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Insomnies avec Cioran
adaptation et mise en scène de Laurent Fréchuret

Adaptation : Stéphan Meldegg et Jean-François Prévande

Théâtre du conservatoiredu mercredi 20 au samedi 23 janvier 1999 à 19h30. Entrée libre. Réservation indispensable au 01.53.24.90.16 du lundi au vendredi de 14h à 18h


" Quel pêché as-tu commis pour naître, quel crime pour exister ? "

C’était un putain de sale jour. Un mardi parmi les pires. J’avais la tête qui bourdonnait, les ailes plutôt verdâtres et le vol bas. Tous les  " A quoi bon ? ", les " Mais pourquoi ? ", les " quelle vie de merde " s’étaient filés rencard dans ma caboche. Et j’en étais arrivée à souhaiter de tomber dans une bonne vieille toile d’araignée, et de m’y laisser bouffer, stoïque.

C’est là que le téléphone m’a si gentiment invité à le suivre dans un théâtre, de l’autre coté de la ville… on y jouait des textes de CIORAN, alors inconnu de ma modeste culture d’insecte.

J’ose avouer que je pensais immédiatement " encore un connard ". On comprendra qu’une humeur noire, mêlée à une profonde ignorance, peuvent vous pousser à employer ce type de terme générique.

Je vous passe le trajet en RER pendant lequel Les 4 Saisons de VIVALDI berçaient le mécontentement des banlieusards. Ainsi que notre arrivée sur le joli campus de la Cité Universitaire où gaiement s’ébattaient de jeunes étudiants, de jolies damoiselles, dont la douce candeur (dents blanches et longs cils) m’a toujours épaté.

Nous nous asseyons dans la pénombre de La Galerie… Les lumières s’éteignent tout à fait. J’entends ma voisine de gauche ranger son livre sur l’art de caresser le corps féminin.

On devine la mise en place des acteurs sur le plateau, les frôlements, les silences nerveux, curieux. C’est le début :

" Tous les êtres sont malheureux, mais combien le savent ? La conscience du malheur est une maladie trop grave pour figurer dans une arithmétique des agonies ou dans les registres de l’Incurable. "

Ca n’est peut-être pas cette phrase-ci qui fût la première de la longue dénonciation qui suivit; cependant, c’en était proche, et la jeune comédienne qui portait ces mots vers nous semblaient étonnement investie de cette mission de dire, enfin, ce qui moisissait dans les crânes de ses contemporains.

Chargée à bloc, l’actrice. Pleine à rabord. Le corps, les mains qui disent, qui ne peuvent plus taire. Au diable la pudeur , qu’importe la morve qui lui coule sur ses lèvres, et la sueur, et les larmes puisqu’on est dans le domaine du nécessaire.

Chaque membre du Théâtre de l’Incendie, semblait avoir ceci comme première directive de jeu, cette absolue nécessité. De ce fait, leurs gestes comme leurs mots étaient généreusement donnés en pâture au public.

" Si les après-midi dominicales étaient prolongées pendant des mois (…) le crime deviendrait l’unique divertissement. "

On n’était pas " au spectacle ". On s’en prenait plein la gueule.

" Se tromper, vivre et mourir dupes, c’est bien ce que font les hommes. "

Nous étions devenus de petits spectateurs projetés dans les espaces infinis de la métaphysique, cramponnés à nos sièges, la conscience emballée, les souvenirs violemment extraits des mémoires, les dents serrées, le doute comme dernier appui possible.

La vie, l’enfance, l’amour, la mort, Dieu, la maladie… A croire que les angoisses du jour défilaient devant nous, narguant nos faiblesses quotidiennes.

" Comment inventer un remède à l’existence(…) ? "

" Comment se remettre de sa naissance ? "

" Comment imaginer la vie des autres, alors que la sienne paraît à peine concevable ? "

" Pourquoi Dieu est-il si terne, si débile, si médiocrement pittoresque ? "

" Où peut mener tant de vide et d’incompréhensible ? "

" Est-il plus grande richesse que le suicide que chacun porte en soi ? "

Les questions se font plus pressantes, de plus en plus rapides, à plusieurs voix, hommes, femmes interrogent.

" Le chaos ? C’est être soi-même… "

" Nous payons cher de n’être ni sourds ni muets… "

Ne reste qu’une femme, qui parle, en fumant, à l’avant-scène. Elle parle doucement, comme pour vous calmer… La lumière s’éteint à nouveau et l'on pense :

"Il n'y a que l'artiste dont le mensonge ne soit pas total..."

La Mouche

date de la dernière mise à jour 07/10/99