|
Ce n’est pas un hasard si de nombreuses œuvres fondatrices
du Net.Art (terme employé la première fois en 1995
par l’artiste slovène Vuk
Cosic) apparaissent au début des années 90 dans
les pays de l’ex-bloc de l’Est. En cette fin de millénaire,
de nombreux facteurs historiques, politiques, idéologiques,
technologiques, permettent à une poignée d’artistes
de forger un mouvement visant à briser le népotisme,
le matérialisme, la conformité des institutions artistiques.
Pour des plasticiens qui accédaient à une «
nouvelle liberté », le pouvoir absolu des galeries,
des musées et autres lieux de conservation de l’art
devait voler en éclats grâce aux possibilités
qu’offrait Internet. Au même titre que le matériau
brut, l’art devait avoir sa place dans le quotidien individuel
et/ou collectif, pour intégrer la vraie vie au travers d’une
nouvelle icône universelle : l’écran. Perçu
véritablement comme une terre promise, ce nouveau médium
devait provoquer la Glasnost de la création.
Internet, la voie du renouveau
Après
la chute du rideau de fer, les événements politiques
se précipitent à grande vitesse. La plupart des pays
de l’Europe de l’Est sortent de la domination soviétique
et entrent, de façon plus au moins sanglante, dans le «
monde libre ». Mais une fois l’euphorie de l’occidentalisation
passée, l’anarchie politique, les angoisses nationalistes,
les guerres, les crises sociales et économiques, les scandales
liés à une série de privatisations désordonnées
et radicales frappent inexorablement cette partie du monde. Dans
ce contexte difficile de reconstruction post-communiste, le développement
de l’art s’est alors figé. Qui plus est, la remise
en question des valeurs-mêmes de la création artistique
est apparue. Le modèle classique du mouvement avant-gardiste
où l'art se met lui-même en question fut présenté
comme obsolète et les repères modernistes en proie
à une tension existentielle. Le processus d’innovation
traversait une crise sans précédent depuis la fin
de la deuxième guerre mondiale. Internet, apparu à
cette même époque, se révélait en revanche
aux artistes comme un champ vierge d’expérimentations,
un espace ouvert à l’échange, un terrain de
recherche, et surtout une zone de renouvellement temporaire, éloignée
et de l’emprise communiste et des (futures) contraintes avilissantes
des lois de marché.
Connectivité pour tous
Le
philosophe-financier George Soros a contribué au développement
d’Internet et des nouveaux médias en Europe de l’Est.
Dès la chute du mur de Berlin, le Hongrois lance une vaste
politique de mécénat social et culturel. Dans un élan
philanthropique dans le domaine de l’aide internationale,
il met en oeuvre le concept poppérien de l’Open Society.
A l’aide de son réseau de fondations, il accompagne
la marche de ces pays vers la démocratie et le capitalisme
fonctionnel : «En pratique, une société ouverte
est caractérisée par un Etat de droit ; le respect
des droits de l’homme, des minorités et de leurs opinions;
des gouvernements démocratiquement élus; une économie
de marché, où les entreprises sont indépendantes
du gouvernement; et une société civile épanouie.»(1)
Le programme baptisé « Internet » qui voit le
jour en 1992 participe à la connectivité de très
nombreuses universités et centres artistiques. Grâce
aux initiatives de Soros, plusieurs laboratoires d'art contemporain
apparaissent : le C3
en Hongrie, le LABoratory
for New Media Art en République Tchèque, le Ljudmila
Ljubljana Digital Media Lab en Slovénie. Tout cela donne
une base solide à la création contemporaine et un
formidable développement des arts du Net. Face à l’immobilisme
des institutions, l’artiste de la « Deep
Europe » a désormais la possibilité d’ouvrir
son champ créatif au monde (du réseau) et peut ainsi
s’engouffrer dans l’ère de la communication globale.
Les fondements du Net.Art, l’art sans objet
Connectés au net, les individus ont à portée
de main une ressource inépuisable d’informations. A
la fois outil de compréhension et moyen de communication
et d’expression, Internet consacre la disparition de l’objet
comme but ultime de la production artistique. Les précurseurs
du Net.Art des pays de l’Est comme Vuk Cosic ou le Russe Alexei
Shulgin prennent très vite une position très critique
à l’égard du web. A partir du moment où
l’information est numérisée, sa forme finale
peut s’affranchir de son contenu au profit de sa mise en forme
et de la nature de son codage. Le médium devient à
la fois message et matière. Pendant que Cosic recycle, ré-agence
l’histoire de l’art en ASCII, Shulgin utilise les éléments
formels du langage HTML pour créer une œuvre visuelle
mutine et provocante. L'œuvre est entièrement réflexive,
le contenant est le contenu, la forme est le fond, le signifiant
est le signifié et réciproquement, parfaite tautologie..
Diversités culturelles et évolution des individualités
Il
va sans dire que la production liée aux nouveaux médias
des pays d’Europe Centrale n'est absolument pas homogène
et varie d'un pays à l'autre. L’évolution des
arts du net dans cette zone géographique ne peut être
pleinement perçue sans une compréhension de l’histoire
culturelle de chaque pays. A titre d’exemple, les tendances
visuelles des arts du net ont pu connaître un essor considérable
en Pologne, dans l’ex-Yougoslavie et en Hongrie grâce
à une politique à la fois officielle et officieuse
rémanente de la forte influence du cinéma expérimental.
A contrario, l’ex-Tchécoslovaquie et la Bulgarie, n’ayant
pas connus pareil développement du film de recherche, se
retrouvent inévitablement à la traîne sur ce
terrain graphique. Presque quinze ans après l’ouverture
du rideau de fer, les politiques culturelles de l’ancien bloc
ne sont plus du tout au même niveau. Les futurs développements/évolutions
des arts du net dépendront ainsi des traditions artistiques
locales, mais encore du progrès technologique, de l'appui
accordé par les agences non gouvernementales comme la Fondation
Daniel Langlois ou l'organisation V2 de Rotterdam, des aides
d'Etat, d’une stabilité économique et d’une
conjoncture favorable et, surtout, de la synergie des groupes et
des communautés.
(1) défini dans le rapport annuel de l’organisation.
|