Vous associez la
froideur à la beauté. Mais cette beauté est très particulière, elle se rattache selon
vous à un formalisme. Par ailleurs, la chorégraphie est très présente dans votre mise
en scène...
Selon moi, la chorégraphie va de soi. Je considère
qu'à partir du moment où il y a plus de deux acteurs sur un plateau, il y a l'émergence
d'un choeur. La chorégraphie, c'est étymologiquement l'écriture du choeur. Donc j'en
tiens compte. Mais je n'ai ni les bases ni les connaissances pour penser être un
chorégraphe.
Vous avez quand même pris le parti très original
d'insister sur l'aspect visuel de la pièce. On trouve dans votre mise en scène de grands
plans séquences, où rien n'est dit, qui sont pratiquement des tableaux vivants. C'est ce
qui est étonnant lorsqu'on monte du Tchekhov, une oeuvre extrêmement
"écrite"...
Je n'ai absolument pas voulu "monter du Tchekhov". J'ai
pensé raconter une histoire. Rendre des émotions que je traverse, que je vis. Donc, dans
la vie, il y a des tas de moments qui sont des tableaux, des peintures, des tas de moments
où ça parle à toute vitesse et où on comprend rien à ce qui ce passe, mais où on
sent les choses, des
moments où les yeux suffisent pour savoir ce qu'il y a dans une tête ou dans un corps.
Il n'y a pas besoin de la parole. On se parle sans se regarder. Parfois on fait semblant
d'écouter et semblant d'entendre. On pense se parler et on ne se parle pas. Il y a des
personnes qui pensent être dans la même histoire d'amour et qui sont dans deux histoires
différentes. Ils ne s'en rendent pas compte. Il y a des gens qui pensent se quitter,
alors qu'ils se sont déjà quittés depuis deux ans. Je veux parler de cela : ces
fractures, ces distances, ces fusions, ces explosions, ces implosions, ces
suspensions...J'emploie volontiers des termes chimiques, technologiques aussi : les
mécanismes brisés, les rouages qui fonctionnent à vide. Ou de trop de mécanicité et
pas assez d'organicité. Selon moi, le texte est le véhicule ces notions. Mon but n'est
pas de monter très très bien Ivanov. La cible de l'acteur est au-delà. Elle
veut atteindre autre chose qui unit le groupe. Je ne veux pas "bien jouer Tchekhov
aujourdhui" et avoir une bonne interprétation de l'acte II...
A ce propos, vous travaillez énormément sur les
masses, les déplacements des
comédiens, qui bougent comme des unités, des organismes monocellulaires.
Bien sûr. Regardez un groupe bouger. Voyez les gens dans
une manifestation, voyez les gens qui attendent à un arrêt de bus. Chacun bouge l'un par
rapport à l'autre.
Vous avez exprimé le désir d'être filmé par
Philippe Garrel. Pourquoi mettre en rapport votre travail de metteur en scène et le
cinéma ?
J'aime beaucoup le cinéma. Et je travaille toujours avec, dans la
tête, en arrière-plan, l'impossibilité de montrer autre chose que ce qui est sur le
plateau. Quelque chose que je pourrais montrer à travers un objectif, si j'avais une
caméra. Le troisième et le quatrième plan, qui ne sont pas présents au théâtre
livrent une possibilité d'écriture cinématographique. J'y pense comme on pense à un
voyage ou à une terre inconnue. Je projette comme ça des images que je n'utilise pas sur
un plateau de théâtre. Le théâtre est tout autre chose. Très très différent du
cinéma. Peut-être même opposé totalement. Donc je ne fais pas du théâtre par manque
du cinéma. Mais j'ai, à propos d'Ivanov des rêves, des rêveries de lieux de
maisons, de campagnes, de mers, de falaises, de grands vents, de grandes pluies, de
plans sur des visages, des yeux, qui m'accompagnent. C'est peut-être pour cela que j'ai
cité Garrel, qui m'accompagne dans mon travail. Garrel qui a beaucoup parlé d'amour, de
la passion, a dit que l'histoire du couple valait tous les
romans policiers : il y a tout dedans.
Comment expliquer qu'une multitude de personnes
courtise un cas comme Ivanov, tente de le faire sortir de son nihilisme, en l'intéressant
soit par l'amour, soit par l'argent, soit par l'amitié ?
Je crois que c'est parce qu'il a été porteur de valeurs dans sa
région. Il a été connu, reconnu, comme un homme politique très important. Il a fait
des expériences, monté des écoles parallèles, créée des secteurs sociaux avec ses
ouvriers. Même tombant au fond d'un trou, il conserve des relations fortes avec son
entourage, soit d'amour, soit de haine. Il catalyse autour de lui des énergies. Il est
comme un feu qui brûle. Les gens viennent remuer les braises, ou les voler, récupérer
de la chaleur. On vient se recueillir auprès de lui, comme auprès d'un sage, bien qu'il
n'en soit pas un.
Ne serait-ce pas aussi le fruit de la peur
qu'Ivanov suscite autour de lui, en traînant tout ce vide, ce creux? Comme si les gens
voulaient éviter d'être remis en cause par la présence de ce gouffre qui soudain se
présente à eux, comme une forme de contagion?
Effectivement, comme il y a ce vide et ce creux, chacun, de par sa
personnalité, peut y imprimer ses propres visions.
Pourquoi avoir décidé de remonter Ivanov, huit
ans après ?
Par nécessité. Ivanov n'est pas une pièce dont on se sépare
facilement. J'avais besoin de repasser par là. Comme revenir dans une maison qu'on a
quitté depuis longtemps, ou de retrouver quelqu'un qu'on a beaucoup aimé.
Qu'est-ce qu'on va se dire ? Comment va-t-on se parler? Depuis, j'ai décidé de mettre en
travail deux ou trois pièces de Tchekhov, qui seront pour Avignon 2000
Lesquelles ?
J'aimerai travailler encore sur Ivanov, Les trois
soeurs et La mouette.
J'ai la sensation que je pourrais monter Tchekhov tout ma vie, tellement c'est riche. Je
n'ai pas envie de me séparer de Tchekhov maintenant. Je me sens en communion avec cet
auteur, avec ce groupe d'acteurs aussi. On est dans un champ d'exploration. Pour
moi, le théâtre c'est vraiment aussi un moyen de pousser la connaissance de l'homme.
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