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De Fédor Dostoïevski (adaptation d’André Barsacq)
Mise en scène de Jacques Mauclair/Gérard Caillaud
Avec Emmanuel Dechartre, Françoise Thuriès, Gérard Ortéga, Karine Lazard...

Théâtre de la Madeleine
Prolongation jusqu'à fin mai

L’âme russe, si drôle et si humaine, séduisante à l’excès, déchirée perpétuelle aux accents de vodka et furieusement tragique, est tout entière saisie dans le texte splendide de Dostoïevski adapté pour la scène par la compagnie Valère-Desailly, au théâtre de la Madeleine. L’intrigue menée ici par le noir romancier de la grande Russie blanche n’a pas pris une ride, dans le cadre charmant et juste un peu vieillot (l’ouvreuse antique à lunettes et qui chuchote trop fort, balayant de sa torche le velours des fauteuils, les applaudissements d’un public conquis, clôturant chaque tableau) d’une scène à l’italienne.  Durant trois heures, les dix-sept comédiens d’une distribution particulièrement juste font revivre, boire et chanter l’aristocratie déclinante des salons de Petersbourg contre laquelle Dostoïevski s’était élevé, à vingt ans, en rejoignant un groupe de jeunes réformateurs. Condamné à mort par le Tsar Nicolas Ier, il fut gracié finalement et purgea tout de même quatre ans de bagne en Sibérie. Peut-être est-ce là-bas que s’est fissurée pour l’auteur l’image installée d’un certain ordre social, dans lequel les rapports humains basés sur la force, le mensonge et la flatterie confinent toute forme de différence aux marges obscures de la folie. Comment ne pas voir l’ombre de l’écrivain dans ce personnage épileptique et idéaliste, bouleversant d’innocence au point d’en devenir effectivement " simple ", sur le fil ténu toujours qui sépare l’extrême lucidité, la franchise absolue de l’anormalité ?

L’Idiot de cette histoire est un cœur pur, un prince désargenté qui revient de Suisse après de longues années de sanatorium. Introduit par la petite porte dans le cercle prestigieux de la famille Epantchine, il entre de plain-pied dans un univers vaudevillesque et contribue par sa bonne volonté à compliquer le jeu. Foudroyé d’amour pour Nastassia Philippovna, une femme très belle à la réputation douteuse, il fait échouer un mariage de complaisance qui la destinait au secrétaire cupide du Général Epantchine, et se retrouve alors concurrent direct et désolé du mafieux Rogojine. Amoureux lui aussi de la fantasque Nastassia, l’homme d’affaire l’achète pour cent mille roubles et s’enfuit avec elle. Naviguant de bévues en héritage, de disgrâces en coquetteries mondaines, le Prince Mychkine pendant ce temps tente désespérément de comprendre les codes de cette société dont sa candeur l’exclue, et se lie d’amitié avec la jeune fille du Général, Aglaïa. L’enchaînement tragique de situations poussées à l’extrême est sans issue, bien sûr.

Voilà campée la toile de fond d’un chassé-croisé psychologique un peu désespérant, que les metteurs en scène ont pourtant choisi d’aborder sous un jour léger. Evitant par là les écueils inévitables de l’adaptation au théâtre d’un grand roman classique, ils ont su transposer dans une savante répartition entre les personnages, les données introspectives fondatrices du texte original. Le maillage des scènes est donc bâti sur les interférences permanentes de deux registres de jeux : une franche dynamique de théâtre d’action, joyeusement excessif, et les abîmes soudains de détresses vertigineuses qui plombent l’air et l’étranglent. On est lié par ce rythme, chaque minute qui passe est une porte qui se referme, pas d’issue autre que celle qui est écrite. Les comédiens servent magnifiquement cette machine compliquée, la voix de Nastassia vous cloue à votre siège et le tableau est splendide, du dîner chez la princesse Belokonskaïa.

Finalement, le côté désuet de la scénographie va comme un gant à ces tensions un peu trop fortes parfois, et qu’on préfère regarder de loin, comme une chose passée. Le principe de l’arène, et de l’Autre tout seul dedans, est difficile à regarder en face. Adouci pourtant dans cette mise en scène par rapport au malaise certain qui se dégage du roman, Idiot trouve ici son exacte actualité. Le prince Mychkine représente, au sein d’une société corrompue par l’argent et les mondanités, une sorte de figure emblématique du Beau, de la perfection. A l’aune de sa compassion se mesurent les petitesses du monde. Dans une lettre à sa nièce, Dostoïevski écrit au sujet de son personnage en janvier 1869 : l’idée essentielle du roman est de représenter un homme absolument excellent. Rien n’est plus difficile au monde, surtout en ce moment… Le beau est l’idéal, or l’idéal, le nôtre ou celui de l’Europe civilisée, est encore loin de s’être cristallisé… Chez le spectateur, l’éveil de la pitié face au dénuement de ce personnage innocent lâché parmi " les fauves " fonctionne encore parfaitement. Sûrement parce que nous connaissons des situations similaires, et que notre Europe civilisée, plus d’un siècle plus tard, n’a pas encore réglé tous ses soucis.

 

 Marie Monjauze

date de la dernière mise à jour 07/10/99