Requiem
pour Srebrenica : un "théâtre-documentaire"
A propos de Requiem pour Srebrenica, peut-on parler de théâtre ? Peut-on
parler de spectacle?
La seule réaction du public devrait nous en faire douter. Au terme de la
représentation, c'est le silence qui retentit, imposé par la révélation d'une
actualité que personne n'ignore pourtant.
Olivier Py a le courage de mettre en scène le réel : en cela, il accomplit ce
qu'il est peut-être possible de nommer une transgression. Sur la scène vaste,
dépouillée des limites conventionnelles du théâtre, une enseigne lumineuse accueille
le spectateur : "Pur présent". Elle commente un dispositif scénographique
épuré, métallique, coupant comme un couteau. Au centre, jouxtant les fauteuils du
public, deux panneaux de fer blanc, verticaux, s'auréolent du halo des lumières crues de
lampes halogènes qui n'épargnent pas le regard. On comprend vite que l'esprit n'est pas
à l'illusion théâtrale, mais à la lucidité. C'est de la vérité, de l'immédiateté
dont il va être question.
S'avancent alors trois sombres silhouettes de femmes, qu'Olivier Py a désigné
pour témoigner du conflit serbo-croate. La justesse d' interprétation, l' absence de
lyrisme surtout, en font des pleureuses paradoxales, sorte de figure allégorique à trois
têtes de la ville-martyre, Srebrenica. Durant une heure quarante, elles vont se livrer au
récit détaillé de la lente agonie de ses habitants, lesquels, durant trois ans, furent
exterminés par les soldats serbes de l'armée du "président" de la
"Repoublica Serpska", Radovan Karadzic et "trahis" par les puissances
internationales.
Le choix de faire tenir des rôles masculins par des femmes est révélateur : si
ce sont les hommes qui ont inventé cette guerre, c'est aux quelques cent quarante mille
"Femmes de Srebrenica", massées dans la région de Tuzla qu'il appartient
aujourd'hui de négocier la paix. Leurs exigences sont claires : demander la libération
immédiate de tout survivant éventuellement détenu, l'exhumation des charniers,
l'identification des corps et la mise en oeuvre des accords de Dayton selon lesquels tous
les criminels de guerre doivent être jugés.
Olivier Py, dans Requiem pour Srebrenica a le pouvoir de sortir l'horreur
de l'ornière de la relativité et de la banalité, fabriquées de toutes pièces par les
médias, à la parole trop souvent incontinente et superficielle. Pas de scoop ni de
trouvailles dans les propos de Requiem, mais la nécessaire qualité de faire
entendre et de faire voir enfin, pour de vrai, ce qui a bercé nos oreilles et endormi nos
yeux durant si longtemps. Il suffisait de sortir les propos et les faits du moule de
pensée visant à aplanir et uniformiser l'information. Après tout, tout étant affaire
de situation d'énonciation, dits sur scène, les mots officiels finissent par clamer leur
contradiction, leur injustice, leur inconséquence et leur mépris.
Et si le drame actuel se devait de trouver un espace dramatique pour être enfin
pris au sérieux? A sa manière, Olivier Py invente la commémoration du "pur
présent". Dénonçant le génocide, il s'empare parfois de portes-voix, de
micros et reproduit sans caricature la mascarade idéologique des sbires de Karadzic.
Paré d'un manteau de fourrure, un présentateur de la télévision serbe s'extasie alors
sur Dena, la "chienne serbe". A vue, on vient de faire pivoter les panneaux
métalliques qui se sont transformés en podium, sur lesquels on agite les théories de
l'eugénisme.
Quelques instants plus tard, ce même dispositif sera métamorphosé en chaire, du
haut de laquelle le Tribunal de La Haye interroge les coupables. Auparavant, il avait
servi de perchoir pour l'exposé des délires destructeurs du "poète" Karadzic.
Plus tard, il deviendra l'autel du sacrifice, cette colline semée des corps de
plus de trois mille jeunes bosniaques. C'est du haut de ce promontoire enfin, que les vers
apaisés d'Abdulah Sibran fleuriront : "Je suis une île au bout du monde".
Courageux, juste, lucide et privé de toute forfanterie, le travail d'Olivier Py
pose la question de notre implication dans le conflit serbo-croate. Et si le laisser-aller
avait servi d'encouragement aux massacres ? Pire, si l'immission de l'O.T.A.N au coeur des
forces en présence, n'avait pas seulement fait la preuve de son impuissance ou de sa
maladresse ? Il est des cas où le laxisme n'est pas très éloigné d'une forme de
collaboration passive. Les casques bleus des troupes hollandaises fournirent la
liste des musulmans aux officiers de Mladic et, ironie du sort,
contribuèrent à payer l'essence des bus qui acheminaient les hommes de Srebrenica sur
les lieux d'exécution.
Virginie Lachaise |