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Un milliard d'individus connectés
Selon une étude du Haut-Commissariat aux Réfugiés
citée dans l'ouvrage, la population du net comptera en 2005
un milliard d'individus connectés. Un milliard de happy few,
le chiffre semble exorbitant, au regard des statistiques d'internautes
françaises et s'il on pense à la fracture numérique.
Mais le fait est : le chiffre est exorbitant, et il ne manque pas
d'attiser les convoitises des marchands et les appréhensions
des législateurs.
Un milliard, soit un sixième de la population mondiale,
aura en effet un accès au réseau et utilisera le net
dans ses différentes fonctionnalités : pour aller
chercher de l'information en ligne, télécharger toutes
sortes de contenus (logiciels, musique, documents de références,
études). Pour surtout correspondre, discuter, échanger
des messages via Mail, forum de discussion USENET, liste de diffusion,
chat et BBS, IRC. Pour publier, réagir en direct à
l'actualité, accéder aux sites de pages personnelles,
créer leur propre espace de diffusion (pages personnelles,
webblogs, médias alternatifs, site internet de labels, musique,
espace de création), développer leur projet, user
de leur liberté d'expression et de leur libre propension
à créer.
Un réseau citoyen
Avec
l'avènement du réseau mondial, unifié sur un
même protocole simple et ouvert (le protocole TCP/IP qui permet
l'acheminement par paquets a été adopté par
Arpanet en 1983, s'est imposé ensuite aux autres réseaux)
et utilisant un langage commun (le HTLM) les citoyens en réseau
sont en effet entrés dans l'âge de la géopolitique
individuelle : chaque citoyen est en mesure d'avoir non seulement
accès à une mine d'informations et de ressources,
mais il a également la possibilité de les faire fructifier,
de communiquer et d'échanger ces expériences. Toute
la question de l'internet, réseau d'émancipation de
la parole publique et de la liberté d'expression, est de
maintenir ce degré d'abondance et d'ouverture à l'abri
des opérateurs privés (groupes industriels et géants
de la communication et des services), de la volonté de contrôle
exercés par les Etats-Nations (particulièrement depuis
le 11 septembre et la guerre à la cybercriminalité),
et la prolifération des normes et des contraintes juridiques
: droits des marques, droit industriel, segmentation des accès.
En bref, le réseau ne serait pas loin de crouler sous l'hégémonie
de " l'espace informationnel des flux " et risquerait
à moyen terme la babélisation. Internet ne serait
plus un seul et unique réseau, mais un agrégat d'espaces
virtuels segmentés.
L'âge de la géopolitique individuelle
Selon la définition du géographe Yves Lacoste, directeur
de la revue Hérodote et principale animateur de cette jeune
discipline en France, la géopolitique a pour objet l'analyse
de " rivalités territoriales qui font l'objet de représentations
contradictoires ". Plutôt qu'un simple rapport de forces
inter-étatiques sur des questions de délimitation
géographique de territoires, la géopolitique inclut
dans son champ d'observation les représentations qui leurs
sont liées : les revendications, tout ce qui des mentalités,
des aspirations collectives, des comportements sociaux et des codes
culturels, pèse dans les choix stratégiques foncièrement
immatériels.
La thèse, étayée d'un passage en revue de
tous les questions d'actualité qui ont ébranlé
le cyberespace depuis les cinq dernières années (l'affaire
Yahoo, Napster, Altern.org) repose sur une idée géopolitique
simple : internet libère et exacerbe les questions de liberté
individuelle et de souveraineté collective telles qu'elles
s'expriment dans les grands conflits mondiaux. L'internet, à
travers les enjeux de pouvoir qui se manifeste dans son champ (en
ligne mais aussi bien dans les décisions politiques, économiques,
juridiques le concernant), est un parfait miroir des aspirations
et des choix de vie qui présideront aux destins de chacun
dans la société de l'information. En matière
de liberté, de droits fondamentaux, de citoyenneté,
mais également de contrôle, de surveillance, de souveraineté
nationale, le réseau mondial est un laboratoire où
se jouent symboliquement les choix éthique, juridique, et
politique du futur. Elle a un corollaire : toutes les entraves à
la liberté d'expression ayant émaillée la chronique
judiciaire et politique de l'internet ces dernières années
réfléchissent le monde tel que nous le vivront demain.
Le rôle des Etats depuis le 11 septembre
Pour ne s'attacher qu'aux régulateurs, c'est-à-dire
aux législateurs et aux politiques, le livre critique ainsi
une vison restrictive et répressive de la loi depuis le 11
septembre. Les Etats, relativement absents des enjeux de conquête
et de revendications des territoires virtuels, auraient profiter
de la focalisation sur le cybercriminalité pour réaffirmer
leur main-mise sur le cyberespace. Partant d'enjeux relevant de
la défense et de la souveraineté nationale, ils auraient
exploité le thème vague de la cybercriminalité
(des crimes et délits privés comme les vols de cartes
bleus, piratage informatique, jusqu'aux transmissions codées
impliquant des activités terroristes) pour faire voter des
mesures dépassant le cadre strict de ces prérogatives
fondamentales ; la peur du terrorisme international, usant de moyens
technologiques accessibles à tous comme le cryptage des données,
aurait conduit à qualifier et juger plus sévèrement
tout crime commis dans le champ des nouvelles technologies.
La nasse de la cybersurveillance
Juridiquement, il s'était déjà avéré
possible de poursuivre un hébergeur de pages personnelles
pour des contenus mis en ligne par un de ses clients. C'est l'affaire
Altern.org, en France. L'affaire qui a fait jurisprudence avait
été jugée dans le cadre de la loi relative
à la protection de la vie privée. Il s'agissait encore
d'un jugement émis dans le cadre général de
la Loi, fondée sur des droits et des devoirs communs à
tous les citoyens.
Mais les Etats membres de la Communauté européenne,
sous la pression du gouvernement Bush, ont adopté depuis
des lois qui diabolisaient Internet : le " Traité sur
le cybercrime " a été adopté en septembre
2001, sous l'égide du Conseil de l'Europe et a été
aussitôt ratifié par les Etats-Unis, le Japon, le Canada
et l'Afrique du Sud. En France, la loi " relative à
la sécurité quotidienne " a été
votée le 31 octobre 2001. Elle oblige notamment, entre autres
mesures concernant les obligations légales des constructeurs
de logiciels de cryptage, les fournisseurs d'accès à
conserver un an leurs données, contre les trois mois préconisés
par la Commission européenne. Aux Etats-Unis, le " USA
Patriot Act " a été adopté par Bush le
28 octobre. Là encore, les dispositions antiterroristes qu'il
comportent concernaient principalement le " cybercrime ".
Comme l'auteur le résume sans ambages : " Disons-le
clairement : le cybercrime est un prétexte des Etats pour
asseoir leur pouvoir sur le net, au détriment des marchands
et des colons. (
) Dans ce jeu dangereux, les Etats-Unis sont
en première ligne. Pionniers de la surveillance des réseaux,
ils cherchent à étendre leur maîtrise de l'information
sur d'autres continents, et forcent la main à des alliés
dont la vassalité ne laisse d'étonner. " (cf.
Solveig Godeluck, op. cité p. 146 et suivantes).
Outre ce sujet, il faudrait encore citer les chapitres qui reviennent
sur l'esprit des pères fondateurs, le choc des civilisations
américaines et européennes ou ceux encore qui traitent
des atteintes policières à la liberté d'expression.
A ce titre, l'analyse des enjeux de censure et de répression
en Chine est particulièrement convaincante ; la démonstration
concernant la mise en place du panopticon numérique chinois
seule suffit à la lecture de cet ouvrage. Mais pour finir,
nous reviendrons peut-être sur une note plus optimiste. Dans
cette guerre symbolique qui oppose colons, marchands et régulateurs,
demeure une lueur d'espoir. Cet indice, par exemple : très
prêt derrière les mastodontes AOL, MSN et Yahoo et
les sites de fournisseurs de logiciel (Microsoft, Netscape, Adobe),
les serveurs les plus connectés restent les hébergeurs
de pages personnelles : en terme de connectivité, c'est-à-dire
du nombre de liens qui pointent vers un site, les pages Geocities
et Members.aol.com devancent par exemple le libraire américain
Amazon.com. Les colons, c'est-à-dire cet ensemble de communautés
virtuelles, de chercheurs, de citoyens, d'entrepreneurs, et d'internautes
qui donnent vie et sens au net, sont loin d'avoir dit leur dernier
mot.
La Géopolitique d'Internet
Solveig Godeluck, Editions La Découverte, septembre 2002.
Site web : http://www.lageopolitiquedinternet.com
Editions La Découverte : http://www.editionsladecouverte.fr
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