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Depuis
1998, l’Argentine Luciana Sario dirige la revue online d’art
contemporain Bistart.com.
Un panorama sélectif de l’actualité artistique
mondiale, édité à San Francisco (Etats-Unis),
par un groupe d’artistes et de critiques argentins qui ont choisi
de s’exprimer sur l’Internet. Au cours d’un entretien, Luciana
Sario explique ce que le réseau a changé dans
la culture latine ces dernières années.
Fluctuat.net : Bistart.com est animée
par trois Argentins – un journaliste, une artiste et un curator
- mais son siège est à San Francisco (Etats-Unis).
N’était-il pas possible de réaliser ce travail
online de recension et de critique d’art contemporain à
travers le monde depuis Buenos Aires ?
Si. La revue pourrait être éditée dans n’importe
quel lieu de la planète, puisqu’elle ne revendique aucune
identité géographique ou régionale. De
fait, ses collaborateurs sont des critiques, journalistes, artistes,
webdesigners, etc., qui viennent du monde entier : Joe Gurkoff
est américain, Laura Regil mexicaine, Agustina Fernandez
argentine… Le plus important, dans ce projet, c’est sa philosophie
et sa finalité éditoriale. Etre une revue d’art
contemporain international suppose d’être confronté
à une variété immense d’expositions, d’artistes,
d’événements et d’informations. Dès lors,
le choix des thèmes à traiter est essentiel.
J’ai fondé Bistart.com en 1998 à San Francisco.
Je suis argentine, mais j’habite cette ville depuis six ans.
Ces derniers temps, je vis entre San Francisco et Buenos Aires,
ce qui m’a amené à me constituer également
une base dans la capitale argentine. Celle-ci a surgi non seulement
pour des raisons de commodité, mais également
par nécessité d’interagir plus facilement avec
la communauté artistique locale, qui se développe
actuellement à une vitesse impressionnante. L’idéal
serait de pouvoir créer ce type de centres d’observation
dans différentes parties du monde. D’une certaine manière,
c’est ce que nous sommes en train de réaliser puisque
nous avons des correspondants dans toutes les grandes régions
où nous sommes en ligne, mais il serait intéressant
que BistArt arrive à s’étendre y compris physiquement,
afin d’initier des projets offline.
Dans une interview accordée à
la revue espagnole online Bitniks, tu as estimé que “cette
possibilité qu’apporte l’Internet de trouver et de diffuser
est la clé de la création d’une nouvelle culture
latine”. Qu’appelles-tu “nouvelle culture latine” et quelles
sont ses différentes formes actuelles online et offline
?
Cette interview a été publiée en 2000,
et depuis j’ai déjà eu l’occasion de préciser
que... En fait, on ne peut pas vraiment parler d’une nouvelle
culture latine, mais on peut dire que grâce entre autres
à l’Internet, on assiste à une revalorisation
et à une plus grande diffusion de tout ce qui a à
voir avec le monde latin. Et je crois qu’actuellement cette
tendance se poursuit, qu’il s’agisse de la musique, de la mode,
du cinéma ou de l’art en général. Aujourd’hui
je peux me trouver en Thaïlande, à Paris ou à
Atlanta et je peux écouter à la radio ou regarder
sur le canal MTV local la Colombienne Shakira ou le Portoricain
Ricky Martin ; je peux me trouver en Angleterre ou à
New York et assister aux spectacles de De la guarda.
En ce qui concerne l’art en particulier, des plasticiens très
intéressants ont émergé ces dernières
années, comme le Cubain Kcho, qui réalise des
installations très symboliques en faisant référence
à l’émigration. Kcho a exposé dans divers
centres d’art et musées, dont le MOCA de Los Angeles,
le Palacio de Cristal et le Reina Sofia de Madrid ou la Galerie
Nationale du Jeu de Paume à Paris.
Aux Etats-Unis, plusieurs musées et centres d’art se
sont lancés dans des relations fécondes avec la
culture latine. Par exemple, le San Francisco Art Institute
a développé un programme d’échanges avec
Cuba, à partir de résidences d’artistes cubains
à San Francisco et vice versa. C’est ainsi que le public
californien a pu découvrir le collectif cubain Los Carpinteros.
A la fin de l’an 2000, le Museum of Contemporary Art de San
Diego (Californie) a organisé, grâce aux curators
Elizabeth Armstrong et Victor Zamudio-Taylor une exposition
qui a réussi à réunir un panorama assez
intéressant de ce que pourrait être l’art latino-américain
aujourd’hui. Cette exposition, intitulée “Ultra Barroque
Aspects of Post Latin American Art”, a voyagé toute
l’année 2002 dans divers musées des Etats-Unis,
véhiculant des œuvres d’artistes comme Miguel Calderón,
Adriana Varejão, Ruben Ortiz Torres, Yishai Jusidman
ou Lia Menna Barreto.
Par ailleurs, dans les vingt dernières années,
c’est la ville de Miami qui est devenu le centre névralgique
d’exposition de la culture latine. Cette cité est la
porte d’entrée des Etats-Unis, la Mecque des collectionneurs
latins, une ville de transition ouverte sur plusieurs frontières,
où circulent de nombreuses langues. Récemment,
la très réputée biennale Art Basel a d’ailleurs
choisi Miami pour accueillir la version américaine de
l’événement. Art Basel Miami, inauguré
en novembre 2002, a aussi permis, d’une certaine manière,
de diffuser tout ce qui a trait à la culture latine.
Dans les années 1960 et 1970,
l’Amérique latine a donné naissance à une
génération d’écrivains et d’artistes mondialement
reconnus, qui étaient très engagés politiquement
dans des luttes de gauche. Aujourd’hui, après la fin
des utopies marxistes, les artistes argentins et urugayens continuent-ils
de s’exprimer politiquement ? Si oui, sous quelle forme et avec
quels médias ?
En Argentine, il y a aujourd’hui un débat qui oppose
l’art “light” à l’art “plus engagé”. Toute la
génération qui est apparue dans les années
1990 a été plus ou moins taxée d’“artistes
light ” car elle créait des œuvres qui, soi-disant, n’avait
aucun lien avec les idéaux politiques ou les situations
sociales. Cette tendance se poursuit actuellement, de nombreux
artistes optent pour le parti pris de réaliser un art
qui n’est pas lié à la réalité socio-politique.
C’est pourquoi, outre le fait que les utopies ne sont plus guère
porteuses, l’art latino-américain semble aujourd’hui
hésiter entre la voie de l’art “formaliste” et celle
de l’art “engagé”. Car en fait, il est tout de même
difficile de s’abstraire complètement de la situation
socio-politique dans une région qui a toujours connu
des luttes et qui traverse aujourd’hui une des crises économiques,
politiques et sociales les plus aiguës de son histoire.
Cette année, plusieurs artistes et expositions ont abordé
ces thèmes avec une bonne dose de subtilité et
d’ironie. Par exemple, Tomas Espinosa fait référence,
dans son œuvre 26 de Junio del 2002/Los fusilados,
à l’horreur que les Argentins ont dû supporter
ces derniers mois. Le tableau a été peint à
la poudre, et non à la peinture, il représente
une scène de violence relatée dans un journal
de Buenos Aires en juin 2002. Une autre artiste, Fabiana Barreda,
est l’auteur de la Casa Rosada, reproduction en sucre
de la résidence présidentielle, qui met en évidence
la fragilité du système politique argentin.
Les musées jouent également un rôle prépondérant
dans la diffusion de ces nouvelles tendances. Le MALBA, Musée
latino-américain de Buenos Aires, consacre toute une
partie de sa programmation à des expositions liées
à la réalité présente. De son côté,
la fondation Proa (www.proa.org)
a organisé au début de l’année 2003 une
exposition collective “Ansia y Devoción” (“Angoisse et
Dévotion”), qui se donnait pour objet d’analyser la réponse
artistique que l’Argentine a donné à la crise
qui a éclaté en décembre 2001. Les propositions
accueillies explorent les champs politique, social, économique
ou culturel contemporain, dans une tentative de réfléchir
sur la réalité argentine actuelle, en dépassant
les contraintes et les limites temporelles, en bousculant les
disciplines et les esthétiques, en plongeant dans l’histoire,
dans les mythes et dans la mémoire collective.
Lire la revue BistArt : www.bistart.com
Propos recueillis par mail et
traduits par Benjamin Bibas
lire aussi les interviews :
- net.art : Brian MacKern (Uruguay)
- net.art : Gabriela Golder (Argentine)
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