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Premier amour, Beckett, Jean-Quentin Châtelain, Jean-Michel Meyer

Premier amour
de Samuel Beckett

Mise en scène : Jean-Michel Meyer - Avec : Jean-Quentin Châtelain - Lumière : Michel Beuchat - Maquillage : Nicole Dard
THEATRE DE LA BASTILLE, 76, rue de la Roquette, XI° - Résa : 01 43 57 42 14 - du 16 septembre au 31 octobre

"J'associe, à tort ou à raison, mon mariage avec la mort de mon père, dans le temps. Qu'il existe d'autres liens, sur d'autres plans, entre ces deux affaires, c'est possible. Il m'est déjà difficile de dire ce que je crois savoir."

Les premiers mots du monologue de Beckett ont beau manifester d'emblée une sincérité désarmante, ils dissimulent déjà l'essentiel avant même d'annoncer quoi que ce soit. Il faut attendre la fin du monologue pour entendre le héros revenir sur l'idée de "mariage" évoquée dès le début. "J'ai parlé de mariage, ce fut quand même une sorte d'union". De fait, le premier amour dont il s'agit ici n'a rien, n'aura jamais rien eu d'un mariage.

A la mort de son père, un jeune homme est chassé sans ménagement de la maison familiale. Sur un banc, il rencontre une femme qui, à force de l'importuner, finit par le ramener chez elle. Prostituée de son état, la femme offre donc l'hospitalité à celui qui devient peu à peu le témoin auditif de ses galipettes diurnes. Le jour de la naissance d'un enfant dont elle aura tenté de lui attribuer la paternité, le jeune homme quitte son abri provisoire, poursuivi jusqu'au bout par les cris inhumains du nouveau-né.

Comme souvent chez Beckett, la fable se cantonne à une stricte et implacable banalité. Le sel du texte tient avant tout dans le regard du héros. Un regard à la fois naïf, décalé, propre à un personnage comme distant des choses et des êtres. Cette distance (et ce n'est pas là le moindre des traits de génie qui imprègnent ce monologue), est pourtant précisément la qualité qui confère au personnage une sorte d'extralucidité. Attribut au demeurant peu communicatif puisque le texte, sur des motifs presque exclusivement pathétiques, en appelle constamment au rire du lecteur/spectateur.

C'est dans ce sens (particulièrement fidèle, donc, à l'esprit du texte) que s'est aventurée la mise en scène de Jean-Michel Meyer. une mise en scène qui ne laisse jamais au repos plus de cinq minutes les muscles zygomatiques des spectateurs. Dans cette réussite, la performance de Jean-Quentin Châtelain tient une large part. Aussi à l'aise avec la langue de Beckett qu'il avait pu l'être par le passé avec celles de Novarina, d'Adel Hakim ou de Christine Angot, il habite le texte au point de faire entendre dans une seule phrase plusieurs couches de sous-entendus pourtant pas toujours compatibles. Sa maîtrise du rythme ajoutée à une lenteur de débit jamais prise en défaut pourraient sans doute convaincre même les spectateurs les plus étrangers ou les plus rétifs à l'esprit ou à la langue de Beckett.

A gauche, au centre puis à droite d'un rond de lumière immuablement plaqué au milieu de la scène, c'est avec une extrême économie de gestes que l'homme seul débite son texte, souvent assis, jamais inerte. Comment ne pas être séduit par la modestie d'une mise en scène qui prétend à ce point laisser agir une langue, laisser s'opérer la fusion étincelante d'un rythme et d'une
voix ? Si on regrette à peine une ou deux couleurs dans des éclairages qui peuvent alors apparaître quelque peu illustratifs, on sort troublé d'un tel spectacle, ébahi, prêt à entendre encore et sans fin une de ces histoires d'amour sans amour ; prêt pour un nouveau premier amour. Vierge, en quelque sorte.

Armand de Saint-Sauveur

date de la dernière mise à jour 07/10/99