Comment mettre en scène une configuration culturelle d'ores et
déjà passée au crédit du mythe et des récitations scolaires? Au rythme des guitares
andalouses, la couche de Rodrigue cède le pas à la litière de la bête : le Cid est
dans l'arène.Dans la fureur et dans le bruit du flamenco la pièce mise en scène par
Thomas Le Douarec ouvre le compas sur deux extrêmes : vie du public, sacrifice et mort
des idées reçues, en proposant la figure intégratrice et magique du rire, du chant et
de la danse. L'alchimie des schémas coexistants conduit à l'énigme. En effet le schéma
circulaire du texte ( O ), tragique éternel du conflit cornélien entre l'amour et le
devoir conjoint le schéma linéaire de la mise en scène ( I ), tracé vectorisant ô
combien porteur des pas d'un Rodrigue toréador.
Circulaire (O) et linéaire (I ) s'emboitent pour former un point d'interrogation (?).
Rodrigue as-tu du coeur ou du corps? Hélas, les alexandrins parfois un peu trop récités
par Gilles Nicoleau dans le rôle du Cid finissent par nous rester sur le coeur, et
Rodrigue ne semble avoir de corps que grâce au coup de pouce de la mise en scène
originale de Thomas Le Douarec. Ainsi la scène transformée en arène victimaire et
sacrificielle accueille l'animalité des pas de flamenco mimant le pas de charge du
taureau pour mieux nous signifier la transgression horizontale du désir comme métaphore
de la chute dans l'économie des corps.Thomas le Douarec prend également le concept de
tragi-comédie au pied de la lettre et nous fait rire avec un premier roi de Castille
très "drôle" au sens propre et au sens figuré. Ainsi Don Fernand,
remarquablement interprété par Grégoire Bonnet, aux allures de punaise en mantille
endiablée, et lointain écho des samouraïs de Brazil, entonne le chant de parade
nuptiale contre l'esprit de pesanteur. On se souvient alors que lors de la fameuse
"Querelle du Cid", il avait été reproché à Corneille de faire du roi un
personnage falot. Thomas Le Douarec pousse ici la critique à son extrême en campant un
personnage quasi ubuesque.
Au final, ce n'est plus la transcendance verticale et diaphane de l'amour médiéval de la
Castille qu'on retient, mais bien la transgression horizontale et déviante du désir
(homosexuel et hétérosexuel) qui nous conduit à l'animalité et au bestiaire : taureau,
punaise forment cette nouvelle Arche. ..d'Alliance avec le texte de Corneille oscillant
déjà entre tradition et modernité.
Le schéma de la tragi-comédie nous autoriserait dès lors à revisiter l'étymologie de
"délirer": sortir du sillon poussiéreux des académismes pour suivre le
nouveau tracé poussiéreux du taureau-Minotaure, offert en sacrifice à Chimène l'épée
sanglante à la main.
Entre tradition et modernité décidément...