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A
tous points de vue, les années 1990 ont constitué
pour les pays d’Europe centrale une décennie de transition.
Le regard de trois personnes impliquées dans le net-art en
Pologne.
Fluctuat (question posée à nos trois interlocuteurs)
: Les années 1990 marquent à la fois le retour à
la liberté d’expression et l’apparition de l’Internet
en Pologne. Comment les Polonais se sont-ils saisi de ce nouveau
média ? [English
version]
Martha Van der Haagen
Webdesigner, webmaster du Centre d’art contemporain (CCA)
de Varsovie (http://csw.art.pl),
organisatrice des premiers “ Ateliers Internet ” du
CCA en 1996.
“ Officiellement, l’Internet a commencé en Pologne
à l’été 1991 mais, dès 1990, les
universités polonaises étaient connectées au
réseau européen EARN/BITNET. De nombreux chercheurs
polonais qui collaboraient avec des universités allemandes,
danoises ou suisses, y avaient ouvert des comptes mail auxquels
ils pouvaient accéder depuis la Pologne via un appel téléphonique
international. A l’été 1989, au moment des “
tables rondes ” inaugurant la transition démocratique,
un groupe de physiciens de l’université de Varsovie
s’est mis à publier un bulletin indépendant
au titre ironique, Donosy (“ Désinformation
”). Donosy éditait des petits reportages assez cinglant
sur les changements économiques et politiques en cours. Le
journal s’adressait à la diaspora polonaise et aux
scientifiques en mission à l’étranger. Au bout
de quelques semaines, il comptait déjà 1600 abonnés.
Très vite, il a été disponible sur le web :
http://www.fuw.edu.pl/donosy/
A ma connaissance, peu d’artistes ont utilisé l’Internet
comme support avant l’apparition du logiciel Mosaic qui, dès
1993, a permis de mêler textes et images sur une webpage.
Le CCA de Varsovie a été la première institution
culturelle polonaise à créer son site, en février
1995. Puis est apparue DDG, la première galerie numérique
d’art contemporain. C’était une époque
un peu folle où les artistes et les scientifiques apprenaient
ensemble à découvrir les possibilités de ce
nouveau média.
Le résultat le plus intéressant a probablement été
atteint par le CUKT (“ Agence centrale culturelle et technologique
”). Piotr Wyrzykowski et quelques artistes polonais y ont
mené des projets ambitieux. Le plus beau d’entre eux
a été leur participation à l’élection
présidentielle de l’an 2000 [où l’ancien
communiste Aleksander Kwanewski a été réélu,
NDLR], par l’intermédiaire de la candidate virtuelle
Wiktoria Cukt. Les militants pouvaient proposer des slogans en ligne
sur le site de la candidate, et répondre en son nom aux questions
de la presse : http://cukt.art.pl/wiktoria
”
Tomek Dubialawicz
25 ans, net-artiste (http://w3crew.art.pl)
“ Je ne suis pas un pionnier, je n’ai découvert
le Net qu’assez tard, en 1998, et je ne sais pas ce que les
Polonais en ont fait auparavant. Quand j’ai commencé,
je rêvais de travailler online, ce qui apparaît normal
aujourd’hui, mais c’était proprement inimaginable
en Pologne il y a cinq ans. Désormais, de nombreux jeunes
Polonais sont devenus webdesigners et, en comparaison de la moyenne
de leurs compatriotes, ils gagnent beaucoup d’argent grâce
au Net.
Au début, je chattais sur l’IRC, je surfais sur les
sites porno, j’écrivais des mails… bref, la panoplie
classique de tout débutant sur le Net. Je regardais tout
ce que je pouvais trouver en matière de net-art, galeries
ou artistes, anamorphoses numériques du corps, peinture,
dessin, graffiti. A un moment, je me suis demandé pourquoi
on montrait tout ça sur le web, au lieu de suivre l’exemple
du site www.jodi.org
: présenter des œuvres qui ont été inventées
pour le web et qui ne peuvent exister qu’à travers
lui.
Je crois qu’en Pologne, nous avons encore du mal à
agir ainsi. A jouer avec le web, avec tous ses protocoles, ses liens,
les surprises qu’il permet. Parfois, j’ai l’impression
que nous regardons trop ce qui se fait ailleurs, alors que nous
avons pourtant un fort potentiel ici. Et nous finissons par produire
des copies de copies de copies… C’est dommage, non ?
”
Lukas Gorczyca
30 ans, directeur-fondateur du webzine http://raster.art.pl
“ Je ne pense pas qu’il y ait vraiment un lien direct
entre les deux phénomènes, la liberté d’expression
et le Net. La génération des luttes politiques en
Pologne est bien plus âgée que celle des jeunes gens
qui se sont saisi du web dans les années 1990. Pour ces derniers,
la plus grosse difficulté fut de monter des projets ambitieux
sur le Net, car très peu d’argent a été
investi dans ce domaine.
Quand nous avons lancé la version Internet de Raster
il y a environ deux ans, nous avons été en partie
financés par AMS, une société polonaise qui
possède 90 % des panneaux d’affichage publicitaire
de Varsovie. AMS était alors un mécène pour
l’art contemporain en général en Pologne. Mais
leur politique est maintenant remise en cause, car le directeur
a changé : la société appartient désormais
à un géant américain des médias qui
détient notamment Gazeta Wyborcza, le principal
quotidien polonais. C’est pourquoi nous essayons maintenant
d’obtenir de l’argent auprès d’institutions
publiques, par exemple le Fonds de Visegrad, situé à
Bratislava. Celui-ci distribue chaque année une somme de
30 000 euros à des projets culturels ou d’éducation,
au nom des quatre gouvernements liés par le ’’Pacte
de Visegrad’’ : Pologne, République tchèque,
Slovaquie et Hongrie ”.
[English version]
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