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Voyage au bout de la nuit
Concerto della Societas Raffaello Sanzio

DE LA BONNE UTILISATION DES MACHINES ET DES VOIX DANS UN "VOYAGE AU BOUT DE LA NUIT"

Avignon 1999


"La signification découle du son et du rythme des paroles plus encore que des mots et de leur signifié".

Fort de cet axiome exposé dès l'avant  programme au spectacle, la Socíetas Raffaello Sanzio propose, à partir du  matériau brut que lui fournit le Voyage au bout de la nuit, un concerto  symphonique qui s'empare de fragments du texte de Céline et transforme ce  tissu de mots en une partition avec ses clefs, ses noires, ses blanches, ses croches, ses (rares) silences. Sur cette première bande, viennent se superposer 2 autres portées : une matière sonore diffusée et mixée en temps réel, et un montage video projeté sur 2 écrans circulaires placés en surplomb au fond de la scène.

Au premier plan, les coulisses ; à savoir une table surchargée de matériel que les concertistes quittent et retrouvent alternativement, qui dessine une zone à la fois matricielle et chorale, zone dont il faut s'arracher avant les soli mais où les corps se retrouvent quand les voix à nouveau se rejoignent.

Au début, une grosse masse sombre : un cheval couché sur le flanc. Un cadavre ? La vieille carne se met à respirer, sa respiration s'amplifie, devient assourdissante : toute la suite semble découler de ce souffle animal, de cette respiration inhumaine, de ce cri primal poussé à l'heure de l'agonie.

A la guerre comme à la guerre . un drapeau tricolore est jeté sur la carne. Qu'on l'emmène ! Exit le cadavre et ses ronflements bariolés.

Entrent les voix : une, puis une autre, encore une... tantôt ensemble, tantôt successivement ; tantòt à l'unisson, tantôt dans la dissonance. L'alternance des effets choraux et des morceaux entonnés en canon ajoute encore à la polyphonie du texte. "J'avais l'habitude et même le goût de ces méticuleuses observations intimes. Quand on s'arrête à la façon par exemple dont sont formés et proférés les mots, elles ne résistent guère nos phrases au désastre de leur décor baveux". C'est de fait une véritable dissection que subit le texte de Céline. Le traitement de la voix permet un double pontage (vocal et technique) du flot de paroles bardamuesque : il faudrait un électrocardiogramme pour mesurer la minutie des variations vocales entre graves et aigus, pour constater la précision des changements de rythme dans le débit des vocalistes, pour retracer l'incroyable variété des séquences rythmiques qui jouent tantôt de leur discordance, tantôt de leur concordance avec la syntaxe célinienne.

Un sens, envers et contre tout. Curieusement, ce sont les effets de concordance qui occultent le plus efficacement le texte. Parmi les passages les plus impressionnants (notamment celui de la guerre ou celui de l'usine Ford en Amerique), il y a ceux où la voix n'est plus que rythme, où la scansion sur un mode binaire accorde la partition non plus à une clef mélodique mais au mouvement continu et répétitif d'une chaîne de montage en usine ou d'une interminable rafale de mitrailleuse automatique. Le spectateur y gagne un rapport neuf à la signification : on songe à Claude Simon déplorant l'incapacité de l'art à rendre sensible l'effet produit par l'éclatement d'un obus : c'est tout juste si le spectacle n'accomplit pas cette prouesse.

Le texte n'est pas pour autant perdu de vue. On se surprend ainsi à (re)découvrir que Céline ne rechignait pas à la cadence majeure. Mais au-delà des constats strictement stylistiques, on est parfois surpris de voir à quel point la prose de Céline se laisse aisément malmener. Surajoutant une syntaxe sonore sur la syntaxe textuelle, les voix n'hésitent pas à avoir recours à des patrons rythmiques rigides (structures en chiasme, rythmes binaires ou ternaires courant sur plusieurs phrases,...) qui achèvent de transformer le flux verbal en une gigantesque et entêtante Rumeur. Des vibrations incantatoires qui virent à l'aphasie. La technique se charge de faire éclater en mille morceaux cette Rumeur. Au début, une utilisation parcimonieuse de la réverb' donne aux voix une profondeur incantatoire. Puis peu à peu, c'est la disto qui prend le dessus : son utilisation croissante tient de la vocophagie, d'un appétit grandissant qui finit par faire redouter une force, tapie dans quelque ombre du plateau, qui mangerait les mots. Le silence final devient dès lors une nécessité quasi gastrique.

Le festin de l'Ogre. Tapissées, tamisées par un souffle lointain qui tient autant du vent de l'Histoire que du crachin des microsillons avalés par un antique gramophone, les bruits enregistrés ne sont guère plus rassurants. Il y a d'abord la voix torve et éraillée d'Aristide Bruant, dont les chansonnettes politico-satiriques prennent a posteriori une dimension cruellement pathétique ; et surtout, le ressac régulier et douloureux d'une machine à écrire qui précède l'apparition finale de l'écrivain lui même, silhouette massive et voûtée appelée à quitter fantomatiquement la scène dans le halo sinistre d'une lumière rouge-sang. Comme un rappel, in extremis, de quelque humanité à l'origine des choses, d'une conscience lestée du poids de chair mis en jeu dans les tueries guerrières ou industrielles, du fossé de douleur qui peut séparer la tour d'ivoire d'une mémoire de sa matérialisation dans la création.

Armand de Saint Sauveur

date de la dernière mise à jour 07/10/99