seule manière de rétablir des frontières physiques dans le cyberespace consiste à détruire ce principe de "redondance", ce qui fait qu'Internet est Internet et non un réseau de télécoms lambda. Au lieu d'un réseau décentralisé à la très grande fluidité, on reviendrait à un schéma en étoile, avec une autoroute unique pour chaque trajet, et des coûts élevés. Effectivement, il est possible d'installer un douanier à cet endroit. Mais c'est au prix de la destruction du Net.

    2. De quelles natures seraient les frontières encore à l'oeuvre sur Internet ?

    Cela en effet ne signifie pas que toute frontière ait disparu du réseau. D'abord, il existe certains points de passage obligatoires sur le Net, malgré sa grande décentralisation. Ce sont les points faibles, les lieux où l'on peut tout à la fois percevoir des taxes d'utilisation, contrôler l'identité, interdire la circulation : les serveurs du fournisseur d'accès ; puis les backbones internationaux des opérateurs télécoms qui transportent le trafic en gros. Les décisions à ces niveaux ne doivent pas être laissées à la seule initiative du marché : le régulateur doit intervenir pour faire prévaloir des choix politiques.
    Ensuite, j'utilise l'idée de frontière au sens figuré. Cela me semble particulièrement approprié dans un univers de virtualité. Les frontières sont les lieux de séparation entre deux représentations du cybermonde, lieux de friction, de conflit, mais aussi paradoxalement de rencontre et donc de négociation. Ces frontières sont tout bonnement la cristallisation de la géopolitique ! Elles se dressent ici et là, ne se superposent pas entièrement, et portent plus souvent que jamais sur les champs culturel et juridique. Car sur Internet, on ne verse pas son sang sur une frontière : on y perd sa réputation, on y gagne son avenir, on y mène la guerre de l'information.

    3. Dans cet univers de représentations antagonistes qu'est l'espace virtuel, quels sont les principaux lieux de conflits ? Quels sont les groupes les plus actifs, les plus prépondérants ? Ceux qui pèsent sur l'avenir du réseau ?

    Aujourd'hui, la propriété intellectuelle est l'une des principales frontières, entre d'une part les marchands qui voudraient qu'elle régente tous les échanges en ligne, et les colons du Net qui préféreraient agrandir le domaine public et accroître sans cesse la liberté de communication et d'expression. Dans ce conflit typique de tous ceux qui se déroulent sur le Net, le rôle d'une élite technicienne que je nomme le technopouvoir n'est pas négligeable. En effet, en l'absence d'un régulateur digne de ce nom dans le cyberespace, les "faiseurs", ceux qui construisent l'architecture du réseau au jour le jour, décident de l'issue des guerres…


    4. Outre la Chine, que vous citez dans votre ouvrage, quels sont les exemples les plus marquants de pays "ennemis" de l'internet - où se pratique la censure, où s'entrave à des degrés divers la liberté d'expression ?

    J'ai peur de commettre des erreurs en citant de mémoire des pays qui restreignent la liberté de circulation des idées via Internet ; mais sans surprise, il s'agit des pays qui se livrent déjà à la censure dans le monde physique. Le principe est le même. Mais les moyens sont parfois différents : pour contrôler l'expression en ligne, il suffit parfois de ne pas intervenir. Quand il faut payer dix fois votre salaire mensuel pour vous connecter, vous y réfléchissez à deux fois… Plus surprenant : avec Internet, les démocraties les plus sensibles à la liberté d'expression, telles que les Etats-Unis, la Grande Bretagne, la France, se découvrent des penchants liberticides maquillés en propagande de "lutte contre le cybercrime".

    Les lieux de la création dans le cyberspace

    5. Quelle place les artistes occupent-ils dans le cyberespace à l échelle géopolitique que vous utilisez dans votre ouvrage ? Quel rôle les artistes ont-ils à jouer dans l'espace informationnel des flux ?

    Les artistes sont des colons du Net dont le niveau d'intégration est d'autant plus élevé qu'ils contribuent à son édification en produisant ce que l'on nomme vulgairement des "contenus" (selon moi, le Réseau, ce ne sont pas des machines reliées : ce sont des hommes et leurs savoirs interconnectés). Brouiller les frontières comme le font eToy ou RTMark, accroissant ainsi les circulations tous azimuts, inonder le réseau d'informations (0 et 1) nouvelles qui reconfigurent à l'infini ce paysage mouvant, sont à mon avis les principaux apports des artistes au Net.

    6. La carte politique et économique de l'internet recoupe-t-elle la carte de la création artistique, audiovisuelle et multimédia ? Quels sont les territoires artistiques les plus innovants dans le cyberspace ?

    Je vous renvoie à plus spécialiste que moi sur cette question… On se reportera avec profit aux œuvres de Derrick de Kerckhoeve.

    7. L'art est reconnu pour être un très bon baromètre de la liberté d'expression. Sur le terrain juridique, y-a-t-il eu des cas de condamnation ou de censure d'œuvres artistiques dans l'univers du réseau ?

    Il y a eu plusieurs histoires de ce type. La plus célèbre, internationalement connue, est sans doute celle qui a opposé eToy, un collectif d'origine germanophone, à feu-eToys, géant américain de la distribution de jouets à l'époque des dotcoms. La grosse start-up a essayé de clouer le bec aux artistes en récupérant devant la justice américaine leur nom de domaine, qui " violait " leur droit à la marque (alors qu'ils existaient sur le Net avant eToys). Ces derniers, malins, ont répondu à la propagande par la propagande, à leur façon ravageuse et humoristique. L'image du vendeur de jouet en a été sérieusement écornée, son cours de Bourse avec. Et pour une fois, c'est l'entreprise qui a dû faire marche arrière ! Mais ça ne marche pas à tous les coups, et en général pas devant un juge (voir Jeboycottedanone.com…).

    8. Si vous aviez à dessiner une carte géopolitique de l'internet ? Une carte des territoires artistiques et culturelle à l'échelle de la planète ?

    C'est impossible. A part dire que la sphère anglophone est dominante, quoiqu'en voie de régression, on ne peut dessiner une carte du cyberespace. C'est un paysage en perpétuelle reconfiguration : la carte, c'est le paysage ; le pas que vous faites invente la route.

    Propos recueillis par mail par Arnaud Jacob
    septembre 2002

    A voir :
    Le site de Solveig Godeluck

     

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