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Woyzeck
de Georg Büchner

Théâtre de Genevilliers, 41, avenue Grésillons. 92230 Genevilliers
du 13 novembre au 19 décembre

Mise en scène : André Engel
Dramaturgie : Dominique Muller
Musique : Etienne Perruchon
Décor : Nicky Rieti
Avec : Pascal Bongard, Louis-Do de Lencquesaing, Luc-Antoine Diquero, Sylvie Ferro, Gilles Gaston-Dreyfus, Gilles Kneusé, Jean Liermier, Jean-Pierre Malo, Serge Merlin, Nathalie Richard.
woyzeck.jpg (12737 octets)
En 1836, Georg Büchner, vingt-trois ans, réfugié à Salzbourg pour raisons politiques, docteur en philosophie et en médecine, débute la rédaction de Woyzeck, sur la trame d'un fait divers. Quelques mois plus tard, il meurt, emporté par le typhus et laisse ce chef-d'oeuvre inachevé, chef-d'oeuvre peut-être parce qu'inachevé.

Woyzeck est la pièce la plus jouée du XXè siècle. Elle a intrigué et interroge encore les plus grands metteurs en scène. André Engel la monte comme un film, un succédané de tableaux qui creusent l'écran noir du théâtre en autant de gouffres vertigineux et livrent derrière chaque diaphragme l'amère existence d'un pauvre bougre, passée au scalpel.

Pris dans l'ombilic de la vie urbaine, la cité de la corruption, Woyzeck, magnifiquement interprété par Pascal Bongard, Woyzeck le maudit, court "comme un rasoir ouvert" sur le monde. Woyzeck, un nom qui claque comme un coup de fouet et flagelle celui qui le porte : celui a qui on ne dit jamais "tu", mais "Il". Etre esseulé, banni des valeurs humaines, la souffrance, le désir, la vertu, refoulé du côté du biologique, du cas, de l'animal, seules lui parlent encore les voix grouillantes de la terre et les signes enflammés du ciel :

"Crève, crève, crève-la!"

La mise en scène d'André Engel, très cinématographique, fragmente l'espace en cellules multiples, toutes constitutives d'un labyrinthe virtuel, à l'image de l'aliénation qui occupe l'âme malade de Woyzeck. L'oeil du spectateur est perdu, malmené, quêtant en permanence le nouvel angle qui sollicitera une nouvelle mise au point. Et c'est tour à tour l'éblouissement et l'horreur d'une vision à la Francis Bacon qui frappe le regard, ou l'étourdissement d'une perspective à la Escher : Woyzeck nu, plaqué contre le mur d'une pièce trop basse de plafond et soumis au sadisme d'un médecin qui l'astreint à remuer les oreilles, Woyzeck vautré dans le carcan d'une cage d'escalier et se gavant de pois chiche pour assouvir les manies expérimentales du même médecin. On songe aussi à la figure avachie de Jean-Pierre Malo, remarquable dans le rôle du capitaine, qui, du fond de son fauteuil se lamente sur l'excitation des hommes, tout en mangeant des "Schamalow".

Enfin, le dispositif scénographique, en privilégiant les séquences, paraît créé aux seules fins de servir au mieux l'esthétique du fragment, si caractéristique de la pièce. En effet, point de progression réglée dans l'écriture dramatique de Büchner : la seule ligne continue, c'est le personnage Woyzeck, qui va se planter tout droit dans la mort.  C'est pourquoi, la scène finale du crime passionnel livre enfin un plateau de théâtre élargi au maximum : le bourreau s'est transfiguré en victime. Finis les plans serrés, les angles borgnes, les postures d'observateurs surprenant la sordide vie des malheureux. Woyzeck s'enfonce sous nos yeux dans les marécages et disparaît dans le sol meuble du théâtre. Devant nous la perspective s'est élargie : au loin, c'est la cité des H.L.M et devant, cette mort engloutie qui qui se fait l'écho dde l'humanité tout entière.

Virginie LACHAISE

date de la dernière mise à jour 07/10/99