| Quoi de mieux que le cadre du
Théâtre de la Cité Internationale pour mettre en scène le Décaméron de Boccace ?
En quittant les odeurs nauséabondes du métro, laissant Paris derrière lui,
le voyageur a l'impression de refaire symboliquement l'itinéraire des héros de
Boccace, qui s'enfuyaient de Florence pour échapper à la Peste Noire. Le fond de l'air
est doux quand on arrive à la Cité Internationale, le paysage bucolique et le cadre
somptueux: une imposante bâtisse dix-neuvième plantée au milieu de la verdure fait
immanquablement penser à l'un des châteaux toscans dans lequel les jeunes gens italiens
ont trouvé refuge. 
Jean Boillot décline le thème du voyage, se promène
avec allégresse dans les jardins de Boccace, picore çà et là une histoire savoureuse
pour le plaisir de nous la raconter : "Il était une fois...". Son théâtre
redécouvre le simple bonheur du conte et de sa narration. La mise en scène est une
invitation au voyage, un dialogue entre la parole et la musique, entre les différentes
époques, entre hier et aujourd'hui, entre les diverses formes de représentations, entre
les différents lieux et dispositions scéniques.
Il s'agit non pas d'un, mais de plusieurs spectacles : cinq stations,
cinq histoires que l'on peut voir séparément ou de bout en bout (huit heures de
réjouissances). Le premier volet est constitué par le prologue. On monte les escaliers
pour pénétrer dans une immense salle, dont le parquet est recouvert de cellophane sous
lequel sont glissés des vêtements colorés, vêtements d'enfant pour la plupart.
Instinctivement les spectateurs se mettent en cercle, à même le sol. On trouve cela
ludique, agréable, on repense au film de Pasolini, aux histoires courtoises et drôles du
Vieux Livre. Cette plaisante rêverie est brisée nette par l'arrivée de dix formes
noires et la voix des comédiens (cinq femmes et autant d'hommes) qui déclament le début
du Décaméron, la saisissante évocation de la Peste Noire qui s'est abattue sur Florence
en 1348. Le décor perd de sa drôlerie, quand on arrive au passage évoquant les
vêtements des pestiférés pouvant transmettre la maladie, phénomène incompréhensible,
relevant du miracle pour les gens de l'époque. Quelques uns dans l'assistance regardent
avec dégoût les petits habits sur lesquels ils étaient assis et qui leurs paraissaient
si mignons l'instant d'avant. Certains se poussent discrètement.
L'ambiance se détend vers la fin du prologue, une fois
que les cinq jeunes demoiselles rencontrent les cinq jeunes gens, tous aussi aimables les
uns que les autres, et une fois qu'ils décident de quitter la ville pour se réfugier
dans une riche propriété et attendre la fin de l'épidémie en profitant de la
vie. A la suite des comédiens, le public est invité à monter tout en haut du bâtiment,
dans la Resserre, salle qui ouvre sur une terrasse donnant sur les jardins et le Parc
Montsouris. Le jeu entre public et comédiens continue. Cette fois-ci, certains
spectateurs sont invités à monter sur scène , s'asseoir autour de quelques tables,
siroter un petit rouge et jouer le rôle des figurants. Deux histoires nous sont contées
; deux histoires de femmes malmariées, Zinevra et Peronella : Zinevra à un marchand,
Peronella à un chômeur. L'argument de cette station est annonciateur de plaisir et de
détente : "Des tours que les femmes, poussées par amour ou pour leur salut ont
joués à leurs maris ou leurs parents." Jean Boillot multiplie les mises en abyme,
joue avec les conventions théâtrales : travestissements , masques, jeux de cache-cache
se succèdent. L'habit a le pouvoir de changer l'identité des personnages. Malgré
quelques effets de scène mal intégrés au reste de la pièce : comme l'usage de la
musique, ou du micro, cette première partie du Décaméron est pleine de saveur, les
jeunes actrices Magalie Montoya, Agnès Pontier brûlent les planches, passant avec
maestria de la tragédie à la farce , bref la promenade en compagnie de Jean Boillot à
travers l'uvre de Boccace vaut le détour.
maya
szymanowska |