Le
nombre cinquante affiché sur le prompteur digital et destiné à ordonner l'ordre de
passage dans une file d'attente ne laissait rien présager de bon...On aurait du se le
tenir pour dit : il allait falloir patienter (deux heures quarante!).
C'est qu'Ah oui ça alors là s'apparente, pour de multiples raisons, à un
challenge. Véritable épreuve d'endurance pour le spectateur, elle ne lui livre qu'un
décor qui suggère plus qu'il ne montre. Confronté à une interprétation et des
costumes sobres, voire neutres et n'ayant à entendre que la banalité du quotidien dans
un hall d'immeuble d'une cité bruxelloise, ce spectateur doit ensuite gérer le
difficile processus de la répétition, sans sombrer dans l'ennui.
On reconnaît pourtant l'audace qui caractérise un tel spectacle. Réunissant deux
troupes bruxelloises, l'une francophone (Transquinquennal), l'autre néerlandophone
(Dito'Dito), Ah oui ça alors là franchit les barrières linguistiques et
dénonce avec humour la banalité du racisme quotidien. Sous la plûme de Rudi Bekaert,
les mots naissants d'une langue inconnue affleurent, ceux d'un genre nouveau, le
"burlesque social". En effet, à Bruxelles, à l'heure où le pluriculturalisme
fleurit sans qu'une véritable communication ne se dessine entre communautés, à l'heure
où le parti d'extrême droite, le Vlaams Blok, gagne en force depuis 1991 et où le
cloisonnement des langues maintient plus que jamais son étau, il faut bien dire que la
démarche est culotée.
A cela s'ajoute l'extrême originalité de la trame de la pièce, conçue avec une rigueur
quasi mathématique. Non réaliste et "non fictive", comme le clâment ses
protagonistes, Ah oui ça alors là emmêle les conversations de pas moins de
trente-deux personnages. Incarnés par huit comédiens, ils déambulent sur le tapis de
l'immeuble qui encadre le plateau.
Madame Von de Put, Silviane Souris, Laurette Van Windegen, Jean-Luc Hantise...
sortent à tour de rôle de leur bocal, sorte de kiosque transparent depuis lequel ils
nous observent, comme sous cloche, et viennent déblatérer sur le ton de la routine,
quelques petits mots insipides ou cruels. Pas de psychologie dans leur jeu. En uniforme de
fonctionnaire, costume noir ou gris, leur nom en pendentif inscrit sur un carton, ils
s'approprient indifféremments la parole d'un homme ou d'une femme et entrent dans la
ronde des potins, des idées toutes faites, des jugements sommaires. C'est la parole
cruelle de la vie ordinaire qui défile sous nos yeux : "Je suis flamande. -Ah bon,
on dirait pas!" ou encore, concernant la préparation de la langue de boeuf :
"à la flamande, avec la petite sauce Madère, je n'aime pas". |
Certes,
durant la première heure, on est enchanté par le tempo régulier qui préside à leur
entrée et leur sortie de scène. On admire aussi une certaine virtuosité du texte,
jouant de la répétition et de la variation sur les mêmes banalités proférées
jusqu'au non sens. Mais lassé finalement par les meilleures choses, on se demande avec un
brin d'angoisse, s'il ne s'agit pas là, tout compte fait, d'un jeu d'improvisation
susceptible d'être poursuivi à l'infini. La vacuité du propos finit en somme, par nous
laisser en vacance...
A quoi est dû en fin de compte, le sentiment mitigé qui nous tenaille au sortir d'une
telle représentation ? Si la rencontre des compagnies Dito' Dito et Transquinquennal
symbolise l'union possible des cultures flamande et wallone, et permet de rêver un moment
sur la déflagration possible d'une xénophobie rampante en Belgique, la fusion en
revanche ne s'est-elle peut-être pas pleinement réalisée, dans le sens d'une
concentration des enjeux : d'où quelques longueurs.
Virginie Lachaise
extrait
de la pièce |