"J'associe, à tort
ou à raison, mon mariage avec la mort de mon père, dans le temps. Qu'il existe d'autres
liens, sur d'autres plans, entre ces deux affaires, c'est possible. Il m'est déjà
difficile de dire ce que je crois savoir."
Les premiers mots du monologue de Beckett ont
beau manifester d'emblée une sincérité désarmante, ils dissimulent déjà l'essentiel
avant même d'annoncer quoi que ce soit. Il faut attendre la fin du monologue pour
entendre le héros revenir sur l'idée de "mariage" évoquée dès le début.
"J'ai parlé de mariage, ce fut quand même une sorte d'union". De fait, le
premier amour dont il s'agit ici n'a rien, n'aura jamais rien eu d'un mariage.
A la mort de son père, un jeune homme est
chassé sans ménagement de la maison familiale. Sur un banc, il rencontre une femme qui,
à force de l'importuner, finit par le ramener chez elle. Prostituée de son état, la
femme offre donc l'hospitalité à celui qui devient peu à peu le témoin auditif de ses
galipettes diurnes. Le jour de la naissance d'un enfant dont elle aura tenté de lui
attribuer la paternité, le jeune homme quitte son abri provisoire, poursuivi jusqu'au
bout par les cris inhumains du nouveau-né.
Comme souvent chez Beckett, la fable se
cantonne à une stricte et implacable banalité. Le sel du texte tient avant tout dans le
regard du héros. Un regard à la fois naïf, décalé, propre à un personnage comme
distant des choses et des êtres. Cette distance (et ce n'est pas là le moindre des
traits de génie qui imprègnent ce monologue), est pourtant précisément la qualité qui
confère au personnage une sorte d'extralucidité. Attribut au demeurant peu communicatif
puisque le texte, sur des motifs presque exclusivement pathétiques, en appelle
constamment au rire du lecteur/spectateur.
C'est dans ce sens (particulièrement fidèle,
donc, à l'esprit du texte) que s'est aventurée la mise en scène de Jean-Michel Meyer.
une mise en scène qui ne laisse jamais au repos plus de cinq minutes les muscles
zygomatiques des spectateurs. Dans cette réussite, la performance de Jean-Quentin
Châtelain tient une large part. Aussi à l'aise avec la langue de Beckett qu'il avait pu
l'être par le passé avec celles de Novarina, d'Adel Hakim ou de Christine Angot, il
habite le texte au point de faire entendre dans une seule phrase plusieurs couches de
sous-entendus pourtant pas toujours compatibles. Sa maîtrise du rythme ajoutée à une
lenteur de débit jamais prise en défaut pourraient sans doute convaincre même les
spectateurs les plus étrangers ou les plus rétifs à l'esprit ou à la langue de
Beckett.
A gauche, au centre puis à droite d'un rond
de lumière immuablement plaqué au milieu de la scène, c'est avec une extrême économie
de gestes que l'homme seul débite son texte, souvent assis, jamais inerte. Comment ne pas
être séduit par la modestie d'une mise en scène qui prétend à ce point laisser agir
une langue, laisser s'opérer la fusion étincelante d'un rythme et d'une
voix ? Si on regrette à peine une ou deux couleurs dans des éclairages qui
peuvent alors apparaître quelque peu illustratifs, on sort troublé d'un tel spectacle,
ébahi, prêt à entendre encore et sans fin une de ces histoires d'amour sans amour ;
prêt pour un nouveau premier amour. Vierge, en quelque sorte.
Armand de Saint-Sauveur |