| Je commencerai par une remarque
anecdotique concernant votre mise en scène. Vous privilégiez quatre couleurs, le noir,
le blanc, le rouge et le gris. Cette utilisation des couleurs est-elle consciente et
symbolique ? Je n'avais pas en tête de notions symboliques
comme le sang, la mort... non. Je voulais juste des couleurs simples et tranchées et les
décliner. Ce sont mes couleurs de prédilection, de référence. On les retrouve souvent
dans mes spectacles. Il n'y a pas de symbole derrière.
Elles s'accordent bien en tout cas avec un décor
aiguisé, dépouillé...
Oui, c'est un décor angulaire, avec le minimum de choses pour que
l'acteur puisse être véritablement au centre de la problématique, sans privilégier le
détail anecdotique qui pourrait perturber l'oeil du spectateur, le jeu de l'acteur aussi.
Vous dites que vous favorisez l'acteur. Cela
ne va-t-il pas aussi dans le sens d'une mise à distance d'une lecture réaliste de la
pièce ?
Oui, le réalisme m'ennuie. Je l'aime beaucoup au cinéma, sous
une certaine forme encore... quand il est poétisé. Mais au théâtre, cela m'ennuie
profondément. Je n'y crois pas. Même si je comprends ce qui ce passe sur le plateau,
cela me paraît trop trafiqué. Donc j'essaie de trouver une forme poétique, un style qui
puisse sublimer la réalité, la dépasser, la rendre grâcieuse. La rendre plus
dangereuse aussi, l'enlever à l'anecdote. C'est la raison pour laquelle en général je
n'aime pas les décors au théâtre. J'aime les espaces vides.
Finalement, cela vous permet de vous dégager
aussi d'une lecture satirique de la pièce.
Oui, selon moi, ce n'est pas une satire sociale. C'est une pièce
qui raconte des histoires profondément ancrées dans les acteurs. Ce qui est réel, c'est
leur sincérité. C'est ce qui est dans le coeur, dans le corps, dans l'esprit des
acteurs, sans satire. La distance après, vient de la forme. C'est un travail sur ce que
j'appelle la beauté froide.
Justement, vous venez d'employer un mot qui
apparemment vous tient à coeur, la "sincérité". Par ailleurs, vous avez
souvent associé "sincérité" et "cruauté"? Ces deux notions que
l'on retrouve incarnées dans les figures d'Ivanov et de Borkine, dans la pièce de
Tchekhov, alimentent-elles votre travail de dramaturge ?
Oui, j'essaie d'être près de la situation la plus juste
possible. Et la sincérité pour l'acteur, c'est son engagement dans un travail. Et puis,
il arrive toujours un moment où la sincérité est cruelle. Cela va pour moi de pair avec
un certain théâtre de la violence ou de la radicalité. Ce n'est pas une sincérité
intellectuelle. C'est une sincérité de chair, d'engagement. C'est une sincérité qui ne
joue pas sur le pathos, qui joue sur "l'impulse". C'est la sincérité de
l'animal, en danger, de la lionne qui protège ses petits. Oui, "l'impulse",
l'impulsion...
Vous parlez de la sincérité de l'acteur, au
moment où il joue. Je pensais plutôt à la sincérité du personnage.
Oui, bien sûr. C'est la problématique de la pièce, la
sincérité. Ivanov est au coeur de ses paroles. Il est sincère dans ce qu'il dit mais il
voit ses actions le contredire. L'homme en général, arrive à s'accommoder de cette
différence, où les actions contredisent la parole et où les paroles contredisent les
actions. C'est la douleur humaine et notre petitesse. Ivanov ne s'en accommode pas et en
explose. D'autre personnages de la pièce s'en accommodent. Lebedev, Chavelski. L'un par
cynisme, l'autre par abandon de soi-même, dégoût de lui-même, dégénérescence des
sens et du corps. Mais Ivanov, lui, ne s'en accommode pas. Il est très difficile pour des
gens comme lui de vivre dans la société d'aujourd'hui. Car c'est une société qui
s'accommode. Une époque de compromission. Ivanov est un être en résistance : pas contre
la société, contre lui-même et contre le genre humain tel qu'il est devenu. Il
s'interroge lui-même. Il n'accuse pas les structures sociales, ni ceux qui l'entourent.
Il se retourne vers lui. Comment en est-il arrivé là. Quelque chose de brutal,
d'incompréhensible lui est arrivé. Du jour au lendemain, il dit "Je suis vide et je
suis nul".
Finalement, vous avez une interprétation très
existentialiste d'Ivanov ?
Oui. Oui, oui, je suis un metteur en scène existentiel...
Vous avez dit aussi que Tchekhov était un
thérapeute, un médecin. Or, vous avez dirigé l'acteur qui interprète le rôle du
médecin dans cette pièce sur une toute autre voie. Il paraît concentrer toutes les
faiblesses de l'homme : la colère, l'impuissance, l'orgueil, la frustration...
D'abord, Tchekhov était médecin. Il observe le comportement
humain d'une manière clinique, sans aspérités, presque froide, organique. Il place ses
personnages sous stétoscope médical. Il y a toujours un médecin dans les pièces de
Tchekov. Dans Ivanov, il incarne tout ce qui appartient au code de l'honneur, au
bon droit, à l'honnêté. Donc, effectivement, ce n'est pas un médecin des âmes. Il
pratique une médecine d'Etat. D'état au deux sens du termes : état de fait et état de
droit. Il n'exerce pas une médecine de la recherche, de l'analyse, de la biologie. Dans
le spectacle, il est porteur de cette rectitude, plaçant les hommes dans un état de
réification. C'est-à-dire qu'il les traite indifféremment. Le rôle est écrit comme
cela.
Vous exaltez cet aspect du personnage dans votre
mise en scène. Il y a le pôle des personnages qui se situent du côté de la mauvaise
foi, du mensonge social, de la mondanité qui conduit à l'ennui, de l'autre il y a Ivanov
qui ne s'en accommode pas, et au centre, ce personnage relégué, délaissé, la figure de
"l'honnête homme", à bannir.
Voilà. C'est la foi laïque si vous voulez, aussi terrible que la
foi religieuse, l'exaltation. Chez Tchekhov, rien ne fait référence à un quelconque
dieu rédempteur. Tchekhov montre l'exaltation laïque de l'homme. Aussi forte que
n'importe quelle religion. Le médecin croit, à la différence des autres qui sont du
côté du mensonge, de la facilité. Il possède la croyance. Les femmes aussi ont un
autre type de foi : Sacha et Anna. L'une croit en l'amour, l'autre peut-être en la mort.
Vous avez parlé de la froideur comme d'une
valeur supérieure. Parallèlement vous avez voulu "décaper" le texte de
Tchekhov, le remanier, le retranscrire, l'actualiser et l'inscrire dans l'actualité. Or,
cette froideur rend votre adaptation totalement atemporelle, universelle. Auriez-vous une
idée de la pièce qui relève de la parabole, de la métaphore?
Je n'y ai pas pensé en travaillant. Je cherchais à aller au plus
près de la sincérité, raconter une toute petite histoire... C'est en étant au plus
près de nous, qu'une perspective peut s'ouvrir sur une parabole, une prairie fleurie,
sans limites. Tant mieux si le spectateur peut y lire cela aujourd'hui. Mais ce n'était
pas mon but. Je pensai simplement raconter une petite histoire, simple, avec des mots
d'aujourd'hui, parce que je vis aujourd'hui, avec mes mots parce que je n'en possède pas
d'autres. Mais je ne suis ni historien, ni universitaire, ni archéologue. Je me suis
juste servi de la partition proposée par Tchekhov. Je n'ai pas voulu "faire
moderne". Je n'ai pas voulu "actualiser". Je suis dans l'actualité. En
tous cas, j'espère l'être et ne pas vivre dans un cocon en marge, qu'on appellerait le
théâtre, à l'écart de toute porosité avec le social, l'affectif, le politique. Je
n'ai pas non plus de compréhension intellectuelle d'Ivanov. Je suis traversé de
ses situations et je demande à mes acteurs d'être traversés par elles. |