| En 1836, Georg Büchner,
vingt-trois ans, réfugié à Salzbourg pour raisons politiques, docteur en philosophie et
en médecine, débute la rédaction de Woyzeck, sur la trame d'un fait divers.
Quelques mois plus tard, il meurt, emporté par le typhus et laisse ce chef-d'oeuvre
inachevé, chef-d'oeuvre peut-être parce qu'inachevé. Woyzeck est la pièce la plus jouée du XXè siècle. Elle a
intrigué et interroge encore les plus grands metteurs en scène. André Engel la monte
comme un film, un succédané de tableaux qui creusent l'écran noir du théâtre en
autant de gouffres vertigineux et livrent derrière chaque diaphragme l'amère existence
d'un pauvre bougre, passée au scalpel.
Pris dans l'ombilic de la vie urbaine, la cité de la
corruption, Woyzeck, magnifiquement interprété par Pascal Bongard, Woyzeck le maudit,
court "comme un rasoir ouvert" sur le monde. Woyzeck, un nom qui claque comme un
coup de fouet et flagelle celui qui le porte : celui a qui on ne dit jamais
"tu", mais "Il". Etre esseulé, banni des valeurs humaines, la
souffrance, le désir, la vertu, refoulé du côté du biologique, du cas, de l'animal,
seules lui parlent encore les voix grouillantes de la terre et les signes enflammés du
ciel :
"Crève, crève,
crève-la!"
La mise en scène d'André Engel, très cinématographique,
fragmente l'espace en cellules multiples, toutes constitutives d'un labyrinthe virtuel, à
l'image de l'aliénation qui occupe l'âme malade de Woyzeck. L'oeil du spectateur est
perdu, malmené, quêtant en permanence le nouvel angle qui sollicitera une nouvelle mise
au point. Et c'est tour à tour l'éblouissement et l'horreur d'une vision à la Francis
Bacon qui frappe le regard, ou l'étourdissement d'une perspective à la Escher : Woyzeck
nu, plaqué contre le mur d'une pièce trop basse de plafond et soumis au sadisme d'un
médecin qui l'astreint à remuer les oreilles, Woyzeck vautré dans le carcan d'une cage
d'escalier et se gavant de pois chiche pour assouvir les manies expérimentales du même
médecin. On songe aussi à la figure avachie de Jean-Pierre Malo, remarquable dans le
rôle du capitaine, qui, du fond de son fauteuil se lamente sur l'excitation des hommes,
tout en mangeant des "Schamalow".
Enfin, le dispositif scénographique, en privilégiant les
séquences, paraît créé aux seules fins de servir au mieux l'esthétique du fragment,
si caractéristique de la pièce. En effet, point de progression réglée dans l'écriture
dramatique de Büchner : la seule ligne continue, c'est le personnage Woyzeck, qui va se
planter tout droit dans la mort. C'est pourquoi, la scène finale du crime
passionnel livre enfin un plateau de théâtre élargi au maximum : le bourreau s'est
transfiguré en victime. Finis les plans serrés, les angles borgnes, les postures
d'observateurs surprenant la sordide vie des malheureux. Woyzeck s'enfonce sous nos yeux
dans les marécages et disparaît dans le sol meuble du théâtre. Devant nous la
perspective s'est élargie : au loin, c'est la cité des H.L.M et devant, cette mort
engloutie qui qui se fait l'écho dde l'humanité tout entière.
Virginie LACHAISE |