Lâme
russe, si drôle et si humaine, séduisante à lexcès, déchirée
perpétuelle aux accents de vodka et furieusement tragique, est tout entière saisie dans
le texte splendide de Dostoïevski adapté pour la scène par la compagnie
Valère-Desailly, au théâtre de la Madeleine. Lintrigue menée ici par le noir
romancier de la grande Russie blanche na pas pris une ride, dans le cadre charmant
et juste un peu vieillot (louvreuse antique à lunettes et qui chuchote trop fort,
balayant de sa torche le velours des fauteuils, les applaudissements dun public
conquis, clôturant chaque tableau) dune scène à litalienne. Durant
trois heures, les dix-sept comédiens dune distribution particulièrement juste font
revivre, boire et chanter laristocratie déclinante des salons de Petersbourg contre
laquelle Dostoïevski sétait élevé, à vingt ans, en rejoignant un groupe de
jeunes réformateurs. Condamné à mort par le Tsar Nicolas Ier, il fut gracié finalement
et purgea tout de même quatre ans de bagne en Sibérie. Peut-être est-ce là-bas que
sest fissurée pour lauteur limage installée dun certain ordre
social, dans lequel les rapports humains basés sur la force, le mensonge et la flatterie
confinent toute forme de différence aux marges obscures de la folie. Comment ne pas voir
lombre de lécrivain dans ce personnage épileptique et idéaliste,
bouleversant dinnocence au point den devenir effectivement
" simple ", sur le fil ténu toujours qui sépare lextrême
lucidité, la franchise absolue de lanormalité ?
LIdiot de cette histoire
est un cur pur, un prince désargenté qui revient de Suisse après de longues
années de sanatorium. Introduit par la petite porte dans le cercle prestigieux de la
famille Epantchine, il entre de plain-pied dans un univers vaudevillesque et contribue par
sa bonne volonté à compliquer le jeu. Foudroyé damour pour Nastassia Philippovna,
une femme très belle à la réputation douteuse, il fait échouer un mariage de
complaisance qui la destinait au secrétaire cupide du Général Epantchine, et se
retrouve alors concurrent direct et désolé du mafieux Rogojine. Amoureux lui aussi de la
fantasque Nastassia, lhomme daffaire lachète pour cent mille roubles et
senfuit avec elle. Naviguant de bévues en héritage, de disgrâces en coquetteries
mondaines, le Prince Mychkine pendant ce temps tente désespérément de comprendre les
codes de cette société dont sa candeur lexclue, et se lie damitié avec la
jeune fille du Général, Aglaïa. Lenchaînement tragique de situations poussées
à lextrême est sans issue, bien sûr.
Voilà campée la toile de fond
dun chassé-croisé psychologique un peu désespérant, que les metteurs en scène
ont pourtant choisi daborder sous un jour léger. Evitant par là les écueils
inévitables de ladaptation au théâtre dun grand roman classique, ils ont su
transposer dans une savante répartition entre les personnages, les données
introspectives fondatrices du texte original. Le maillage des scènes est donc bâti sur
les interférences permanentes de deux registres de jeux : une franche dynamique de
théâtre daction, joyeusement excessif, et les abîmes soudains de détresses
vertigineuses qui plombent lair et létranglent. On est lié par ce rythme,
chaque minute qui passe est une porte qui se referme, pas dissue autre que celle qui
est écrite. Les comédiens servent magnifiquement cette machine compliquée, la voix de
Nastassia vous cloue à votre siège et le tableau est splendide, du dîner chez la
princesse Belokonskaïa.
Finalement, le côté désuet de la
scénographie va comme un gant à ces tensions un peu trop fortes parfois, et
quon préfère regarder de loin, comme une chose passée. Le principe de
larène, et de lAutre tout seul dedans, est difficile à regarder en face.
Adouci pourtant dans cette mise en scène par rapport au malaise certain qui se dégage du
roman, L Idiot trouve ici son exacte actualité. Le prince
Mychkine représente, au sein dune société corrompue par largent et les
mondanités, une sorte de figure emblématique du Beau, de la perfection. A laune de
sa compassion se mesurent les petitesses du monde. Dans une lettre à sa nièce,
Dostoïevski écrit au sujet de son personnage en janvier 1869 : lidée
essentielle du roman est de représenter un homme absolument excellent. Rien nest
plus difficile au monde, surtout en ce moment
Le beau est lidéal, or
lidéal, le nôtre ou celui de lEurope civilisée, est encore loin de
sêtre cristallisé
Chez le spectateur, léveil de la pitié face au
dénuement de ce personnage innocent lâché parmi " les fauves "
fonctionne encore parfaitement. Sûrement parce que nous connaissons des situations
similaires, et que notre Europe civilisée, plus dun siècle plus tard,
na pas encore réglé tous ses soucis.
Marie Monjauze |