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    Interview : Brian MacKern, net.artiste uruguayen :
    “Le net.art existe en Amérique latine, mais personne ne le comprend”


    Depuis plus de trois ans, le net.artiste uruguayen Brian McKern anime le site netart_latino “database” (http://netart.org.uy/latino/) : un portail richissime en forme de cartographie du net.art latino-américain, incluant des œuvres, des adresses mails et des liens vers d’autres sites partenaires, ainsi qu’une réflexion en ligne un brin exacerbée et satirique sur les conditions économiques défavorables dans lesquelles se trouvent actuellement les net.artistes latino-américains. Le site est essentiellement en espagnol, mais il comprend aussi des pages en anglais, portugais, etc. Entretien.

    Fluctuat.net : A la fin des années 1990, tu as traduit les pionniers du web (Alexei Shulgin, JODI, Vuk Cosic...) en espagnol. Quel impact a eu ce travail en Argentine et en Uruguay ?

    Dans ces pays en particulier, je ne sais pas. D’après les logins recensés sur le site, les internautes qui viennent du Mexique, de Colombie, du Brésil ou d’Espagne sont plus nombreux que ceux qui viennent d’Uruguay (mon pays, qui est pourtant un des premiers en Amérique latine à avoir mis en œuvre l’accès public à l’Internet).

    Au fil des années, je suis arrivé à la conclusion que l’histoire des pionniers est mieux comprise lorsqu’on la lit de manière anecdotique. Comment comprendre “goodtimes” ou “OSS” de JODI sans tenir compte du moment où la pièce est apparue, sans mesurer temporellement le contexte technologique dans lequel elle a pris place, et sans retrouver l’approximation un peu naïve de l’utilisateur et de l’artiste eu égard à la technologie des réseaux à cette époque ? D’après mon expérience, les questions et les interrogations surgissent davantage quand on va chercher l’information en direct, sous forme de dialogue, que lorsqu’on navigue sur le réseau. Pour autant, je crois qu’il est nécessaire d’établir des paramètres historiques. Surtout en ce moment, où on assiste à une reconfiguration des pratiques du networking et notamment des travaux sur l’Internet.

    Réinventer la roue ? Les grands portails “sérieux” de net.art (“sérieux” au sens où ils reçoivent des fonds importants afin d’entretenir – pour nous – leur colossale infrastructure) nous ont diffusé de la publicité et des informations sur des sites qui explorent un style de création qui a déjà été exploré, exactement sur le même mode, il y a cinq ou six ans. Sans aucun type de référence historique, isolés, en “loop temporal” - “egotripper”... Ce n’est pas une spirale (progressive/régressive, peu importe, mais dynamique), mais un cercle vicieux... Comme s’il s’agissait d’une toute nouvelle nouveauté... On peut pêcher par manque de tout ce qu’on veut ces temps-ci.
    Mais pas par ignorance...

    En novembre 2000, dans un entretien avec la revue online Bistart.com, tu as déclaré : “ sous ces latitudes, le net.art est tout simplement ignoré, il n’existe pas ”. Deux ans et demi après, dirais-tu toujours la même chose ? Ou quelque chose a-t-il changé ?

    Je dirais que le net.art existe en Amérique latine, mais qu’il n’y est pas du tout compris. Autrement dit, c’est comme s’il continuait à ne pas exister… Les modes parviennent assez tard jusqu’à ces latitudes, et on le reproduit souvent avec très peu de sens critique. Dans une certaine mesure, nous avons sacrifié à la touche “glamour” de notre temps, toute exposition qui se prétend un brin “hype” où “à la page” présente systématiquement un élément “digital”, “web” ou “cd”. Sans réflexion.
    Et après tout, cela nous sert, parce que cela nous donne la possibilité de rencontrer personnellement d’autres créateurs, et aussi de lever des budgets (quoique bien maigres) à cette fin, c’est donc toujours une occasion pour que quelque chose ou quelqu’un arrive à se faufiler entre les “cases institutionnelles” : une occasion pour que survienne une vision neuve, une démarche de curator plus créative ou appropriée.
    Un exemple ? Arcangel Constantini (Mexique) et son projet cyberlounge au musée Rufino Tamayo (Mexico). Un autre exemple d’intelligence, d’humilité et de “sympathie” (au sens d’interlink empathique) ? Graciela Taquini (Argentine), qui génère, ou qui du moins essaie de générer des liens web entre artistes, producteurs, musiciens, intellectuels, etc. Un nœud liant/multiplicateur en quelque sorte.

    Tu as dit quelque part qu’“il y a des zones du cyberespace qui transcendent les zones ’’réelles’’ d’où les artistes sont originaires”. Quelle est ta zone ? A-t-elle quelque chose à avoir avec ton activité originale, la musique (tu es bassiste de formation) ?

    Je ne sais pas quelle est ma zone... Cela dépend beaucoup du moment sensible ou créatif que je suis en train de traverser. Les zones auxquelles je me réfère ne sont pas déterminées par des techniques d’approximation sensible (i.e. musique = bassiste, multimédia = numérique, net.art = design-programmation-réflexion en flowcharts-web), mais ce sont des espèces de “couches dynamiques de contact sensible”.
    Parfois, je suis musicien. Parfois, je suis programmateur. Parfois, je suis “hacker-artiste” (au sens où je cherche à subvertir une “navigation telle qu’attendue par l’utilisateur” en une réflexion à ce sujet) : un environnement sonore attendu se convertit alors en improvisation de free-jazz. Mais peut-être n’est-ce là qu’une subversion de l’interface d’écoute ?
    Parfois, je suis designer d’interfaces. Parfois, je ne suis rien de moins (ni de plus) qu’un “feedbacker” ou qu’un passeur d’information (information qui ne m’est pas spécialement utile à titre personnel, mais que je transmets à des personnes qui en ont justement besoin de pour poursuivre leur “voyage”, comme s’il s’agissait d’un virus)… Souvent, je suis tout cela à la fois, mais de manière complètement “ dissimulée ” à l’intérieur d’un processus de travail en commun… Le grain de sable…
    Parfois, les zones sont déterminées par affinité avec d’autres artistes. Ou par la souffrance commune (voir >wartime<).
    Il y a des zones qui ont l’air de “grandfaloon” (vonnegut dixit - :-)). Par exemple : Le “low-tech” produit en Europe est-il similaire au “ low-tech ” produit en Amérique latine ? A priori, ce sont les mêmes, mais je crois que les uns “travaillent” à partir du manque, tandis que les autres “élaborent” à partir de la sursaturation. Est-ce bien la même chose ?
    Parfois, mon travail coïncide avec des zones géographiques, et souvent ce n’est pas le cas. Il y a des zones “ géographiques ”, il y a des zones “ chamaniques ”, il y a des zones “ cybergéographiques ” (seules changent les lois qui les définissent, et non l’idée de “ zone sensible ”). Cela n’a pas beaucoup d’importance.
    Même si je pense, également, que la netart_latino “database” pourrait servir pour qu’à tout moment on puisse noter ou distinguer des similarités ou des différences de mode de pensée en fonction de la zone et de la géographie.
    Actuellement, je ne suis pas vraiment en mesure de le savoir.
    Tout ce qui me semble apparaître clairement aujourd’hui, c’est qu’il y a moins de net.artistes dans les pays les plus pauvres...… et que l’Amérique latine est plutôt à la mode.

    Propos recueillis par mail et traduits par Benjamin Bibas


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