C'est dans un décor significatif en bois de sapin que se joue L'Opérette
imaginaire de Valère Novarina : une opérette dont il ne demeure que le squelette, ce
"petit reste restant" qui s'engage d'emblée dans un rythme hallucinatoire de
sabbat burlesque.
Ici, on mange la chair juteuse des mots, le verbe à déguster
s'apparente aux mets servis parmi les cannibales...Pas étonnant d'ailleurs, quand on sait
que Claude Buchvald signe la mise en scène de ce petit chef-d'oeuvre, après avoir
travaillé sur Le Repas.
Novarina l'affirme, "le théâtre doit être le lieu où se détruit la
littérature...". Il y parvient en accomplissant l'exploit de ciseler dans le langage
un joyau poétique. Le corps entier des comédiens repose dans cette parole, toute
entière donnée à mastiquer au spectateur qui s'en repaît. Durant trois heures, ce sont
inquiétantes et hilarantes ripailles dont on ne sort pas rassasié : on en redemande.
"J'appelle réel tout ce qui vient mordre". Ce postulat
détermine la totalité de l'univers à la fois fantastique et truculent de Novarina.
Chaque mot constitue soit un orifice, soit une nourriture. Il s'agit de manger le monde.
Comment ? En le prononçant dans son entier. D'où l'amour passionnel pour les listes, les
énumérations, les néologismes et surtout, le jeu vertigineux avec tous les moyens
d'expression dramatique. Tramés ensemble on retrouve les schémas de la tragédie
classique, de la chanson réaliste, de la commedia dell'arte, du drame shakespearien. Et
c'est comme tracée avec la pointe sèche d'un crayon, seulement esquissée en somme, que
cette admirable cacophonie se trouve elle-même enserrée dans le cocon d'une
"opérette imaginaire".
Comme au cirque, on assiste aux exercices de mémorisation
infligés aux acteurs, qui, tels des acrobates se mettent en danger de manquer un mot
informulable et risquent de tomber dans le vide du sens. Plus tard on exulte aux airs de
la "chanson qui déborde, chantée par un qui l'a vécue", de la "chanson
du drame, chantée dans on bain", de la "chanson à son gigot d'Pontoise, par un
gars d'Cholet" ou de la "chanson contre Autrui chantée par moi-je".
Que dire encore, sinon suivre les exhortations de la Femme
Pantagonique : "Allons manger de l'homme hors de la langue des hommes!". Allons,
allons au théâtre Bastille!
Virginie LACHAISE