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    “Les sites islamistes sont une vitrine d’exposition,
    non de prédication”
    Entretien avec Olivier Roy



    Olivier ROY, politologue, est l’auteur de nombreux ouvrages consacrés à l’islam contemporain. Dans son dernier livre, L’islam mondialisé (Le Seuil, 2002), il analyse l’usage que font divers groupes dits “islamistes”(1) des nouvelles technologies et de l’Internet. Dans un entretien, il explique que cet usage diverge très largement selon l’ancrage géographique des mouvements islamistes : regroupement en Occident de militants originaires de pays musulmans (Maghreb, Asie centrale…) ; ou partis politiques installés dans le monde musulman, tel le Front islamique de salut (FIS) algérien.


    Fluctuat.net : Dans votre dernier ouvrage, vous abordez le phénomène de la réislamisation en Occident de jeunes originaires de sociétés musulmanes, en mal d’identité. A ce sujet, vous parlez d’un “islam sur l’Internet”, qui “n’est plus incarné dans une société”, avant de noter : “ce n’est pas par hasard que les informaticiens sont si nombreux dans ces réseaux”. Pouvez-vous préciser ?
    Olivier Roy : Je remarque d’abord que quand vous êtes informaticien, vous échappez au délit de faciès. D’abord parce que les sociétés occidentales recherchent aujourd’hui des informaticiens, quelle que soit leur origine. Ensuite parce que vous parlez anglais. Enfin et surtout, parce que vous êtes peu en contact avec le client. Dans les banques en ligne françaises, on compte ainsi beaucoup plus d’employés d’origine maghrébine que dans les banques classiques. L’Internet “ déracialise ”, et c’est peut-être là une de ses plus grandes vertus.
    Je constate ensuite que presque tous les sites néofondamentalistes sont tenus par des personnes ou des groupes installés en Occident, notamment au Royaume-Uni ou aux Etats-Unis. Les sites www.azzam.org, www.khilafah.org ou www.hizb-ut-tahrir.org, tous basés à Londres, sont ainsi des sites d’inspiration salafiste(2), animés entre autres par des Algériens ayant quitté leur pays. Leurs sympathisants sont des exilés, ils ne se considèrent pas d’une appartenance nationale mais se placent d’emblée dans une perspective transnationale. Politiquement, la plupart de ces groupes se projettent dans une oumma universelle. Il s’agit là d’un espace imaginaire où ne peut se développer qu’un programme fantasmatique. Du coup, ces mouvements parviennent à esquiver la question concrète de l’exercice du pouvoir dans une société réelle. Leurs préoccupations se situent à mille lieues de celles de l’AKP (Parti de la justice et du développement), le parti d’inspiration islamiste qui vient de remporter les élections législatives en Turquie.

    En Algérie ou ailleurs, l’Internet est-il devenu un outil de prédication ?
    Non, pas vraiment. Les sites islamistes sont plutôt une vitrine d’exposition, de communication. Ils diffusent une sorte de vulgate néofondamentaliste extrêmement simplifiée, qui se réduit souvent à une série pléthorique et répétitive de commandements sur la vie concrète. Le site www.fatwa.com peut ainsi se lire comme une sorte de livre de recettes pour un musulman vivant dans une société non majoritairement musulmane. Il affirme ce qu’il faut faire ou ne pas faire : porter le voile pour les femmes, aller chercher ou non son enfant à l’école au moment de la prière, saisir de la main droite ou gauche sa carte de crédit… Le prêche, quant à lui, est plutôt réservé aux K7 vidéo ou audio.

    Sur la page d’accueil du site francophone du Front islamique du salut (www.ccfis.org), on peut lire, au sujet du troisième congrès du parti tenu en août 2002 : “Ce congrès, qui se tient en dehors du pays, à cause de la répression qui cible le parti en Algérie, (…) s’est caractérisé par une large participation en ligne, à travers un forum électronique de militants de l’intérieur et de l’extérieur qui n’ont pas pu se déplacer pour l’événement”. En Algérie et ailleurs, l’Internet constitue-t-il un mode de communication pour des mouvements islamistes entrés en clandestinité ?
    Le cas du FIS est totalement différent des exemples évoqués plus haut. Car le FIS est un parti politique, qui se place dans la perspective d’un projet de société : celui de changer le visage de l’Algérie contemporaine. Dès lors, pour ses militants, l’Internet n’est plus qu’un simple moyen technique de communication. Si le parti est interdit, comme l’est le FIS depuis 1992, l’Internet permet de communiquer sans être pisté, il remplace la rencontre physique ou le téléphone, c’est tout. Cela n’a rien à voir avec les exemples précédents, où l’Internet modifie la vision que les militants ont de la politique et la relation qu’ils entretiennent avec elle. Le FIS, lui, continue de se placer dans une perspective territoriale.

    En Occident, les cybercafés sont souvent utilisés par les communautés immigrées. A votre avis, les communications électroniques peuvent-elles être le vecteur d’une réislamisation dans les pays d’origine, passant par des jeunes eux-mêmes réislamisés en Occident ?
    Non, je ne crois pas. Une fois de plus, la réislamisation dans les pays musulmans est liée au territoire. Par exemple, les partis islamistes arrivent à s’implanter dans telle ville, dans tel quartier, en proposant des solutions concrètes aux problèmes des gens, en leur fournissant notamment des services sociaux là où l’Etat a souvent failli. Pour les jeunes des pays musulmans, cette réislamisation a un sens politique : elle est facteur d’ancrage dans le pays.
    En revanche, il est vrai que l’Internet fait circuler des idées. Les sites islamistes conçus en Europe peuvent donc être un vecteur de diffusion, y compris dans le monde musulman, d’un islam très appauvri, presque caricatural et surtout faux, niant la complexité de cette religion. Bien sûr, une telle vision est très loin de répondre aux préoccupations concrètes des populations des pays musulmans. Mais les idées fausses sont toujours dangereuses quand elles se mettent à faire du chemin…

    Propos recueillis par Benjamin Bibas

    (1) On appelle “islamistes” des mouvements ou partis politiques visant l’avènement d’une société régie par un Etat islamique, fondé sur la Loi coranique – la charia (définition du sociologue marocain Mohamed Telhine).
    (2) Le salafisme est une doctrine fondée sur l’imitation littérale du comportement du Prophète et des deux générations qui lui ont succédé.
    [photo : copyright Jane Scherr]

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