| Coriolan, le sacrifié
Que sait-on des années-Coriolan situées au
cinquième siècle avant notre ère ? Juste assez pour tracer sur le tableau noir de leur
obscurité les grands traits de la légende. Ce sont les temps primitifs où les peuplades
autour de Rome viennent de fonder la République et où les luttes tribales font encore
résonner leur chaos.
Aussi, Joël Jouanneau et Normand Chaurette
relèvent un défi en recréant cette épopée des commencements. Après Plutarque, puis
Shakespeare, ils optent pour la ligne pure de la tragédie. Aucune bataille ne sera
représentée sur scène. Tout est réduit au symbole, concentré dans l'unité d'un geste
inspiré des rites chamaniques, attelé à la solitude d'une colonne romaine, posée sur
le plateau. Jouanneau et Chaurette privilégient le minimalisme, le simple filet de la
parole que se passent tour à tour les personnages, pour s'en faire une corde à
nuds.
Sans aucun doute, Coriolan est la pièce la plus politique de Shakespeare. Voilà
pourquoi, ces deux dramaturges, en en faisant une libre adaptation, n'en expriment que la
substance verbale, la force rhétorique, qui est l'essence même de la domination des
esprits, la seule véritable aliénation. Si l'on avait voulu suivre la trame dramatique
shakespearienne, il n'y aurait pas eu moins de vingt-neuf scènes, une dizaine de champ de
bataille, une foule de figurants, un luxe d'effets spéciaux
Dans La tragédie de
Coriolan version Jouanneau, rien de tout cela. Une distribution restreinte, cinq
acteurs à peine, et un intrigue resserrée autour de la triade Mère-Patrie, Héros et
Peuple, suffisent à camper le règne de la passion, de l'orgueil et de la tyrannie.
Il faut dire que Jean-Quentin Châtelain, dans le rôle
de Coriolan et Christine Fersen, dans celui de sa mère, sont magistraux. Campés dans la
rigidité de leur honneur et envoûtés par le spectre du sacrifice, ils stigmatisent dans
un jeu qui va jusqu'à la transe, l'extrême complexité des liens qui unissent le
pouvoir, l'amour et l'amour-propre. Ainsi, c'est soumis à l'usage, que le peuple romain
impose à Coriolan de montrer ses blessures, pour le faire consul. Mais c'est au nom de
l'aristocratie que ce dernier ne s'y plie pas. Pour cet outrage, il est exilé. Et parce
que la mort est préférable au bannissement, la Mère-Patrie lui tranche la tête,
perdant en un jour un fils et un chef.
L'adaptation de Normand Chaurette et de Joël Jouanneau
est intelligente, dense, elle n'hésite pas à opérer des coupes franches dans la
légende et sait rendre sa richesse à la langue. Pourtant, on est loin d'être
constamment soulevé par le souffle tragique, lors de la représentation
Certaines
pauses tournent à l'immobilisme. Il manque un "je ne sais quoi" qui empêche
cette pièce d'atteindre sa plénitude.
Virginie Lachaise |