" Quel pêché as-tu commis pour naître, quel crime pour
exister ? "

Cétait un putain de sale jour. Un mardi parmi les pires.
Javais la tête qui bourdonnait, les ailes plutôt verdâtres et le vol bas. Tous
les " A quoi bon ? ", les " Mais
pourquoi ? ", les " quelle vie de merde "
sétaient filés rencard dans ma caboche. Et jen étais arrivée à souhaiter
de tomber dans une bonne vieille toile daraignée, et de my laisser bouffer,
stoïque.
Cest là que le téléphone ma si gentiment invité à
le suivre dans un théâtre, de lautre coté de la ville
on y jouait des
textes de CIORAN, alors inconnu de ma modeste culture dinsecte.
Jose avouer que je pensais immédiatement " encore
un connard ". On comprendra quune humeur noire, mêlée à une profonde
ignorance, peuvent vous pousser à employer ce type de terme générique.
Je vous passe le trajet en RER pendant lequel Les 4 Saisons de
VIVALDI berçaient le mécontentement des banlieusards. Ainsi que notre arrivée sur le
joli campus de la Cité Universitaire où gaiement sébattaient de jeunes
étudiants, de jolies damoiselles, dont la douce candeur (dents blanches et longs cils)
ma toujours épaté.
Nous nous asseyons dans la pénombre de La Galerie
Les
lumières séteignent tout à fait. Jentends ma voisine de gauche ranger son
livre sur lart de caresser le corps féminin.
On devine la mise en place des acteurs sur le plateau, les
frôlements, les silences nerveux, curieux. Cest le début :
" Tous les êtres sont malheureux, mais combien le
savent ? La conscience du malheur est une maladie trop grave pour figurer dans
une arithmétique des agonies ou dans les registres de lIncurable. "
Ca nest peut-être pas cette phrase-ci qui fût la première
de la longue dénonciation qui suivit; cependant, cen était proche, et la jeune
comédienne qui portait ces mots vers nous semblaient étonnement investie de cette
mission de dire, enfin, ce qui moisissait dans les crânes de ses contemporains.
Chargée à bloc, lactrice. Pleine à rabord. Le corps, les
mains qui disent, qui ne peuvent plus taire. Au diable la pudeur , quimporte la
morve qui lui coule sur ses lèvres, et la sueur, et les larmes puisquon est dans le
domaine du nécessaire.
Chaque membre du Théâtre de lIncendie, semblait avoir ceci
comme première directive de jeu, cette absolue nécessité. De ce fait, leurs gestes
comme leurs mots étaient généreusement donnés en pâture au public.
" Si les après-midi dominicales étaient prolongées
pendant des mois (
) le crime deviendrait lunique divertissement. "
On nétait pas " au spectacle ". On
sen prenait plein la gueule.
" Se tromper, vivre et mourir dupes, cest bien ce
que font les hommes. "
Nous étions devenus de petits spectateurs projetés dans les
espaces infinis de la métaphysique, cramponnés à nos sièges, la conscience emballée,
les souvenirs violemment extraits des mémoires, les dents serrées, le doute comme
dernier appui possible.
La vie, lenfance, lamour, la mort, Dieu, la
maladie
A croire que les angoisses du jour défilaient devant nous, narguant nos
faiblesses quotidiennes.
" Comment inventer un remède à
lexistence(
) ? "
" Comment se remettre de sa
naissance ? "
" Comment imaginer la vie des autres,
alors que la sienne paraît à peine concevable ? "
" Pourquoi Dieu est-il si terne, si
débile, si médiocrement pittoresque ? "
" Où peut mener tant de vide et
dincompréhensible ? "
" Est-il plus grande richesse que le
suicide que chacun porte en soi ? "
Les questions se font plus pressantes, de plus en plus rapides, à
plusieurs voix, hommes, femmes interrogent.
" Le chaos ? Cest être
soi-même
"
" Nous payons cher de nêtre ni
sourds ni muets
"
Ne reste quune femme, qui parle, en fumant, à
lavant-scène. Elle parle doucement, comme pour vous calmer
La lumière
séteint à nouveau et l'on pense :
"Il n'y a que l'artiste dont le mensonge ne
soit pas total..."
La Mouche |