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La Tragédie de Coriolan

librement inspirée de William Shakespeare.
Traduction et adaptation de Normand Chaurette et Joël Jouanneau
Mise en scène : Joël Jouanneau
A l'Athénée, Théâtre Louis Jouvet.
Du 29 septembre au 7 novembre.

Coriolan, le sacrifié

Que sait-on des années-Coriolan situées au cinquième siècle avant notre ère ? Juste assez pour tracer sur le tableau noir de leur obscurité les grands traits de la légende. Ce sont les temps primitifs où les peuplades autour de Rome viennent de fonder la République et où les luttes tribales font encore résonner leur chaos.

Aussi, Joël Jouanneau et Normand Chaurette relèvent un défi en recréant cette épopée des commencements. Après Plutarque, puis Shakespeare, ils optent pour la ligne pure de la tragédie. Aucune bataille ne sera représentée sur scène. Tout est réduit au symbole, concentré dans l'unité d'un geste inspiré des rites chamaniques, attelé à la solitude d'une colonne romaine, posée sur le plateau. Jouanneau et Chaurette privilégient le minimalisme, le simple filet de la parole que se passent tour à tour les personnages, pour s'en faire une corde à nœuds.
Sans aucun doute, Coriolan est la pièce la plus politique de Shakespeare. Voilà pourquoi, ces deux dramaturges, en en faisant une libre adaptation, n'en expriment que la substance verbale, la force rhétorique, qui est l'essence même de la domination des esprits, la seule véritable aliénation. Si l'on avait voulu suivre la trame dramatique shakespearienne, il n'y aurait pas eu moins de vingt-neuf scènes, une dizaine de champ de bataille, une foule de figurants, un luxe d'effets spéciaux…Dans La tragédie de Coriolan version Jouanneau, rien de tout cela. Une distribution restreinte, cinq acteurs à peine, et un intrigue resserrée autour de la triade Mère-Patrie, Héros et Peuple, suffisent à camper le règne de la passion, de l'orgueil et de la tyrannie.

Il faut dire que Jean-Quentin Châtelain, dans le rôle de Coriolan et Christine Fersen, dans celui de sa mère, sont magistraux. Campés dans la rigidité de leur honneur et envoûtés par le spectre du sacrifice, ils stigmatisent dans un jeu qui va jusqu'à la transe, l'extrême complexité des liens qui unissent le pouvoir, l'amour et l'amour-propre. Ainsi, c'est soumis à l'usage, que le peuple romain impose à Coriolan de montrer ses blessures, pour le faire consul. Mais c'est au nom de l'aristocratie que ce dernier ne s'y plie pas. Pour cet outrage, il est exilé. Et parce que la mort est préférable au bannissement, la Mère-Patrie lui tranche la tête, perdant en un jour un fils et un chef.

L'adaptation de Normand Chaurette et de Joël Jouanneau est intelligente, dense, elle n'hésite pas à opérer des coupes franches dans la légende et sait rendre sa richesse à la langue. Pourtant, on est loin d'être constamment soulevé par le souffle tragique, lors de la représentation…Certaines pauses tournent à l'immobilisme. Il manque un "je ne sais quoi" qui empêche cette pièce d'atteindre sa plénitude.

Virginie Lachaise

date de la dernière mise à jour 07/10/99