Enceint dans la blanche
toile de la tente du Théâtre du Radeau, François Tanguy tisse une oeuvre d'une
fulgurante beauté : Orphéon, Bataille-Suite Lyrique. En une quinzaine de
tableaux qui se juxtaposent comme les écrans d'un rêve, il invente une forme de
théâtre hypnotique, où l'onirisme trace ses réseaux invisibles vers la vérité.
Dans un espace envahi semble-t-il par une sorte de bric-à-brac de l'inconscient, un
homme, de dos, assis et comme prisonnier des rangées de bancs, des tables et des néons
qui l'entourent, marmonne un texte presque inaudible. C'est le personnage kafkaien par
excellence. Effectivement, ses mots dérisoires finissent par trouver leur place et leur
force dans cet univers de brocante et l'on entend la Description d'un combat.
Quelques instants plus tard, il revêt sur son complet de fonctionnaire, une jupe de
femme, et tel un fantôme, disparaît dans le décor. Des panneaux se déplacent, des
êtres étranges, aux visages blafards surmontés de haut-de-formes, cheminent au milieux
de travées incertaines, charriant de-ci de-là de lourds paquets.
Orpheon, la "fanfare" au sens étymologique, résonne de l'écho de voix
inquiétantes, agite des fantômes et des choses mortes qui, engagés dans un
mouvement insensé, contribuent à la création d'une matière fantastique. Dans le chaos
d'une parole de Babel, où se mêlent des textes en allemand, en norvégiens,
en français ou en anglais, on saisit parfois comme un aveu, une révélation :
"Mes yeux sont rendus fous par tous mes sens. Ou tous mes sens sont fous". Ou
bien encore : "Les rêves mauvais jouent leur mensonge derrière les courtines
du sommeil". Soudain, c'est de nous dont il est question : piégés , nous rêvons ce
spectacle aux vertus hallucinatoires. Et comme devenus les personnages d'un tableau de
Füssli nous observons, envoûtés, trois comédiennes prostrées dans une attitude
voyeuriste, qui nous scrutent.
Avec Orphéon, François Tanguy construit un théâtre de mémoire. On y
surprend l'ombre d'Artaud, l'univers du cirque de Fellini, les silhouettes
expressionnistes de Münch. D'ailleurs, la scénographie à elle seule suffit à exprimer
symboliquement les jeux de construction, les processus de déplacement et la complexité
des écrans qui peuplent nos esprits. Le récit d'Ovide dans Les Métamorphoses,
évoquant Hercule dans la demeure d'Hadès se rendant auprès de la source de
Mnémosine le confirme.
Sans cesse, les personnages de Tanguy charrient avec eux, leur propre double, leur
propre mort, tout ce qu'ils ont été et ne sont plus, mais aussi, leurs fantasmes, leurs
remords, leurs phobies...Orphéon est la rencontre du corps et de l'imaginaire.
La technique du mime, de la danse et la manipulation des marionnettes, ainsi que le
grimmage des visages y dégagent une charge émotive exceptionnelle. Sous le signe de la
folie shakespearienne un roi couronné de carton transporte sous le bras sa
propre effigie, son propre cadavre. Auparavant, Ophélie emportée par des croques-morts
réapparaissait sous l'apparence d'une marionnette.
Finalement, c'est toujours le rapport de la vérité et du songe qui est posé.
"Comédien, faux monnayeur, fieffé sorcier" s'exclame Zarathoustra à la fin d'Orphéon,
"tu as fardé ton mensonge en disant"je n'ai fait cela que par jeu"".
Oui, mais lui répond le comédien, figure de l'homme même : "Cette façon dont je
me brise est vraie"... Peut-être, après tout, n'est-ce qu'à cette brisure, le
théâtre, ce mensonge fardé en vérité, qu'aspire François Tanguy.
Virginie Lachaise
les mises
en scènes de François TANGUY |