Dans la petite
salle du jeune Tremplin Théâtre, au coeur de Montmartre, Pinok et Matho, réactualisent
un spectacle, qui bien des années auparavant fit leur succès. A l'école d'Etienne
Decroux pour le mime et de Karine Wéner pour la danse, ces deux jeunes dames à l'âge
respectacle poursuivent le fil de leur fantaisie et, sans soucis du "qu'en
dira-t-on", brodent un spectacle à la fois grotesque et émouvant, Abracadabracula.
En 1953, elles jouaient dans Camp de concentration avec E.Decroux et dans les
années soixantes et suivantes, elles couraient les Festivals, dirigeant à
l'occasion des centres internationaux de mime...C'est dire si elles ne sont pas nées de
la dernière pluie! Mais aujourd'hui, plus que jamais, elles se donnent corps et âme dans
un numéro de mime époustouflant, énergique, qui laisse le spectateur pantois et pas
toujours à son aise.
Et c'est justement ce malaise qu'il faut questionner : il se déploie en une palette de
nuances qui ne s'accordent pas toujours...Est-on gêné par cette succession de sketches
dont le tempo est parfois enrayé? Ou a-t-on du mal à assumer sa propre inquiétude née
de la confrontation avec ces corps dont la vitalité s'affiche avec tant d'éclat, malgré
le temps? Car après tout, pourquoi ne pas agiter un tabou ? On sait bien qu'en général,
tacitement, l'acteur respecte une loi qui lui impose de ne plus exhiber son corps en
public, passé un certain âge. Mais Pinok et Matho transgressent cette règle :
c'est ce qui favorise leur jeunesse.
A leur manière, Pinok et Matho représentent un modèle d'anticonformisme. Avec un humour
cruel, qui s'allie toujours la poésie, le processus de consommation et de vampirisation
propre à la société moderne est déchiré à belles dents par ces Draculas d'un nouveau
genre. En somme, leur danse de sabbat explore toutes les troubles ressources d'un
fantastique corporel.
Oui, il y a quelques maladresses dans ce spectacle. Oui aussi, il est vrai que quelques
cafouillages techniques viennent entraver la belle mécanique des gestes. Mais après
tout, Abracadabracula est un spectacle drôle et profond, onirique, totalement farfelu et
qui mérite diaboliquement le détour.
Virginie LACHAISE |