|
|
 |
La
Légende de saint Julien l'Hospitalier
Adaptation et mise en scène de Christian
Rist
Mise en scène :
Christian Rist
Scénographie : Sophie Morin
Avec : Jean-Jacques Le Vessier et Jean-Michel Deliers
Théâtre de l'Aquarium,
jusqu'au 18 avril |
Il était une voix...
On entre lentement, presque religieusement déjà, dans un enclos de bois sombre et
circulaire. On est sage, et guidé par le son hors d'âge d'une vielle à roue, chacun
attend le début de l'histoire. Une voix douce s'élève, un personnage vêtu de noir
(Jean-Jacques Le Vessier, fascinant) s'avance dans l'ombre et charge bientôt l'espace
vide de sa présence étrange. Simplement, les mots de Flaubert restent seuls, suspendus,
clairs, et se lient. Un équilibre étrange émerge dans la voix du conteur, la maîtrise
parfaite de la progression dramatique et, discrètes, les modulations d'une diction sobre
qui laisse au texte toute sa force nue. La parole est seule ici, et suffisante. Parfois,
une silhouette vêtue de bure (le multi-instrumentiste Jean-Michel Deliers, virtuose
fantôme du Moyen-Age) vient compléter, aux côtés du comédien, l'ancrage visuel et
musical qui nous transporte vers ...... un château de
légende, aux ardoises rutilantes. XIIIème siècle, une fête grandiose est donnée par
le seigneur à ses sujets pour la naissance de Julien, son premier fils. Un étrange
convive alors, vieil homme aux prunelles de braise, lui prédit un destin extraordinaire,
et disparaît dans l'herbe. L'enfant grandit, il est vif, agile, et bientôt rompu aux
arts de la chevalerie et de la vie courtoise, goûte aux plaisirs de la chasse. Trop de
plaisirs, trop de chasses. L'ivresse du sang versé, découverte un jour sur les restes
d'une souris blanche dont il avait résolu de se défaire, le conduit au crime
toujours recommencé. Un grand cerf noir, au soir d'une boucherie ultime, lui apparaît
dans l'ombre et le condamne au parricide. Fuyant alors la prédiction fatale, il luttera
en vain contre ses instincts sanguinaires et ne trouvera le repos que dans un don sublime
au Christ.
C'est en 1854 que Flaubert décide d'écrire l'histoire de saint Julien l'Hospitalier. |
Dans la cathédrale de Rouen, sur un vitrail aux
couleurs violentes et mystérieuses, se déroule la légende de cette figure médiévale
atypique qui le hante depuis l'enfance. L'auteur traverse alors une période creuse : en
panne d'inspiration, nostalgique et désoeuvré, il dort, s'empiffre de homard à
Concarneau et confie à son ami Tourgueniev qu'il est incapable de tout travail et veut
écrire un texte très court pour voir s'il peut encore faire une phrase, ce dont il
doute. Ma pauvre tête est endolorie comme si on m'avait donné des coups de bâton ! Le
présent n'est pas drôl et l'avenir m'effraie. En choisissant alors de revenir à
l'écriture par ce conte, l'écrivain s'échappe du réel, fuit ses propres démons et
nous livre en toute liberté ses questions sur le monde.
Récit, soumis comme ses autres textes à l'épreuve du "gueuloir", et qui est
donc marqué dès l'origine du sceau de la parole. Récit disait l'écrit. Rien
d'étonnant alors dans la théatralité soudainement révélée de ce texte, qui acquiert
pourtant une résonnance singulière dans la mise en scène de Christian Rist.
Sa légende de saint Julien l'Hospitalier est une invitation au voyage, une
veillée collective et douce nourrie paradoxalement des images les plus violentes, les
plus cruelles que façonne l'esprit quand la parole les évoque. Puissance de
l'imaginaire, dépaysement. |
Dans la cathédrale
de Rouen, sur un vitrail aux couleurs violentes et mystérieuses, se déroule la légende
de cette figure médiévale atypique qui le hante depuis l'enfance. |
Freiné par l'extrême dépouillement du
décor, le regard du spectateur n'est plus attiré que par les torches du comédien, des
lumières lunaires, des formes indisctinctes. Petit à petit, il entre en lui-même, se
tourne vers son univers intérieur.
Exutoire de l'auteur au temps de l'écriture, ce conte garde pour chacun sa part
d'exorcisme. Comme un enfant, je donne corps aux images et me les approprie. Je chasse à
coups d'épées les sangliers les plus terribles de mes pensées, des porcs-épics
redoutables. Je me promène au long des vergers fleuris, plaint la biche aux abois
etcondamne le chevalier sanguinaire qui, de ses flèches, perce le flan du petit faon ...
Faute, punition, rédemption : des valeurs très mystiques dans ce texte de Flaubert, mais
qui remettent au jour une source d'effroi et de mystères venus de loin. D'un théâtre
des origines, d'un théâtre qui vous touche et puis vous accompagne, longtemps.Marie Monjauze |
|
|